Stiévenart : <■ Je supprime le lestc... », p
[llOl). — Tant de scènes tragiques se passent, sans vous émouvoir. Indolents, mous, efféminés, et tous indistinctement maltraités, outragés, poussés à bout par notre commun ennemi, nous ne savons que nous entre-regarder et que nous défier les uns des autres.
(1721). — Et tandis qu'il nous traite tous ensemble de la sorte, tandis que, d'une manière si éclatante, il nous accable de tant d'outrages, nous temporisons, nous languissons dans la mollesse, nous nous regardons les uns les autres, et nous nourrissons parmi nous des défiances récipi'oques dont il se prévaut ^.
Ce passage est de ceux que Tourreil jugeait trop brefs pour pi"ésenter au lecteur la pensée dans toute sa force et toute son étendue : il se croyait donc tenu de recourir à la paraphrase, et jamais la paraphrase ne s'est plus librement étalée que dans la première version de cette phrase de Démosthène. Quand il remet son travail sur le métier, si le traducteur tâche de modeler sa phrase sur celle de l'auteur, sans toutefois suivre Tordre du texte, il met encore du sien, par exemple ceci : « d'une manière si éclatante » ; ou de deux mots, comme à-'.c7-ojvT£; àXX^Xoiç, il en fait onze ; on ne peut enfin supposer que le « dont il se prévaut » représente « où tw Trâv-aç r,[j.7.: âo'.xojvTt » que traduit plutôt, mais pas à sa place, cette proposition : « pendant qu'il nous accable de tant d'outrages ». Il faut reconnaître cependant que la seconde manière vaut beaucoup mieux que la première.
lva(Tot Tov a-a7'.v à(T£AY(oç gjto) ypw;j.evov xt oïeo-Os, è-£ioàv y.aô'
(1701). — Que s"il traite avec tant de hauteur et d'insolence tout le corps en général, que pensez-vous qu'il fera lorsqu'il nous aura tous successivement nsservis ^ ?
1. Il nous a paru intéressant de donner ici la traduction de Stiévenart : « Outraffés si indignement, nous différons la vengeance, notre bras demeure enchaîné 1 Nous interrogeant du regard, divisés par la méfiance, nous laissons Philippe nous opprimer tous à la face du ciel ! », p. 112. Voilà qui est digne de la première version de Tourreil.
2. Stiévenart : >< quand il vous aura tous asservis en détail », p. 112.
(1721). — Or, qui en use si insolemment avec tous en vénérai, comment croyez-vous qu'il en usera avec chacun en particulier, lorsqu'il nous aura séparément assujettis?
La différence qu'il y a entre ces deux phrases du traducteur consiste principalement en ce que la première affecte une tournure plus oratoire : on le voit bien par l'expression redoublée « tant de hauteur et d'insolence » ; la manière plus simple de la seconde substitue à l'expression « tout le corps en général » une autre plus naturelle et plus exacte : « tous en général ». Nous regrettons pourtant que son désir de préciser lui ait fait traduire deux fois le « y.aQ' Hv' yj;j.(ov ixajrcj », « avec chacun en particulier » et « séparément ».
Tt CUV a'ÎTiov TOUTWvi ; O'j yàp àvsu AÔ-pu xat civ.aixq aWiaç ouxe t56' outwç sl-^ov étctixu)? ■Kpoq èXeuôspiav oï "EXayjvsç olixe vliv irpbç To ccuXsûeiv.
(1701). — A quoi donc imputer cet avilissement d'àme, et cette bassesse de sentiments? Car ce ne peut être sans cause et sans quelque grande raison que les Grecs autrefois si ardents et si passionnés pour la liberté ne sentent plus de répugnance pour l'esclavage.
(1721). — A quoi donc imputer cela ? Car ce n'est point sans raison ni sans quelque cause effective qu'autrefois fous les Grecs embrassaient avec tant d'ardeur la liberté ', et qu'avec lant d'ardeur ils embrassent aujourd'hui la servitude.
