‹ Jacques Delorme, ou Bonheur et religionChapitre 10 sur 37 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Trois heures s'étaient à peine ëcoiile'es depuis cette dc'plorable scène, lorsque Florville sonna Firniin ; sa vanité blessée en tant d'endroits difïerens à la fois , son amour tralii, ses intérêts le'sés l'agitaient trop vivement pour qu'il pût rester long-temps dans cette pénible position. Ne voyant aucun moyen de suspecter la vérité d'un récit dont il avait la preuve sous les yeux , il avait facilement compris la nécessité d'une rupture violente avec l'être assez criminel et assez vil pour payer ses bontés par une aussi noire perfidie, et il s'y était déterminé. Grâce à la sage précaution qu'il avait prise de ne rien faire dans le premier mouvement de son indignation, il put éviter tout éclat scandaleux et toute querelle

( r26 ) inutile : « Remettez cette lettre à Me'lanie, dit-il à Firmin dès qu'il fut entre dans sa chambre ; elle lui porte l'ordre de sortir de suite d'ici, et vous veillerez à ce qu'il soit promptement exécute'; je ne veux pas que l'heure du déjeuner la retrouve dans le château; que Louis la conduise dans mon cabriolet jusqu'au prochain village, où elle prendra la diligence, et que je n'entende jamais parler, ni de cette femme, ni de rien qui puisse y avoir rapport. Sï elle demandait à me voir, n'oubliez pas que je m'y refuse entièrement. »

Les ordres de Florville furent fidèlement exécutés ; les paquets de Mclanie, déjà préparés pour un autre voyage^ furent bientôt rassemblés et placés dans le cabriolet. En vain elle voulut tenter de fléchir celui qu'elle avait si indignement trompé : Firmin, qui connaissait les intentions formelles de son maître, et qui d'ailleurs n'était pas fâché de voir s'éloigner cet objet

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de scandale, fut inexorable et lui en refusa tous les moyens. Ni ses pleurs, ni ses cris, ni ses promesses, ni les injures dont elle essaya tour à tour le pouvoir, ne purent le porter à manquer à sa consigne; et, voyant même que les choses traînaient trop en longueur, il la prit par le bras, et, l'entraînant vers le cabriolet, il la força d'y monter.

Florville était en ce moment à l'une des fenêtres de son appartement qui donnaient sur la route que devait suivre le cabriolet ; lorsqu'il le vit s'éloigner au grand trot, il lui sembla être soulagé d'un poids énorme qui l'accablait; il respira plus facilement, et, se jetant dans un fauteuil : « Enfin, s'écria-t-il, me voilà libre î C'est, du moins, une compensation à tant de chagrins que j'ai éprouvés avant d'arriver à ces derniers; je puis commencer aujourd'hui une nouvelle carrière, et, en lui donnant une autre direction, éviter tous les écueils contre lesquels j'ai tant de fois échoué jusqu'à ce jour....

( '28) Oui, il faut changer ; la raison et l'expérience m'en font une loi; il ne sera pas dit que toutes les peines et toutes les amertumes de la vie seront pour moi, et toutes les douceurs et les joies jîour de misérables paysans qui n'y ont pas plus de droit que moi. »

Ainsi parlait Florville, un moment laissé aux seules inspirations de sa conscience ; mais bientôt des habitudes enracinées, de vieilles préventions, d'injustes préjugés vinrent combattre ces généreuses resolutions. Péniblement affecté de la lutte violente que se livraient en son cœur les passions et la raison, il s'était levé, et, se promenant à grands pas dans sa chambre, il demandait en vain à son courage une détermination que celui-ci lui refusait. S'il se rappelait, en effet, avec une profonde douleur tant de cruelles déceptions dont il avait été la victime en poursuivant les plaisirs du monde, il ne voyait pas, d'un autre cote, avec moins d'effroi, les sévères devoirs que

( 129 ) lui imposerait la religion ; et son esprit, également combaltu par les souvenirs du passé et par les terreurs de l'avenir, flottait incertain entre deux partis, dont aucun ne lui paraissait exempt de dangers et d'inconveniens.

