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TRADUCTEUR DE DÉMOSTHÈiNE 179

n'excluait pas un certain air délé^ance et de noblesse ; il n'oubliait pas ce culte de la forme qui faisait dire un peu plus tard à un grand écrivain, que les ouvrages bien écrits seront les seuls qui passeront à la postérité. On ne saurait suspecter les véritables intentions de l'interprète, et il faut d'autre part nous défier nous-mêmes de notre propre jugement sur la valeur du style de sa traduction. Que Tourreil ait voulu présenter au lecteur un Démosthène authentique, et non un Démosthène transfiguré, cela n'est pas douteux. Mais, dirat-on, moins de phraséologie et plus de littéralité. Prenons garde d'abord qu'une trop grande littéralité ne donne à la version d'un traducteur un stvle hybride et sans cax^actère, ou, comme dirait un régent de collège, un style de traduction, un style enfin qui n'en soit aucun. D'autre part, si l'on reproche encore à Tourreil son élégance et sa recherche du beau style, qu'on se rappelle dans quelle langue ont écrit ses contemporains. Comme il estimait que, pour rendre accessibles et sensibles à des lecteurs français les pensées et les sentiments d'un orateur antique, il devait les leur offrir sous une forme bien française, il travailla sa prose, non plus avec ce zèle vaniteux de l'écrivain qui cherche l'admiration, mais avec tout le respect qu'il vouait à son modèle : il eût cru le trahir en ne lui faisant pas parler la langue correcte et soignée de son époque. On nous dira peut-être que, la langue d'une société aristocratique et raffinée ne ressemblant en rien à la langue simple, rapide et vigoureuse d'une société démocratique, le grand siècle ne convenait pas à une exacte et fidèle interprétation de Démosthène et d'Homère. Mais alors Démosthène et Homère devaient-ils demeurer inconnus ? Il est vain de répondre. Dans la sincérité de sa conscience, Tourreil ne crut pas faillir à la simplicité de Démosthène ; c'est nous, malheureusement pour lui, et vu l'état actuel de notre langue, qui nous faisons une idée différente de la simplicité du style. Cependant, quoi qu'il fît pour dépouiller des

habitudes profondément enracinées, et malgré les efforts qu'il fît contre ses tendances personnelles et contre l'influence de la plupart des écrivains de son temps, il poussa un peu trop loin son désir de donner de la tenue à son style. La grande difficulté pour le traducteur était de garder la mesure entre le devoir qu'il s'imposait d écrire en bon français et le devoir absolu de ne porter aucun préjudice à l'auteur. Si l'on tient compte des antécédents de l'écrivain, des préjugés du temps, du mauvais air qui soufflait sur la littérature, on ne s'étonnera pas que Tourreil, dans la gêne de tous ces obstacles, n'ait pas toujours eu ce tact délicat et cette sage mesure qu'il nous est facile, à nous qui sommes d'un autre siècle, de réclamer d'un traducteur impeccablement fidèle. Encore une fois, défions-nous de nous-mêmes, et ne disons point sans rémission que ce traducteur de Démosthène n'a pas tenu ce qu'il avait promis. Une traduction telle que nous la demandons aujourd'hui n'aurait alors éveillé qu'un sentiment de surprise et d'indifférence ; et cependant Tourreil, sans encourir la désapprobation des lecteurs de son temps, s'est approché plus que personne des principes, inconnus alors, de la véritable et bonne traduction '.

1. Nous citerons ici quelques fautes de détail, de prime abord assez choquantes, et qui s'expliquent par le désir qu'avait le traducteur de donner une traduction vraiment française, capable de plaire à tous les lecteurs de son temps. Nous relevons d'abord le « Messieurs » que Tourreil répète autant de fois qu'il trouve dans le texte avôos; 'A6r|vaïou et qui chaque fois nous surprend et prête à rire, anachronisme de langage que tous les anciens traducteurs de Démosthène et de Cicéron ont place dans la bouche de ces orateurs. D'autres anachronismes sont commis avec intention par le traducteur ; il dira par exemple : colonel, maître de camp, commandant de la cavalerie, pour taxiarque, phylarque, hipparque, sous prétexte que ces noms sonneraient mal à des oreilles françaises et présenteraient un sens trop obscur ; mais pourtant les remarques dont il est si prodigue ne sont-elles pas là pour expliquer des termes qui ne sont intelligibles qu'aux érudits? Il dira encore (■ les députés qui s'acheminaient à Delphes » au lieu de Pylagores, « les Juges commis pour connaître de l'exactitude et de la fidélilé des comptes » au lieu de Logistes, le « garde des saints registres » au lieu de Hiéromnémon ; mais, par une contradiction étrange il traduit OsaaoôÉTai par thesmothètes et xp'.rjpacyot par triérarques ; enfin Tourreil voulait qu'on laissât aux mois attiques les noms qu'ils avaient en grec, et c'est l'éditeur seul (celui-ci nous en avertit

