‹ Jacques de TourreilChapitre 80 sur 153 · TourreiI(172r, t. I, p. .\.\iii · texte numérisé non relu

TourreiI(172r, t. I, p. .\.\iii

s'oublier lui-même davantage, il devint un ami des anciens, et il le fut par une admiration sincère et réfléchie de leurs œuvres qui, en dépit de l'envie, restaient toujours jeunes et belles. Lorsque Tourreil, au sein de l'Académie, répondit en 1704 au discours du cardinal de Rohan, l'impartialité que commandaient les circonstances déguisa mal la prédilection du traducteur pour les anciens, et derrière leurs partisans, qui étaient ses amis, il s'employa, pour sa petite part, et avec beaucoup d'adresse, à la défense de leur cause. Voilà donc des circonstances qui durent singulièrement contribuer à la transformation heureuse qui s'opéra dans la manière du traducteur ; ce n'était ni un sot, ni un ignorant comme tous ceux qui semblaient avoir pris à tâche de ravaler les anciens en les traduisant. Eclairé par sa raison, instruit par l'expérience, docile aux avis des juges les plus sévères et les plus compétents, il allait abjurer son erreur et ses visées ambitieuses pour se renfermer dans le rôle modeste du traducteur, qui n'aspire qu'à une fidélité entière et désintéressée ; il allait reprendre son ouvrage selon une méthode plus correcte et plus exacte ; il allait par là rendre en bien à la cause des anciens tout le mal qu'il lui avait fait en compagnie de beaucoup d'autres.

Il restait à Tourreil un grand pas à franchir : ce progrès, qui pouvait le mettre au premier rang des traducteurs de son siècle, il l'accomplit dans sa troisième version. Et que sera d'abord la déclaration de ses principes dans la dernière de ses préfaces ? Comme cette préface précède les deux harangues d'Eschine et de Démosthène sur la Couronne, on ne s'étonnera pas que le traducteur cite pour la troisième fois le passage où Cicéron s'explique sur la manière dont il traduisit du grec en latin les deux discours en question. Mais nous le dispenserions volontiers d'ajouter que cette copie, si elle était venue

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jusqu'à nous, « nous enseignerait à bien traduire » ; qu'elle u apprendrait l'art de secouer à propos le joug d'une triste exactitude, et d'une sujétion outrée » ; qu'entin « elle prescrirait à la fois les bornes de la timidité judicieuse, et de l'heureuse hardiesse ' ». Constatant que tout traducteur est dans un état d'infériorité vis-à-vis de son modèle, éprouvant encore que c'est un tourment « de ne prendre la plume que pour la conduire au gré d'une imagination étrangère » ; que u c'est s'asservir à ne rien penser, à ne rien dire de son chef, et s'anéantir en quelque façon, pour se reproduire sous la forme d'autrui ^ », il en conclura, sur la foi des auteurs profanes et sacrés — Cicéron et saint Jérôme témoignent en sa faveur — que le traducteur « ne se sauve que par une sage liberté ». Et il ajoute, ce qui est pfus grave : u C'est ce que j'ai pensé dans ma jeunesse, c'est ce que je pense dans un âge plus avancé 'K » A l'entendre s'exprimer ainsi, il semble hors de doute qu il soit resté ce qu'il était. Eh bien non : le Tourreil de cette date et de cette préface n'est plus le même, il s'en faut grandement. S'il parle encore de « sage liberté », il n'a plus toutefois la pensée de se rendre indépendant et de prendre l'essor pour tâcher d'atteindre et d'égaler son modèle ; il se résigne, encore qu'il lui en coûte, à marcher le second, à « ne rien dire de son chef », à « s'anéantir en quelque façon » ; il ne précise et ne détaille plUs ce que comporte cette sage liberté, ce qui lui donne tous les droits de la réduire à peu de chose.

Cela est si vrai qu'il affirme aussitôt que la traduction trop libre a ses inconvénients, et que, dans une page d'un beau style, digne d'être citée ici, digne que tout traducteur, même aujourd'hui, s'en pénètre et la prenne pour guide, il définit en termes fermes et sûrs le rôle du traducteur et les principes de la véritable traduction, u Toute paraphrase déguise le texte.

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