‹ Jacques Delorme, ou Bonheur et religionChapitre 9 sur 37 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Il était dcjù dix heures du matin lorsque Florville descendit le lendeluain dans la salle à manger, lieu ordinaire de leur réunion à celte heure.

A son grand étonnement, il n'y trouva ni Morval ni Melanie; mais le premier ne tarda pas à paraître, et, d'un ton qu'il s'efforça de rendre aussi dégagé que possible, il annonça qu'une lettre qu'il venait de recevoir de Paris l'obligeait à Y^ii'tir de suite, et qu'il avait même déjà envoyé demander les chevaux ù la poste. Un départ aussi prompt étonna plus qu'il n'affligea Fiorville, qui ne répondit à cette annonce que par des propos vagues, dont la politesse du monde lui i'aisait nu devoir. Mélanie ayant peu après lait dire qu'un violent mal de tcte l'eni- I- 7

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péchait de descendre, Florville et Morval déjeûnèrent tête à tète , et, à la précipitation avec laquelle ils mangèrent, à l'insignifiance de leur conversation, à la froideur de leurs complimens réciproques, il eût été difficile de dire lequel des deux était plus content d'être débarrassé de l'autre.

Enfin, le déjeûner finit, et les chevaux de poste arrivèrent; nos deux amis se firent les adieux le moins froids qu'il leur fut possible, et Morval, montant en voiture, indiqua au postillon la route de Bruxelles.

« A Bruxelles ! répéta Florville en rentrant; je croyais qu'il retournait à Paris ; il ne m'a rien dit de ce voyage : quelle discrétion avec un homme qu'il appelle son amil » Piqué de cette réserve, il monta chez Mélanie pour savoir s*il ne lui en avait pas dit davantage ; mais il la trouva sortie ; elle était allée, lui dit Piosc, sa femme - de chambre, essayer si le grand air ne dissiperait pas son mal de tète.

L'heure du dîner les rassembla ; mais ce nVtait plus cette Mélanie si vive, si légère, toujours si prête à rire ; elle e'tait chagrine, silencieuse et distraite; à la rougeur de ses yeux, il était facile de voir qu'elle avait beaucoup pleure'.

La première pensée de Florville fut d'attribuer son état au départ de Morval et de s'en offenser; mais elle avait si beau jeu à en rejeter la cause sur sa violente migraine, qu'elle le convainquit enfin, et qu'il finit par lui demander presque pardon de ses injurieux soupçons.

Laissé seul après son dîner, et fatigué des pénibles émotions qu'il avait éprouvées depuis plusieurs jours, autant que de sa veille de la nuit précédente, Florville voulut se coucher de bonne heure, et depuis long-temps déjà il était profondément endormi, lorsqu'il fut toutà-coup éveille par les aboiemens réitérés des chiens de cour. L'obstination avec laquelle ils les faisaient entendre lui parut singulière, et, se mettant à la

croisée, il remarqua, avec plus cVe'tonnement encore, que les chiens semblaient menacer quelqu'un dans le jardin. Se portant alors de ce côte' , il ne fut pas long-temps, en efTet, à entendre des cliuchottemens et à reconuaître bien distinctement les pas de deux hommes, qui paraissaient avancer avec précaution. Appeler son valel-de-chamlire, se couvrir et s'armer, fut pour lui l'affaire d'un instant, etFirmin n'ayant pas tardé à le joindre, ils descendirent aussitôt. «< Monsieur, lui dit ce dernier pendant le trajet, je suis certain que tout ceci n'a rien de sérieux j gardezvous, je vous prie, de toute précipitation qui pourrait amener des ntallieurs irréparables et que vous legretteriez toute votre vie.

FLOnVlLLE.

Il y a donc ici des inlrij^ucs dont vous êtes au courant, Firniin, et dont vous ne m'avez pas averti .' que dois-je penser de vous?

FIBMIN.

Monsieur, tout vous sera explique'; mais ce n'est ici ni le lieu ni le moment favorables; j'ai agi dans de bonnes intentions, et j'espère que vous me rendrez justice. »

En parlant ainsi, ils arrivèrent à une petite porte place'e au bas d'un escalier dérobé et donnant sur le jardin. A la grande surprise de Florville, ils la trouvèrent ouverte, et, avançant aussitôt, ils virent non loin de là deux hommes portant une malle et paraissant se diriger de ce côté. A leur présence inattendue, ceux-ci jetèrent la malle à terre et s'enfuirent à toutes jambes. Florville voulait les poursuivre; mais Firmin le conjura de s'arrêter en lui disant que c'étaient de pauvres diables qui ne méritaient pas qu'on s'occupât d'eux. « Ce ne sont pas eux, continua-t-il, qui sont les véritables coupables.

