‹ Jacques de TourreilChapitre 71 sur 153 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

diaires de la pensée ; il aime à deviner « ces nœuds » que l'orateur omet pour marcher plus vite dans son œuvre de persuasion ; et s'il ne lui est pas toujours aisé de rétablir mentalement ces sous-entendus d'une parole qui se hâte pour mieux frapper, il en est quitte pour chercher un éclaircissement dans les notes que le traducteur a le soin en pareil cas de mettre au bas de sa version. Traducteurs et lecteurs, bien d'accord sur ce point, nous jugeons essentiel de ne donner et de ne retrouver dans l'interprétation d'un ouvrage rien de plus et rien de moins que le texte de cet ouvrage : que ce qui a été prononcé sur la place publique ou dans l'enceinte d'une assemblée nous soit transmis sans omission et sans addition, comme le phonographe redit une à une les paroles et les intonations d'un orateur ou d'un chanteur. Il n'en allait pas de même au XVII® siècle : convenons-en, la faute en était moins au traducteur qu'au public, qui n'eût pas enduré une lecture où la pensée ne se fût pas révélée dans toute son étendue, où des faits obscurs et des allusions jetées au passage et presque insaisissables eussent arrêté et découragé sa curiosité. Le lecteur d'alors connaissait trop mal l'antiquité grecque pour faire bon accueil à une harangue de Démosthène qui eût gardé dans la version de l'interprète cette simplicité, cette vivacité, cette rapidité, cette concision de l'éloquence attique.

Les raisons que Tourreil invoquait dans sa préface en faveur de sa méthode, furent reproduites presque à la lettre par Basnage de Beauval dans son article VIII du mois d'octobre 1692 : « Démosthène ne lie point son discours et passe avec rapidité d'une raison à l'autre... ; la déclamation supplée à ces nœuds qui donnent plus de majesté au discours... ; l'auditeur est emporté par le torrent d'une éloquence vive et brillante, mais le lecteur ne se laisse pas entraîner si vite et veut que l'orateur marche à pas plus lents et plus graves. » A ces considérations qu'il emprunte à Tourreil, et qui, dans sa pensée, autorisent celui-ci à s'accorder des libertés jugées

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indispensables, il en joint beaucoup d'autres qui lui sont propres et qui ne tendent aussi qu"à nous monti^er avec quel désavantag-e les anciens orateurs paraissent devant la postérité; il dira par exemple : « Il est difficile que les discours de Déniostliène métamorphosés par le changement de langag^e, et revus de sang-froid par un lecteur qui ne s'intéresse plus aux. grands sujets qu'il avait à traiter, aient tout le même succès que dans Athènes, où il les animait par les charmes de sa prononciation. D'un côté, il y a des beautés de langue qui sont incommunicables, et des expressions ({ui valent bien des pensées et qui se perdent par la traduction. » Il n'en conclura pas d'ailleurs à l'insuccès de l'œuvre du traducteur, car n la haute réputation dont Démosthène est en possession depuis tant de siècles, rend M. de Tourreil garant du succès de ses harangues travesties ' ».

Pour jug'er maintenant le traducteur sur ses actes, nous citerons cette page frémissante d'indignation et de patriotisme, où Démosthène reproche à ses concitoyens avec une véhémence ironique leur aveugle insouciance et leur dangereuse inertie.

'OoaT£yàp,cô àvSps; 'A^-rivatot, Jusques où s'emporte et s'oublie

xb TTpayixa, ol TcpoeX'^iXuÔsv àffeX- le barbare? II ne vous laisse pas

Y£Îa; àvÔpojTio,', S; oùo' aïpsdiv 0[x?v l'aUernative de la paix ou de la

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£7:1 ToÙTwv, àXX' à£i' Tt 7rpocj7r£pi- ^,^iig catastrophe vous réveille,