Pendant qu'il était livré à d'aussi pénibles perplexités, des scènes d'un bien autre genre se passaient dans la cour de la ferme du cliateau. C'était le jour fixé pour la célébration du mariage d'Ursule; une troupe de parens et d'amis venait la cberclier pour la conduire à l'église, et bientôt les coups de fusil, les grands cris d'allégresse, les sons discordans de trois ou quatre violons firent retentir les airs des marques bruyantes de la joie générale. Florville, à qui tant d'événemens fàclieux arrivés coup sur coup avaient fait ouljlier tout le reste, surpris de ce bruit inattendu, courut à sa croisée pour en reconnaître la cause, et ses yeux l'en ayant pronjptement instruit, il n'eut pas la force de supporter la vue d'un bonheur qui contrastait si

( i3o ) douloureusement avec son e'tat, et, fermant aussitôt sa croisée, il alla se rasseoir, plus triste encore, au fond de son appartement, où, dévore' de regrets et de remords, il se livra, sans réserve, comme sans consolation, aux déchirantes pensées qui l'accablaient.

Bien différente était alors la position du vertueux Delorme : autant tout est sombre, tout est triste dans le cliàteau, autant tout est joyeux, tout est animé dans la ferme. Mais , pour avoir une idée plus entière du bonheur qui y règne, il faut pénétrer dans son intérieur et assister aux scènes attendrissantes dont elle est le témoin. Parée, dans ce moment solennel, autant que la circonstance l'exigeait, mais plus belle encore de la pudique rougeur qui colore ses joues virginales, Ursule est aux pieds de son père et de sa mère, et sollicite leur bénédiction. Nicolas Genssion, son futur, a imité son exemple, et tous deux, à genoux, attendent en silence cette précieuse faveur. Les

( i3i ) larmes que la joie lui faisait re'pandre, et les sentimeus divers qui agitent son âme, empêchent Françoise de parler; mais, plus calme et plus fort, Delorme, après avoir appelé sur la tête de ses enfans chéris toutes les bénédictions du ciel, leur tient ce discours dicté par la tendresse et par la religion : «< Encore quelques heures, ma fille, lui dit-il, et vous aurez échange le toit paternel pour celui de votre époux ; ne vous faites pas d'avance de trop riantes images de votre futur bonheur ; ce serait le moyen le plus certain de nuire à celui qui peut vous être réservé. Dans la nouvelle existence que vous allez commencer, comme dans celle que vous quittez, des peines et des plaisirs vous attendent; la religion seule vous don- ^nera des armes pour résister aux premières, et des conseils suffisans pour ne pas vous laisser éblouir par les seconds. L'exactitude avec laquelle vous avez toujours rempli vos devoirs de fille me donne la douce confiance que

( i32 ) vous remplirez e{i;alcinent ceux trepouse et de inère. Tous saurez rendre aussi aux nouveaux parens que vous acquérez aujourd'hui le même respect et la même obéissance que vous nous avez toujours témoignés. Mais ce que je vous recommande principalement, c'est de ne jamais oublier que la perfection n'est le partage de personne en ce monde, et de savoir supporter avec patience les petits défauts que vous trouverez en celui à qui vous allez unir votre sort, de même que, je l'espère, il saura également supporter les vôtres. Confiance réciproque, indulgence mutuelle, c'est là, mes cliers cnfans, c'est là que gît toute la science du bonheur en ménage, lorsque, comme vous, les époux y apportent un cœur courageux et une âme vertueuse. Si je connaissais quelque chose de mieux, mon amour vous le dirait de suite; mais la piété sincère qui vous anime tous deux, mais les boiuies qualités que vous possédez également tous deux ne me laissent

( i33 ) que cette seule recommandation à vous faire. Pour vous assurer la force d'y être fidèles en toutes circonstances, demandez-en chaque jour la (jrace à Dieu, qui peut seul vous la donner; priez-le aussi qu'il vous alFermisse de plus en plus dans la voie dans laquelle vous avez commencé de marcher; recourez à lui avec confiance dans toutes les épreuves qu'il pourra vous envoyer,, et, fortifies par son secours, qui ne manque jamais à^ux qui savent l'implorer avec ferveur, vous passerez en ce monde une vie heureuse qui sera pour vous le gajje d'une éternité mille fois plus heureuse encore. »

Le père et la mère de Genssion joignent leurs he'nédictions à celles de Delorme, et les autres grands parens pre'sens à cette scène y re'pondcnt par d'unanimes approbations. Mais bientôt l'heure du départ sonne, et l'on se met en marche pour l'église. Partout, sur sa route, le cortège est accueilli par les félicitations des villageois ac- I. 8

( i34 ) courus sur le pas de leur porte \four le voir passer. Les jeunes filles applaudissçnt en voyant Ursule si belle; les garçons sourient à son futur ; les mères disent quelques mots d'encouragement et d'amitié à Françoise dont elles remarquent le trouble ; les pères secouent affectueusement la main à Delorme ; tous se font un plaisir de témoigner la part qu'ils prennent à la joie d'une famille qu'ils estiment et qu'ils aiment.