Ici encore l'avantage est à la dernière traduction, plus littérale et non moins expressive : elle se sert d'un démonstratif pour rendre un démonstratif, tandis que la première avait fait de toutojvi « cet avilissement d'àme et cette bassesse de sentiments » ; cette redondance n'avait aucune raison d'être : le mot « avilissement » aurait été très sufiisant, comme le terme propre qui résumait pleinement le passage précédent, et la transition claire et brève de l'orateur ne
1. Stiévenart : « tous les Hellènes n'auraient jadis pas embrassé avec tant dardeur la liberté », p. 112.
G. Dlhaix. — Jacques de Tourreil. 11
nécessitait ni commentaire ni amplification. Tourreil remplace très justement « sans cause et sans quelque grande raison » par (( sans raison ni sans quelque cause eflPective » ; une judicieuse transposition des deux mots (( cause » et « raison » rend à chacun des deux termes Xôvou et akiaç son véritable équivalent ; de plus « grande raison » ne rapjaelait en rien G'.y.auç, mais le qualificatif « effective » y répond fidèlement. L'expression sTyov kxoi\j.u}q ne gagne rien à la retouche : d'une part comme de l'autre il y a trop de mots, et dans la première des deux versions notamment nous retrouvons, comme à l'ordinaire, une expression redoublée « ardents et passionnés ». Dans la dernière la répétition du verbe « embrassaient », quoique manquant un peu de naturel, rétablit la symétrie de la phrase grecque, que rompaient à tort les mots « ne sentent plus de répugnance » ; malheureusement ce verbe ne correspond pas au terme de l'original aussi exactement que l'adjectif « ardents ». Mais la dernière version de cette phrase est beaucoup plus énergique que la précédente.
'Hv titct', r,v, M à'vopeç 'Aôr^vaCoi, iv -afç xwv ttoAAwv otavo'laiç, 0 vuv cj/. IffTtv, 0 xat TOJ Ilspawv £/cpàr/;o-£ xaoûto'j xat èÀsuGépav •rfj's T-^jv EXXaoa xal o'ûts -^(xu\).oi-/iaq cuts "^s^^ç [^'^'/''iÇ clicv^ixq •/i~taTO, vUv 0 à-oAo)Àbç à'-av-a A£Àû[ji,avTat xat àvo) y.a\ xâ-o)
(1701). — Autrefois, Messieurs, dans l'esprit de nos peuples, oui, de tous nos peuples, sans en excepter aucun, régnait une disposition immuable pour le bien public et pour l'intérêt de la cause commune. C'est par là qu'ils triomphèrent de la puissance des Perses, qu'ils sureiit se maintenir libi^es, et que sur terre comme sur mer ils acquirent le titre d'invincibles. Depuis que cette disposition n'est plus, tout a dég-énéré, tout absolument a changé de face.
(1721). — C'est qu'il régnait alors, Messieurs, il régnait dans Vesprit des peuples ', ce qui de nos jours n'y règne plus, ce qui triompha de l'opulence des Perses, ce qui maintint la Grèce libre, ce qui dans mille
1. Stiévenart : " il régnait dans le cœur de tous les peuples », p. 112,
occasions soit sur terre, soit^ur mer, ne se démentit jamais ; mais qui étouffé maintenant dans tous les cœurs, a ruiné généralement toutes nos affaires, et bouleversé de fond en comble la constitution de la Grèce.
