Tourreil (1721), t. I, p
TRADUCTEUR DK DÉMOSTHÈNE 139
qu un Macédonien qui fait la loi aux Athéniens, et tranche du souverain dans la Grèce ? Philippe est mort, dit l'un ; non, répond l'autre, il n'est que malade. Eh ! que vous importe. Messieurs ? Le ciel ne vous en aurait pas plutôt délivrés, qu'à vous conduire toujours de la sorte, vous vous feriez bien vite vous-mêmes un autre Philippe. Car son agrandissement, il le doit bien moins à ses propres forces, qu'à votre indolence. Sachez encore. Messieurs, qu'au cas que la mort nous délit de ce dangereux ennemi ; pour peu que la fortune, toujours plus attentive que vous à vos intérêts, voulût nous favoriser; et sans doute qu'elle voudrait achever son ouvrage; sachez, disje, que si nous nous trouvions à portée et en état de profiter des troubles que causerait une pareille révolution, vous disposeriez de tout à votre gré ; mais dans la situation où je vous vois, la conjoncture vous ouvrît-elle les portes d'Amphipholis, vos irrésolutions et vos dissensions vous les fermeraient. » (Tourreil, 1701, p. 6-8.)
Cette seconde version ditfère-t-elle essentiellement de la première ? Oui et non. A vrai dire la méthode n'est plus la même : il se préoccupe cette fois, on le sent bien, de ne plus paraître oublier son texte et de le suivre pas à pas ; et la phrase grecque a toujours sa correspondante dans la version française ; Tourreil ne compose plus sur une matière, il ne lirode plus sur un canevas, et c'est le texte même qu'il se propose de donner intégralement. Cependant il s'abuse encore en croyant s'assujettir à l'exactitude du traducteur: s'il s'attache à la phrase du modèle, il la développe et la paraphrase ; s'il s'applique à ne rien omettre de ce qu'il a sous les yeux, il ne sait pas encore s'interdire toute amplification oratoire, pour ne pas dire déclamatoire. En voulant donner l'équivalent delà phrase grecque, il l'étend, il la complète, il l'orne d'expressions redondantes et nond)reuses qui, d'après lui, loin de nuire à l'original, l'illuminent et le font valoir. Ainsi, quand la
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parole de Démosthène vole rapide comme la pensée, celle de Tourreil se répand en propositions savamment agencées ; quand l'orateur grec lance d'un trait sa pensée vibrante comme la foudre, l'écrivain habile et disert la présente sous deux ou trois formes variées et choisies; car, avec son élégante souplesse et sa superbe facilité, son stvle n'est jamais en défaut : une phrase de Démosthène nous vaut très souvent deux phrases de Toun-eil. Ce n'est pas tout : l'interprète qui se pique d'exactitude, analyse la pensée de l'auteur, il la détaille complaisamment, et les incises qu'il sème dans la suite de son discours, expriment au lecteur ce qui était, selon lui, dans l'esprit de Démosthène, mais n'était pas dans ses paroles ; ajoutant à l'idée principale des idées particulières, justes d'ailleurs, elles sont fidèles à l'esprit du modèle, mais elles n'en sont pas moins absentes de son texte. Loin de s'imaginer qu'en fig-urant sous des aspects multiples une pensée qui se revêt dans l'original d'une expression simple et courte, et qu'en remplissant les vides laissés par une action oratoire qui s'avance par bonds en frappant coup sur coup, une telle méthode n'aboutit en fin de compte qu'à une véritable trahison, Tourreil se persuade, au contraire, qu'il agit pour le plus grand bien de son auteur, et que, donnant en conscience la teneur de ses discours, il en facilite l'intelligence à ses lecteurs et provoque leur admiration. Mais l'interprète, qui ne veut rien laisser deviner à son lecteur, est quelquefois infidèle sans le vouloir et dit plus ou autre chose que son auteur.
Ce qui empêchait enfin cette seconde version d'être Araiment supérieure à la première, c'est que Tourreil eut au même degré que la première fois un souci excessif de la forme, et que son style retomba dans les mêmes défauts de recherche et d'emphase, d'élégtmce maniérée et raffinée. Qu'il ait eu cette fois l'intention, non de composer d'après un modèle, mais de traduire, nous l'admettons ; mais c'est une traduction trop oratoire et qui va souvent jusqu'à la déclamation : on y
retrouve trop les procédés de style appris au collège et dans les livres : il est facile de constater par exemple que pour rendre une idée, il redouble presque toujours l'expression ; il abuse d'une redondance trop cicéronienne; il aime aussi le trait, l'enjolivure, le faux brillant. En définitive, si le traducteur se tenait plus près du texte, il ne reproduisait pas mieux la physionomie de son auteur ; plus fidèle au sens de ses discours, il ne l'était pas plus au caractère de son style ; les harang-ues véhémentes et incisives de l'orateur devenaient encore, par une brillante métamorphose, les magnifiques développements oratoires d'un écriviiin de cabinet.
Si cette nouvelle traduction valut k son auteur des éloges outrés, elle souleva aussi des critiques assez vives. « Lorsque ce nouvel ouvrage parut, dit Massieu, il fit ungrandbruit dans le monde. Mais il produisit des impressions fort dilîérentes sur les lecteurs, selon les difïérentes dispositions oii il les trouva. Les admirateurs des anciens blâmèrent M. de Tourreil de ce qu'il voulait avoir plus d'esprit que Démosthène, et prétendirent qu'au lieu de l'embellir, il ne faisait que le défigurer. Au contraire les partisans des modernes jugèrent que les infidélités de la traduction tournaient à l'avantage de l'original i. » Nous retrouvons dans d'Olivet une anecdocte qui nous permet de voir quel devait être le sens général des critiques adressées au traducteur. C'était en 1709 : Boileau se rencontra un jour avec d'Olivet et Tourreil, et il remit à celui-ci qui manifestait l'intention d'achever cet ouvrage, la traduction incomplète de la Poétique d'Aristote écrite par son frère Gilles Boileau. Quand M. de Tourreil se fut retiré, la conversation tomba sur les mauvais traducteurs qui ne réussissaient qu'à discréter les anciens. Boileau dit entre autres choses : <( L'homme qui sort d'ici n'est pas un sot, à beaucoup près. Et cependant, quel monstre que son Démosthène 1 Je dis monstre, parce qu'en