Florville avait été invité et avait promis d'assister à la messe de mariage : cette circonstance lui était revenue à la mémoire au moment du départ du cortège, et sa première pensée avait été de s'en dispenser ; mais quel humiliant aveu de ses chagrins et de sa faiblesse I D'un autre côté, cependant, quelle triste figure ne fei ait-il pas à cette cérémonie? Pourrait-il prendre assez sur lui pour y paraître convenablement, et ses traits altérés , son air soucieux ne le trahiraient -ils pas plus que son absence? Il osa néau-

( i35) moins compter sur sa force, et se rendit à l'église, où il arriva au moment où le prêtre entonnait le Gloria in cx^ celsis.

Place près de la marie'e et de sa famille qui l'entourait , il remarqua sur tous leurs visages un air de profond recueillement qui l'étonna dans une circonstance dont tant de personnes, même religieuses, se font une excuse à leurs distractions et à leur légèreté' : Delorme surtout le frappa. Jamais sa figure, autrefois belle, ne lui avait paru aussi imposante qu'en ce moment où, immobile, les bras croisés sur sa poitrine et la tête humblement inclinée, il implorait avec toute la simplicité d'une âme pure et toute la ferveur d'une foi vive les bénédictions du ciel en faveur de sa fille bien-aimée : un rayon de soleil passant à travers les vitreaux de l'église et venant se .jouer sur ses cheveux blancs, semblait le couronner comme d'une auréole de gloire , et Ton eût pu, sans grands frais

( i36 ) d'imagination , le comparer, dans ce moment solennel , à l'un de ces radieux archanges qui, prosternés aux pieds du trône de l'Eternel, lui offrent sans cesse le tribut de leur amour et de leur reconnaissance.

Moins profond peut-être était le recueillement des autres membres de la famille ; mais tous étaient trop pénétrés de l'importance de l'acte religieux auquel ils assistaient, pour se permettre aucune pensée contraire à sa sainteté. Persuadés que la plus précieuse marque d'attachement qu'ils pouvaient donner aux nouveaux époux était d'attirer sur eux la faveur du ciel, ils s'efforçaient, par de ferventes prières, de le leur rendre propice, et tout ce qui eût pu les distraire de ce devoir si doux leur eût semblé comme un vol fait à des parens chéris.

La vue de cette cérémonie religieuse, si différente de toutes celles auxquelles il avait jusqu'alors assisté, inspira à Florville de salutaires réflexions : « Je

( "37 ) ne m'ëtonne pas, se dit-il, que tant d'unions soient mallieureuses dans le monde ; si la religion n'est pas une fable, il doit en être ainsi. Les époux et leurs parens viennent bien plutôt insulter Dieu jusque dans son temple, parles pensées qu'ils y apportent et les discours qu'ils s'y permettent, qu'implorer son secours ; il les maudit au lieu de les bénir, et de là tant de malheurs, sous tant de formes différentes, qui ne tardent pas à les accabler. Sans doute ils n'éprouveront pas le même sort, ces pieux époux pour qui tant d'ardentes prières s'élèvent au ciel. Ah î que n'étais-jc animé des mêmes sentimens et que n'ai-je eu les mêmes secours au moment de mon mariage ! Tu vivrais peut-être encore, pauvre Elise I et ton heureux Florville n'eût point connu ces revers et ces chagrins qui lui rendent aujourd'hui le présent si douloureux et l'avenir si menaçant. »

Incapable de maîtriser les importuns

( i38 ) souvenirs que reVeillait en lui cette ce'rémonie, Florville en vit arriver la fin avec joie ; et dès que le prêtre eut prononcé Vite missa est, il se hâta de sortir avant tout le monde, afin de se dérober à la vue d'une joie qui ne pouvait qu'aigrir ses peines en renouvelant ses regrets.

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