Tourreil rend d'abord maladroitement, et avec trop de mots, le mouvement marqué par « -^v -i tôt', v' », que rappelle tout à fait cette phrase de la Première Catilinaire : « fuit, fuit ista quondam in hac republica virtus » ; et que nous retrouvons encore dans cette autre phi-ase du Pro Lege Manilia : « fuit hoc quondam, fuit proprium populi romani ». Mais il l'attrape ensuite assez bien, quoiqu'il eût pu dire plus simplement : « il y avait alors. Athéniens, il y avait... » Twv -caXwv dans les deux éditions est faussement interprété : il ne peut être question que de la masse des citoyens, du peuple en un mot, ce qui est le sens ordinaire de l'expression s- -o'hKoi, et non de tous les peuples de la Grèce : Démosthène parlant aux Athéniens ne visait que le peuple athénien. Stiévenart qui suit souvent la leçon et la lettre de son devancier, commet la même erreur. Il est vrai que la présence de -:y;v 'EXXâSa et de Trâv-a -x -Kpi^^it-ix-oi. dans la suite de la phrase a pu déterminer le traducteur à attribuer à twv t.z'/Jmv un sens qu'il n'a pas habituellement. Le «rand mérite de la dernière version est d'avoir réduit à un mot unique « des peuples » , la longue et inutile répétition « de nos peuples, oui, de tous nos peuples, sans en excepter aucun ». Toute une périphrase pour représenter le pronom 5, c'était trop; mais « ce qui », traduisant à la lettre, traduit trop vaguement : le français demande ici un terme net pour l'esprit, par exemple : un sentiment. La proposition 0 vuv où/. ëjT'.v, importante par l'opposition qu'elle établit avec -^v Tt tôt', -^v, reprend sa place dans l'édition de 1721. Le contresens que Tourreil commettait sur toO Ilspawv -juXcôtou, il le corrige heureusement, mais encore eût-il mieux fait de dire : <( ce qui triompha de l'or des Perses ». En paraphrasant d'abord la proposition o'jts vau[j.ayiaç cjtî ■âsC^ç l^-i«7;i? cùSsixiaç /-(TtSts, il en dénaturait le sens ; mais, si la dernière
164 JACQUES DE ÏOURREIL
fois il paraphrase encore un peu, du moins rend-il beaucoup mieux le verbe -ri-xx-c. Qu'il se serve de six mots ou de huit pour traduire vliv o' à-oAw/iç, les deux manières se valent, c'est-à-dire ne valent rien : il était si naturel et si simple de dire : « ce sentiment est mort ». La dernière partie de la phrase de 1701, bien que manquant de vigueur et pas assez littérale, répondait mieux au texte que la correction délayée et maladroite faite plus tard à ce passage : « bouleversé de fond en comble » était pourtant une heureuse trouvaille.
T{ oùv -^v TOUTO ; 0'j5àv T.cvAi'kcv C'jos aocpbv, à/sX' oxi tcjç Tcapà twv àp)^£iv àe\ [rlouXo[j.£voiv y] oiao/Ôeipsiv --rjv 'EXXâoa yp-fi]i(X-:a Xa|j.êavov:aç «Travieç èi^iaouv, y.at yaKZTzdi-XTOv r^v -h So)po5oy.ouvT lÀsY/O^vai, xaî Tt[j.(opt,'a [j.sy^o'tï; toîjtcv âxiXa^ov, y.y.\ xapaiT-^atç o'j^e[û r^v ojoè
(1701). — Quelle était donc cette heureuse disposition? Rien, Messieurs, de plus naturel ni de plus simple. Ce n'était point un raffinement de politique, ni de raison; mais une haine constante et unanime contre tous les lâches et les prévaricateurs, qui pour de l'argent se prêtaient à qui voulait dominer dans la Grèce et corrompre les Grecs, ou les inciter à trah-r leur patrie. C'était un crime capital, que de recevoir des présents, et l'homme convaincu de l'avoir commis était puni avec la dernière rigueur •. Point de miséricorde, point de rémission pour les traîtres.
(1721). — Qu'était-ce donc? Rien de recherché, rien de raffiné; mais une haine unanime ~ contre tout homme assez lâche pour se vendre à qui voulait asservir la Gi'èce, ou même ^ la corrompre. Alors accepter des présents, c'était un crime capital ^. Et quiconque s'en trouvait convaincu, subissait sur l'heure les plus grièves peines. Point de grâce, point de pardon.