ê-iÀXôxai, xat xuxXw ■Kxvr:x.xf\ î^-sX- o^, qu'une dure nécessité vous

Xovxaç T;ax? xx\ xaO'r[[/.£vouç Trspi- traîne au combat ? L'homme libre

G-ot/t'^£xa'.. — nôx' oùv, (0 àvop£; ^g connaît pas de nécessité plus

'AO-/iva?cit, 7106' a /oy) 7rpà;£X£ ; impérieuse que la honte. Cepen-

ÈTie'.oàv X'' ysvYjxai ; £7C£ioav vyj AC dant elle vous touche peu ; et si

àvàyxY, xtç •/,. Nûv Sa xt ypr^ xà l'on en croit vos mouvements,

î. Basnage de Bcauval, Ouvrages des Saran<s, octobre 1692, article VIII. G. DuHAiN. — Jacques de Tourreil. 9

ytyvôfxev rjysîcOa'. ; eyo) [xev yap ot'ofxa-. Totç èXsuOÉpoiç a£y!'5TY,v àvâyx-f,v TY,v ÛTrèp Tcov TpayjxctTOJV al(7;<uvYiv eivai. "H ^oûXscO', eItts [jLOt, TceotiovTSi; a'JTwv TTuvOavE'ïôaf « ÀéyeTai rt xaivov ; » yévoixo yap àtv Ti xatvÔTspov r, Maxsotov avY,p 'AOrivaiouç xaTa[JLoX£|J.o)v xal rà

T(T)V 'EXÀïlVWV OtOlXtOV ; « T£6VY,X£

*I>!Xt7n:o<; ; » — « Où ai At", <xlX à(j6£V£t. » Tt S'ûafv oiacp£p£i ', xa\ yàû av obTÔ; t». TràO-/-,, Tay£to!; iJ[X£!ç exepov ^îliTCKov Tro'.y^dEXc, àv7:£p ouToj ■KO'j'jiyf^Tt ToTç rrpiyaa'îi xov votiv oùSè yàp oûxoç irapà xy,v aOxou ôo')[JL'r|V xoffouxov ê7rYi'j;'^xat ôffov Traooc xyjV Yj[X£X£pav atxÉÀEtav.

Ka{xo'. xatTOuxo' si' xt 7roc6oi xal xà xYi? xû/T|i; ■?i[xtv, YJTtEp a£t pÉXxiov Y, r,iJ.£Tç Y,[ji.wv aùx(T)v £7:t[ji.£Àoû[X£6a, xal xoijx' èçEpyâTaixo, I'gO oxi TrX-fiffi'ov [ji.£V ovx£ç, (ZTîa'jiv "àv xoiç Trpàytxafft xexapayixévotç £7ri<jtâvx£<; oTTwç poûXsaÔE oiotx"/)(Tatci6e, (oç ok

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'AjxcpÎTToXtv oÉçaïOai oùvat<jÔ ' "àv, àTTYiox'fjaévoi xa\ xa?? TCapaiTX£uaTç xat xa"iç yvw[xatç.

(Weil, Première Philippir/iic, par. 9, 10, H, 12, p. 85-87.)

votre âme sagiierrit contre l'inf;»mie. Vous n'allez pas plus loin que la place publique, pour vous demander l'un à l'autre : que dilon de nouveau ? Peut-on vous apprendre rien de plus nouveau quece que vous voyez ? Un homme de Macédoine asservit les Athéniens et fait la loi à toute la Grèce. Philippe est-il mort, dit l'un ; non, répond l'autre ; il n'est que malade. Hé, que vous importe. Messieurs, qu'il vive ou qu'il meure ?

A peine le ciel vous en aurait -il délivrés, que vous feriez vousmêmes un autre Philippe. Votre mollesse nourrit encore et fortifie celui qu'elle enfanta. Que le sort, je n'en désespère pas, que le sort toujours plus attentif que vous à vos avantages, vienne pour comble de faveur terminer cette vie fatale à votre République, les dissensions d'un inteiTègne tumultueux mettront à votre disposition la couronne de Macédoine, si elles vous retrouvent maîtres des places que vous possédiez aux environs de cette monarchie. Mais la conjoncture vous eût-elle avec les portes d'Amphipolis ouvert l'entrée de la Macédoine, A'otre irrésolution vous les fermerait.

(Tourreil, 1691, pp. 7, 8 et 9.)