En résumé, si la diction de Tourreil n'est pas toujours assez concise et rapide, si elle pèche quelquefois encore par affectation ou par emphase, par un certain embarras de la construction, qu explique l'intention manifeste du traducteur de transporter dans sa version la longueur des périodes grecques, si elle ne rend pas toujours exactement le mouvement du texte, si, pour tout dire en un mot, cette traduction, pour être très fidèle au sens, ne l'est pas complètement au caractère de l'original, ce qui est à des degrés divers le cas de toute traduction, nous oserons affirmer cependant, en nous appuyant une fois de plus sur l'autorité d'Egger, que cette dernière version est bien écrite, d'un style large, franc, solide, qu'elle est énergique quand il le faut, et que c'est une œuvre bien française. Avec ses défauts. Tourreil ne trahit pas Démosthène, et le pouvait-il vraiment, après avoir si justement apprécié son génie dans quelques-unes des plus belles pages de ses Préfaces '? Avec ses défauts enfin. Tour-

loyalement, t. II. p. 442; qui est responsable de leur avoir attribué les noms qu'ils ont dans notre langue.

Faut-il savoir mauvais gré au traducteur d'avoir mis en vers les fragments de poésie cités par l'orateur ? Ainsi feront Millot et Auger; les traducteurs du xvin'' siècle, comme ceux du xvi", à part de rares exceptions, pratiquent tous le système de traduction en vers des poètes antiques, car la fidélité de la prose, en pareille matière, au dire de Delille, est toujours infidèle.

1. Tourreil (n21 î, t. I, p. 260 et 261 : « Il (Démosthène fut l'oracle perpétuel d'Athènes. On n'a point d'autre volonté que la sienne: il persuade et dissuade avec une égale facilité. Il manie ces esprits intraitables, et par une espèce d'enchantement il les tourne comme il veut. \f)n que dans ses discours il affecte de répandre du merveilleux, d'entasser des figures excessives, d'arrondir les périodes, d'orner les pensées et d'employer des termes irréguliers, énormes et dignes du nom de monstres, que leur donne Eschine,juge récusable et par l'inimitié personnelle et par la jalousie de profession. Ce n'est nullement le langage à quoi Démosthène s'attache. Il pense et s'abandonne ensuite à l'enthousiasme dont il est possédé. Le feu de son imagination et la sublimité de son génie négligent impunément l'élégance. Une énergie qui lui est propre le caractérise, et le tire du pair. Son discours est un tissu d'inductions, de conséquences, de démonstrations, foi-mé par le sens commun. Son raisonnement, dont la force augmente toujours, monte par degrés et avec précipitation, jusques où il \eut le pousser. Il ne sait jias trop ce que c'est que s'insinuer tlans les esprits. Il attaque à découvert, il presse, et réduit enfin à ne pouvoir reculer. »

T. I. p. 262 : " On voit un honmie qui n'a d'autres ennemis que ceux de l'État, ni d'autre passion que l'amour de l'oi'dre et de la justice; un homme qui

reil est une sorte de précurseur, et les traducteurs des xix^ et xx^ siècles ne feront mieux que lui, qu'en appliquant aux mêmes principes et à la même méthode une langue plus souple, plus variée et plus simple que celle du grand siècle, mieux appropriée à l'interprétation d'une œuvre antique, à quelque genre qu'elle appartienne.