Tourreil a ramené à sa plus simple expression le ti cjv -^v
1. Stiévenart : « la vénalité prouvée était punie avec la dernière rijjueur », p. 112.
2. Stiévenart : » c'était une haine universelle... », p. 112.
3. Stiévenart : « ou seulement la corrompre... », p. 112 (aucun mot du texte ne répond à même ou à seulement).
4. Stiévenart : " crime capital, la vénalité prouvée, etc., », p. 112.
TouTO, qui lui avait coûté d'abord six mots. Ojoèv t:oi./,iXov ojoè (joçbv était fort délicat à rendre : le traducteur n'a réussi ni l'une ni l'autre des deux fois, mais il eut raison d'exprimer en une phrase, encore qu'elle fût d'un français très médiocre, ce qu'il avait mal fait en deux. Nous dirions aujourd'hui : « il n'y a rien là de bien compliqué, ni de bien savant ». Dans la suite de cette phrase Tourreil diminue seulement la surcharge des mots : « une haine constante et unanime » devient « une haine unanime » ; l'adverbe àet, d'abord faussement rapporté à £[j.iffsuv est ensuite absolument omis; il est possible que dans l'intervalle des deux éditions le traducteur ait consulté le manuscrit de Paris ïl qui ne donne pas àei, alors qu'il l'avait trouvé dans l'édition Wolf. « Contre tous les lâches et les prévaricateurs » est remplacé par « contre tout homme assez lâche », et c'est encore un mot de trop. « Qui pour de l'argent se prêtaient » est une longue périphrase qui se réduit très avantageusement aux trois mots « pour se vendre ». « Les inciter à trahir leur patrie » disparaît entièrement. "Apyeiv exactement traduit par « dominer », l'est ensuite moins bien par (( asservir » , car « asservir » constitue un faux-sens ; au reste ce faux-sens existe déjà la première fois, car Tourreil rapporte à tort à « dominer » le complément circonstanciel « dans la Grèce », et la seconde fois il ne fait qu'accentuer son erreur en substituant « asservir » à « dominer », et en lui rapportant encore le mot « Grèce » qui dans le texte grec n'est que le complément direct de Sia^Qetpetv : Démosthène en effet en disant twv àp"/£iv t^ojXoi/évwv n'avait pas en vue Philippe, comme Fa cru Tourreil, mais il pensait vraisemblablement aux citoyens qui aspiraient à la tyrannie, et qui par leurs manœuvres travaillaient à corrompre la Grèce. La dernière partie de la phrase grecque est assez heureusement reproduite dans la traduction de 1701, à part que yake- TTffjTx-rov est pris à faux-sens, et il le sera plus tard encore; la traduction de 1721 ne corrige rien, elle ajoute même « sur
l'heure » qui n'est pas dans le texte, et elle a par surcroît le défaut d'être moins naturelle et moins aisée. Cependant « point de grâce, point de pardon » vaut mieux par sa concision que (( point de miséricorde, point de rémission pour les traîtres ».
Tcâvô" a ■jrpoa'/jy.êî TrpaTTÔvxtov TroXXiy.iç zapaay.cuiçsi, ojx -^v ^piaaOat -apà Twv ASYÔvTwv oùoè xwv ŒTparf^YOÛVTWv, oùSè tï;v zpbç i.WT,Ko\jç o[j.:vo'.av, 0'j$è t-/;v Kpoç tojç Tjpâvvou; /.ai tcjç |Sapêapouç àTTWTUV,
(ITOlj. — Alors on n'achetait pas de vos généraux les conjonctures favorables, les moments décisifs, et tant d'autres avantages, que la fortune offre quelquefois au plus paresseux et au plus nonchalant contre le plus vigilant et le plus actif. Il n'était pas permis alors de vendre à nos ennemis ce que nous avions de plus précieux : cette concorde, cette parfaite union, cette horreur pour les tyrans, cette défiance immortelle à l'égard des Barbares, enfin tous ces grands et nobles sentiments qui faisaient notre gloire et notre sûreté.
(1721). — Alors ni vos orateurs, ni vos généraux ne trafiquaient point * de ces conjonctures précieuses, que la fortune accorde quelquefois aux paresseux et aux négligents, tandis qu'elle les refuse aux hommes actifs et laborieux. Alors on ne vendait ni la concorde qui doit régner entre des citoyens, ni la défiance qu'on doit avoir contre les Barbares et contre les tyrans; ni enfin aucune de ces autres choses qui sont la sûreté des États.
