Ibid., p. Lv
culte que Tourreil, dans sa recherche d'un modèle, a donné sa préférence à Démosthène, et parce qu'il reconnaissait en lui le plus grand orateur de l'antiquité, et parce qu'il voyait en lui l'homme intègre, le travailleur acharné, le zélé partisan de la vérité, l'orateur impitoyable dans le blâme, prompt à la riposte, impétueux à l'attaque, implacable dans sa logique, sublime dans ses élans d'indignation ; et si l'on envisage la grandeur de la lutte que Démosthène soutint sans défaillance jusqu'à la dernière extrémité contre un habile politique, qui était en même temps un guerrier redoutable, contre cet homme insinuant et perfide qui maniait avec une étonnante dextérité, les armes les plus dangereuses, la ruse, le parjure, l'injustice, la violence, l'or surtout, et qui s'entendait à merveille à semer la division entre les cités rivales de la Grèce, croyons à cette sympathie naturelle qui aurait porté Tourreil à l'étude et à l'interprétation des œuvres oratoires d'un homme qui fut pendant longtemps la voix de sa patrie.
Tourreil avait certes tout à gagner dans ce tête-à-tête avec Démosthène ; dans une si haute compagnie il ne pouvait qu'enrichir ses ressources et augmenter ses forces. Mais lui suffisait-il de prendre comme Du Vair le rôle modeste du traducteur pour s'exercer à celui de l'orateur? Se proposait-il pour fin unique d'apprendre à devenir éloquent ? Orateur, ne létait-il pas déjà ? Ses succès académiques le lui avaient prouvé deux fois. Se croyant déjà maître de sa parole et de sa plume, il voulait donner à ses contemporains la mesure de son talent. Il ne traduisit pas Démosthène en simple et fidèle truchement ; mais, comme un fanatique du bien dire^ en écrivain qui a foi en lui-même, il composa, pour ainsi dire, des harangues d'après Démosthène. Ainsi, fit plus tard Rivarol, qui traduisit Dante en style soutenu, malgré le défi que lui en porta Voltaire. Tourreil n'a pas traduit avec la seule pensée de se faire un style, comme J.-J. Rousseau traduisant le premier livre de l'Histoire de Tacite. Ce n'est pas un apprentis-
sage qu'il comptait faire en disciple timide et inexpérimenté ; et s'il n'eut pas l'outrecuidance de se mettre au niveau du grand orateur, il ne se jugea pas indigne de le présenter sous son nom et avec son style : de fait il se donna lui-même. Il avait pour se justifier l'autorité d'un ancien : « Gicéron dit et semble l'avoir plus dit pour moi que pour un autre : jai traduit les harangues qu Eschine et Démosthène ont prononcées iun contre l'autre, et je les ai traduites en orateur, non en interprète : converti ex Atticis duorum eloquentissimorum nobilissimas orationes inter se contrarias, yî'^schinis Demosthenisque ; nec converti ut interpres, sed ut orator K » Et il s'honore de partager l'erreur de Gicéron, (( car l'on s'égare glorieusement à la suite de pareils g^uides - ». Par un juste pressentiment de ce que plus tard les vrais connaisseurs pouvaient lui objecter, Tourreil exprime nettement le reproche qu'il peut encourir : « Vous promettez Démosthène, et vous vous donnez. A peine reconnaît-on le grec dans votre français •^. » Mais ce reproche ne l'embarrassait point : n'avait-il pas le désir de se donner lui-même ? Tourreil se tailla un habit de cour dans le manteau de Démosthène.
G'est dans de telles dispositions que le traducteur-écrivain s'attacha tout entier à l'oeuvre de Démosthène, sans pouvoir de longtemps se résigner à être autre chose qu'un paraphraseur éloquent. Si l'on songe qu'il eut pendant de longues années la folle ambition d'offrir au public un ouvrage tout nouveau selon le goût du jour, avec l'assurance de plaire et d'être lu ; et que, par un penchant de sa nature, aussi bien que par son éducation, il ne pouvait échapper à une erreur commune à tous les traducteurs; si l'on songe qu'il avait, comme tout le monde, une fausse idée de la véritable éloquence, en prenant le moyen pour la fin, l'outil pour l'œuvre
i. Tourreil (1691). Préface, p. 6.