Prenant contact avec son modèle, Tourreil se met d'abord en devoir de l'étudier scrupuleusement ; avec l'exactitude d'un savant helléniste, il établit le sens d'un passage ; il entre de la manière la plus intime dans la pensée de son auteur, il s'en pénètre'; et quand il se croit en pleine possession de ses idées et de ses sentiments, il semble écarter un instant le livre et éloigner le texte de ses yeux, pour garder seule la pensée

de l'orateur ; alors, donnant l'essor à son talent, il brode sur un canevas, et ce canevas disparaît sous les ornements dont sa main est prodigue. Se réglant sur ce principe universellement suivi qui voulait qu'on traduisît les anciens non tels qu'ils sont, mais tels qu'ils auraient été s'ils avaient vécu au xv!!*" siècle, il se substitue à Démosthène ; il lui prend sa pensée, il lui prête son propre style, en sorte qu'il traduit moins Démosthène qu'il ne comj)ose d'après lui. C'est ce qu'il appert de l'exemple que nous venons de citer, et ({ui répond bien aux idées et aux intentions de la préface du traducteur. En effet, on chercherait vainement à retrouver la phrase de Démosthène dans celle de son interprète, nous allions dire de son émule : celui-ci ajoute ou retranche une expression, une proposition, une phrase même ; il abrège, paraphrase, transpose, corrige, embellit; pour plaire à ses lecteurs que pourrait rebuter l'impétueuse rapidité de l'orateur, il développe « ces paroles suspendues » qui les arrêtent ; il commente avec complaisance ce que Démosthène, dans la fougue qui l'emporte, jette à son auditoire en termes brefs et concis ; et de même il rétablit « ces nœuds » qui nous révèlent tous les intermédiaires de la pensée, et, pour rendre clairs à son lecteur ces sous-entendus qui lui échappent, il lui offre « ces reposoirs » qui soulagent son attention. Enfin il lui arrive même, ce qui ne vaut ni plus ni moins, qu'à une pensée de son modèle il substitue quelquefois une pensée toute nouvelle qui lui semble naeilleure. Puis, sur tout ce développement qu'il conduit selon les règles, il répand les élégances de sa brillante élocution ; l'airain se convertit en or. Ainsi l'oeuvre du traducteur n'est pas une copie, c'est un ouvrage tout nouveau.

Nous avons dit (juels applaudissements les lettrés et les gens du monde donnèrent à cette première publication des harangues de Démosthène traduites par M. de Tourreil. Mais il se trouva parmi les amis des anciens des hommes judicieux pour formuler des critiques que Massieu rapporte

dans sa préface et qu'il avait relevées lui-même dans les Mémoires de Tourreil : plus d'une fois en effet il cite en marge ces Mémoires, mais il ne dit pas pourquoi il n'a pas jugé bon de les publier avec le reste des ouvrages du traducteur et de l'écrivain. « On donna de grandes louanges k ce coup d'essai ; mais elles furent mêlées de quelques critiques. On prétendit que c'était moins une traduction qu'une paraphrase. Le génie de M. de Tourreil, peu fait pour l'esclavage, n'avait pu s'assujettir à ne penser que d'après un autre. 11 avait en beaucoup d'endroits secoué le joug, et pris tellement l'essor, qu'à peine pouvait-on reconnaître le modèle dans la copie. Mais un autre défaut, peut-être plus considérable encore, parce qu'il régnait dans tout l'ouvrage, c'est que le traducteur s'était fait une manière, qui ne ressemblait en rien à celle de l'original. L'éloquence de l'un est simple, naturelle, véhémente, pathétique, et toute propre, si j'ose m'exprimer ainsi, pour l'action et pour le combat. L'éloquence de l'autre était ornée, fleurie, brillante, pompeuse, et bonne seulement pour la parade et pour la montre. Les foudres de Démosthène étaient devenues de simples éclairs entre les mains de M. de Tourreil. Au lieu que l'orateur grec paraît s'oublier lui-même partout, s'embarrasser peu qu'on l'admire, se proposer uniquement l'utilité de ceux qui l'écoutent, et n'avait en vue que de persuader et de convaincre, au préjudice de l'agrément s'il le faut ; l'orateur français paraissait s'occuper continuellement de luimême, songer à sa gloire particulière, chercher des applaudissements et sacrifier tout à l'envie de plaire ', » Le reproche que formulaient ainsi des juges prévoyants revenait à dire que l'écrivain de cabinet traduisant l'orateur de la tribune avait paré l'atticisme de Démosthène des grâces fleuries et de la pompe brillante d'une éloquence quelque peu asiatique. Cependant Massieu s'exagère sans doute l'importance

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