La phrase grecque, assez vague dans sa première partie, pouvait embarrasser le traducteur, qui en saisit cependant fort bien le sens ; par malheur, il commença par en donner un véritable commentaire qui ne faisait la pensée ni plus précise ni plus claire : tôv xaipbv r/.âj-rij twv T:poi^{'^.iz(àv devenait « les conjonctures favorables, les moments décisifs, et tant d'autres avantages », oj§à t/jv Tzpoq «Xav^Xcuç 5i;.6votav « il n'était pas per-
1. Stiévenart : « orateurs et généraux n'auraient point impunément trafiqué de... », p. 112.
mis alors de vendre à nos ennemis ce que nous avions de plus précieux : cette concorde, cette parfaite union », ;joè Tr,v ~pbq TO'jç Tupivvs'j; v.xi tcjç ^y.p6xpo-jq à-'.st'lav " cette horreur pour les tyrans, cette défiance immortelle à l'égard des Barbares », ;jo' okm^ -:;',:j-;v ijssv « enfin tous ces grands et nobles sentiments qui faisaient notre gloire et notre sûreté » : toujours l'expression redoublée pour un mot du texte. Tourreil reprenant son travail traduisit t(7jv Xcvjvtmv qu'il avait omis, et resserra sa phrase, sans renoncer tout à fait à la paraphrase qui lui est si chère : qu'est-ce encore que « la concorde qui doit régner entre des citoyens », que " la défiance qu'on doit avoir contre les Barbares et contre les tyrans », et que « ni enfin aucune de ces autres choses qui font la sûreté des Etats » ? Est-ce l'exemple de Tourreil qui a fait dire à Stiévenart : « ni enfin d'aucun appui de la liberté » ? En outre certains termes, traduits par à peu près en 1701, le sont de même en 1721 : par exemple toTç «[^.eXoujt, y.axà twv r^pziey^ô'^- Twv, -oXq \i:r,l'v) èOéXojG-'. r.oiel'^, et Kaii twv zâvO' i -porçAti r.pjc-t:vt(ov, qu'une interprétation littérale comme celle-ci suffit à rendre très précisément : « aux négligents contre les hommes vigilants, k ceux qui ne veulent rien faire contre ceux qui remplissent tous les devoirs ».
Njv o' a~av6 wj-sp ïç xyopxç ÏY.izi-px-oi.'. -ajTa, àvTS'.j-^y.TZi Bè àvT'. TOJtwv ûç/ o)v àziXwAî ■/.xî vsviTYjXîv tf EXXaç. Ty/j-y. s' èj-i ti ;
\).viziq' ;j.Tïoç, âv TCjTOtç tiç iTZ'-v-i.y.' xaXXa TcdtvO' st' à-/. t:u Bwpclo'/,iv) r,p-r,~xi.
M701). — De tout cela, Messieurs, il ne nous reste plus l'ien. On a tout vendu publiquement, et comme en plein marché. Mais en échange nous avons gagné un mal, qui déjà infecte et désole tout le corps de la Grèce. Quel est ce mal si cruel et si contagieux"? Le voici. Quand quelqu'un touche le prix de sa trahison et de vos malheurs, vous enviez sa fortune; quand il avoue son infamie, vous ne faites qu'en rire; quand on va jusqu'à le convaincre, vous lui pardonnez ; quand on ose le
reprendre, vous payez d'ingralitude et de colère la répréhension la plus juste. Il n'y a plus ici de haine (jue pour les censeurs de la perfidie, et l'on risque moins à commettre le crime qu'à le condamner. Voilà, Messieurs, l'origine de nos désordres et de nos disgrâces.
(1721). — Mais aujourd'hui tout cela se vend comme en plein marché; tandis qu'en échange on introduit parmi nous des usages qui désolent et perdent la Grèce '. Quels usages donc? De porter envie au traître qui louche 5on salaire, de rire s'il avoue son crime, de lui pardonner si l'on parvient à le convaincre, de haïr l'homme zélé, qui ose s'élever contre de tels abus ; en un mot de donner dans tous les vices qui font l'apanage de la corruption et de la vénalité.