Nous n'aurions pas tout dit sur la dernière édition des versions de Tourreil, si nous n'envisagions deux questions que Massieu a soulevées et auxquelles il a répondu à sa manière : 1° la traduction des deux discours de la Couronne n'est-elle pas elle-même supérieure à la troisième traduction des Phi-

ne prétend pas éblouir, mais éclairer; qui ne cherche pas à plaire, mais à servir. Points d'ornements, qui ne naissent de son sujet: point de fleurs, s'il ne les rencontre sur son chemin. On dirait qu'il n'aspire quà se faire entendre, et que sans dessein il se fait admirer. Non qu'il n'ait des grâces, mais il n'en a que d'austères — le mot est de Démétrius de Phalère : xatç (poSepat; y âpiuiv — que de compatibles avec la candeur et la franchise dont il faisait profession. La vérité chez lui n'est point fardée. Il ne l'efféminé point, sous prétexte de l'embellir, et n'admet aucun de ces ménagements cruels qui perdent de peur d'effrayer. Jamais il ne dissimule que pour cacher ses services et ses vertus. Nulle sorte d'ostentation ; nul retour sur luimême. 11 ne se montre ni ne se regarde. Il regarde, il montre uniquement sa cause ; et sa cause, c'est toujours ou le salut, ou l'avantage de sa patrie. »

T. II, p. 41 et 42 : « Je conviens qu'Eschine n'a pas cet air de droiture, ce style impétueux, ce ton de vérité suprême qui entraine l'esprit par le poids de la conviction : talent qui tire Démosthène du pair, et dont il use d'une façon singulière. Vous calme ou vous agite-t-il ? Vous ne sentez rien qui vous dérange, vous pensez obéir à la nature. Vous persuade ou vous dissuade-t-il? Vous ne sentez rien qui vous violente, vous croyez obéir à la raison. Car il parle toujours comme la raison et comme la nature. Il n'a proprement que leur style. C'est à ce coin qu'il marque tout ce qu'il dit. Il écarte jusqu'à l'ombre du superflu ; point d'ornements recherchés, point de fleurs ; il n'aime que le feu et la lumière, il veut non des armes brillantes, mais des armes sûres. Voilà, si je ne me trompe, ce qui fonde cette véhémence victorieuse qui domptait les Athéniens et qui place Démosthène au-dessus de tout ce qu'il y eut jamais d'orateurs. »

Ces trois passages sont précisément cités par RoUin qui, pour appuyer ce qu'il dit du style de Démosthène, rapporte ce qu'en ont pensé deux illustres modernes, Tourreil et Fénelon : le rapprochement est flatteur pour Tourreil qui, en ne s'exprimant pas avec le même bonheur que l'auteur de la Lettre à r Académie, ne dit pas des choses moins sensées ni moins exactes. Il développe et précise judicieusement ce que La Fontaine, avant lui, dans une Epître dédicatoire au procureur général Achille de Harlay, avait si justement écrit : L'ennemi de Philippe est semblable au tonnerre ?

Il frappe, il surprend, il atterre:

Cet homme et la raison, à mon sens, ne font qu'un.

lippiques? 2° l'interprète a-t-il su conserver à Démosthène et à Eschine leur physionomie propre, au point de rendre reconnaissables les qualités distinctives et différentielles de chacun de ces deux orateurs, dont les noms, dit-il lui-même, « en matière de concurrence sont liés dans nos idées, à peu près comme ceux d'Hector et d'Achille ^ » ?

Massieu dit en parlant de la version des deux discours de la Couronne : « C'est par cette traduction que M. de Tourreil a terminé ses travaux... On avouera qu'en finissant sa carrière, il ne pouvait pas nous faire un présent plus considérable... lia mis à ce travail les quinze dernières années de sa vie. Car pendant qu'à ses heures de loisir il réformait les Philippiques, il employait le fort de son temps à nous donner ces deux harangues, qui, au jugement de tout ce qu'il y a jamais eu de plus habiles connaisseurs, sont au-dessus des Philippiques mêmes -. » Cette supériorité peut avoir sa raison d'être. Qu'on se représente un paysagiste reprenant une de ses premières études pour composer d'après elle un tableau, qu'il peindra selon sa dernière manière, d'une touche plus sûre, plus exacte et plus brillante ; dans cette œuvre se révèlent avec éclat les progrès de l'artiste. Mais si dans le même temps il découvre une scène de la nature qui tente son talent, l'œuvre qui sortira de sa main lui fera plus d'honneur que la précédente. C'est que celle-ci, malgré tout, rappellera quelque peu la première manière du peintre, au lieu que la seconde est une œuvre toute nouvelle. Pourquoi ne serait-ce point le cas de Tourreil, et a fortiori s'il est vrai que pendant quinze ans il ne consacra que ses heures de loisir à la retouche des Philippiques, et donna le fort de son temps aux discours de la Couronne. Au surplus, l'incomparable beauté de ces deux monuments oratoires était fort susceptible de les recommander tout particulièrement au soin du traducteur. Il se peut aussi que Mas-

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