Il apparaît de suite que la dernière version est de beaucoup plus courte que l'autre : et d'abord elle rejette les deux phrases du commencement et de la fin, que l'interprète d'autreiois avait insérées aux deux endroits, l'une devant servir de conclusion à ce qui précède et de transition à ce qui suit, l'autre jouant le même rôle par rapport au passage qui nous occupe présentement. Mais si Tourreil a compris que les grandes vertus du citoyen ont été vendues comme des denrées sur le marché, qu'elles ont été exportées, selon le mot de l'orateur, et qu'en échange un mal a été importé dans la cité, qui perd la Grèce et la dévore, il n'a pas su, ni l'une ni lautre des deux fois, rendre très exactement la pensée. Sur TaùTa o' èa-à ti, qu'il paraphrase d'abord surabondamment, il s'exprime ensuite avec autant de bonheur que de simplicité et de brièveté : remplace-t-il le mot vague tocOta par le substantif « usages » , il se conforme au génie de notre langue et répond à un besoin de notre esprit, qui demande qu'on lui présente une idée nette. La phrase qui suit, par son mouvement rapide et simple, par l'amertume et la hardiesse de la pensée, par la concision et l'énergie de l'expression, est de celles qui doivent provoquer les courageux efforts d'un traducteur, La version de 1701, quoiqu'elle ne reproduise pas la simplicité et le mouvement du texte, témoigne cependant du soin que Tourreil
1. Sliéveuarl : » qui désolent et ruinent la Grèce », p. 112.
TRADUCTEUR DE DÉMOSTHÈME 169
apporta à ce passage : c'est une paraphrase, mais une paraphrase de belle allure et d'une réelle vigueur. La version de 1721 se tient plus près du texte : elle retranche une fort belle phrase qui n'est point de Démosthène : « il n'y a plus ici de haine que pour les censeurs de la perfidie, et Ton risque moins à commettre le crime qu'à le condamner » ; elle restitue à l'auteur une phrase que le traducteur-écrivain avait négligée précédemment : « en un mot de donner dans tous les vices qui font l'apanage de la corruption et de la vénalité » ; mais elle ne resserre pas assez ce que l'autre développait brillamment, et elle ne rend guère mieux le mouvement de la phrase originale.
'E-£t Tpiv]p£f,ç Y^ ''•*'• i7W[;.céTa)v ttX^ôoç wat -/pr,[xaTwv xpio-oSoi /.a!, Tïjç iWr^q xaTaaxeu'?;? à^Oov'a, v.al TaXX' o\q àv ziq tayijstv xiç tcôXeiç Y.p'.'jci, vuv aTuaai Tuai TCÀetw v.al [xei^M àa"ù xwv tots tcoXXw. 'AXXà t3cut' 6iypr,(s-a, airpaxta, àvovYjia ùzè twv TtwXoûvioiv yrj'VcTai.
(1701). — Car en nombre de vaisseaux et de troupes, en revenus, en arsenaux, en magasins, et généralement en tout ce qui compose et constitue une puissante république, nous passons de bien loin nos pères. Mais par la malice des traîtres qui vous vendent, ou plutôt par la protection que vous leur donnez, tout cela devient une force inanimée et oisive. Tant d'avantages ensemble ne forment de la puissance d'Athènes qu'un grand corps sans intelligence, sans mouvement et sans vie.
(1721). — Car pour ce qui regarde galères, troupes, revenus, préparatifs, et tous les autres secours qui constituent la puissance des Républiques, tout cela maintenant excède ici de beaucoup, soit en quantité, soit en qualité, ce que nous possédions autrefois ; mais par la manœuvre de nos mercenaires, tout cela devient inutile, oisif, stérile.
Nous constatons une dernière fois combien différentes sont ces deux manières d'interprétation : tandis que l'une, tout en demeurant dans le sens des idées de l'orateur, s'éloigne du texte par l'abus de l'amplification et par la recherche du style, l'autre se rapproche du texte et ne traduit que ce qu'il contient, avec simplicité et en toute fidélité ; encore ne tient-elle
pas assez compte de la disposition des phrases et de la place des mots. Si Démosthène, par exemple, dit « vuv onzxtsi xatî. TuXei'o) y.a\ \).ti'QM kav. -wv t6t£ tSkkm », nous nous ferons un devoir d'observer l'ordre qu'il a suivi, et nous dirons comme lui : (( nous possédons tous ces avantag-es plus grands, plus nombreux qu'autrefois et de beaucoup ». C'est ce que Tourreil néglige fréquemment.
Il faut reconnaître que la version de 1701, encore très infidèle, est en revanche fort bien écrite. Mais c'est une traduction de forme beaucoup trop oratoire, et par là même ce n'est pas encore une vraie traduction. Tourreil y a bien mis tout ce que comporte le texte de Démosthène, mais il y a mis aussi sa propre éloquence, cette éloquence du xvii® siècle, fastueuse et empanachée. Cependant il essaya la troisième fois de sacrifier à l'exactitude et à la vérité son amour-propre d'écrivain. Dès lors il est moins préoccupé de mettre Démosthène à la portée des gens du monde que de mettre les vrais lettrés à portée de le bien connaître et de le bien juger.
Il se fait maintenant l'esclave de son texte : il s'y attache avec la plus consciencieuse exactitude, et ce n'est que rarement qu'il pèche contre le sens : ses fautes ne sont plus que des accidents : un autre Méziriac ne relèverait pas chez lui, comme dans Amyot, des milliers de contresens. Nul traducteur avant lui n'a mieux compris un texte grec ou latin, et ses contemporains lui rendirent pleinement hommage à cet égard. Ceux qui ont refait après lui la traduction de Démosthène, n'ont eu qu'à le suivre pour arriver à une exacte interprétation du sens. Nous dirons donc avec Rollin * que la dernière traduction de Tourreil est beaucoup plus travaillée et plus correcte que les précédentes.
Tourreil scrute la pensée, il la saisit dans ses moindres
1. Rollin, Traité des Études, liv. V, art. I", p. 233 Œuvres de Rollin, éd. Letronne, Didot, Paris, 1825).
nuances, et, pour la rendre dans sa plénitude, il pousse très souvent le scrupiile jusqu'à donner à un mot, voire à vine simple particule, plus d'importance que le texte ne le comporte. Il ne se permet désormais aucun retranchement, ne se reconnaissant aucun droit de tenir pour superflu ce que l'orateur, à qui la redondance et la synonymie ne sont point habituelles, a regardé comme nécessaire ; il ne se permet aucune des additions dont le paraphraseur d'autrefois se faisait une obligation et un jeu pour rendre à son lecteur la pensée plus lucide et plus pleine. Il retranche ce qu'il avait ajouté, toutes les jolies phrases qu'il avait prêtées à son auteur, comme on remet à la mode un vieil habit en l'ornant de broderies et de garnitures de la plus élégante nouveauté ; il débarrasse son discours de la surcharge des mots, il resserre une expression, il efface une épithète qui faisait double emploi, il tâche enfin de ramener sa phrase aux proportions de la phrase grecque. Est-ce à dire qu'il y réussisse toujours? Ne lui arrive-t-il pas encore de manquer à la concision du modèle? Mais alors il est trahi par sa conscience même : s'il introdviit encore quelques gloses dans sa version, c'est qu'il les juge indispensables à l'éclaircissement de la pensée dans les endroits obscurs ; s'il donne parfois deux mots pour un, c'est que le terme grec lui paraît renfermer une double idée ; qu'il trouve par exemple dans un verbe composé à côté de l'idée principale une idée accessoire qui modifie ou complète la première, il s'oblige d'exprimer chacune de ces deux idées séparément : il ne délaye plus, il précise. D'autre part il rétablit ce qu'il avait retranché : nous n'irons pas à ce propos remarquer avec Massieu que Tourreil « s'assujettit à mettre dans le français « Messieurs » autant de fois que le mot grec, qui répond à cette apostrophe, est dans le texte ». Et l'ineffable critique ajoute : « Or il semble qu'il y soit un peu trop souvent ' ».