FLORVILLE

Mais, en définitive, que signifie tout ceci ? Je veux le savoir, et je trouve fort

( ii4 ) étonnant que vous en ayez e'te' piévenu sans m'en avertir.

FIRMIN

N'ayant pas jusqu'alors de preuves positives à vous donner, je n'aurais probablement fait qu'attirer votre colère sur moi , sans vous rendre aucun service.

FLORVILLE

Au fait, monsieur Firmin, au fait; quels sont définitivement les coupables dans cette affaire? Yous plairat-il maintenant de me le dire ?

FIRMIN

Monsieur, l'un n'est plus en votre pouvoir; l'autre y est encore.

FLORVILLE

Et quel est cet autre?

FIRMIN

Mademoiselle Mélanie.

Mélanie I

FIRMIN

Oui, monsieur ; et cette malle renferme ses affaires qui devraient rouler

( ii5 ) maintenant sur le chemin de Bruxelles, si M. de Morval n'avait etc aussi perfide envers elle qu'envers vous.

FLORVILLE

O Dieu! que dites-vous là, Firmin?

songez ([u'il faut des preuves bien fortes pour croire à une pareille accusation!

FIRMIN

J'y ai pense', monsieur; et c'est pourquoi j'ai gardé jusqu'à ce moment un silence qui m'était pénible. Si vous voulez vous donner la peine de prendre cette malle avec moi, afin de n'appeler aucun témoin inutile, nous la porterons dans votre chambre, et j'espère que les explications que je vous y donnerai ne vous laisseront aucun doute. »

Florville se rendit à une proposition aussi raisonnable, et lorsqu'ils furent arrivés dans son appartement, Firmin lui raconta ce qui suit:

«M. de Morval, lui dit-i!,avaitautrefois connu mademoiselle Mélanie; ils renouèrent connaissance ici, et eurent ensemble plusieurs entrevues qui se

prolongealentsouveutassezlong-temps.

Ce fut sans doute pendant l'une d'elles que fut conçu l'abominable plan qu'ils ne tardèrent pas à mettre à exécution.

Vous n'avez attribué toutes vos pertes qu'aux chances du jeu; elles étaient forcées : vous avez été volé, c'est le seul terme dont je puisse me servir. »

Ici Florville se leva brusquement de son fauteuil, et, se promenant à grands pas dans sa chambre, il répétait avec l'accent du plus profond désespoir ces terribles paroles: « Trompé I volé ! et par un homme que je croyais mon ami, et par une misérable que j'accablais de bienfaits! A qui donc se fier maintenant... ?' Puis,fixantsur Firmin des yeux animés par la colère : «« Songez-y bien, Firmin, lui dit-il, il faut des preuves bien évidentes à une accusation aussi grave.

— Vous les aurez, monsieur, lui répondit celui-ci sans se laisser déconcerter; veuillez vous calmer et m'ente ndre jusqu'à la fin.

( 117 ) "Mademoiselle Mélanie était d'accord avec M. de Morval ; assise derrière vous, elle avait des signes de convention qui lui disaient votre jeu, et il jouait ainsi à coup sûr contre vous.

FLORVILLE

Malheureux! pourquoi ne pas m'en avoir averti plus tôt?

FIRMIN

Je l'ai appris trop tard, monsieur ; toutes vos pertes étaient alors consommées, et la nouvelle que j'en reçus me donna en même temps l'assurance qu'elles ne devaient plus se renouveler. C'était hier dans la matinée; Rose était dans le cabinet de celle que vous lui avez donnée pour maîtresse, et qui la croyaitsortie pour une commission dont elle l'avait chargée. M. de Morval vint la trouver, et ils eurent ensemble une conversation qui apprit à Rose qu'il fuyait Paris , poursuivi pour fdouteries au jeu ; qu'il partirait le lendemain pour Bruxelles; que Mélanie l'attendrait au bout du parc, et qu'il l'emmènerait avec

( ii8 ) lui; enfin qu'ils partageraient par égales portions entre eux tout l'argent qu'ils vous avaient volé de concert.

» Ces arrangemens étant termine's, M. de Morval demanda à mademoiselle Mélanie de lui remettre tous ses bijoux, son argent et autres effets précieux pour les emballer plus soigneusement dans ses malles^, et celle-ci, sans défiance, entra dans son cabinet pour les prendre. Sa surprise fut grande d'y trouver Rose; au cri d'étonnement qu'elle poussa, M. de Morval accourut, et tous deux, s'étant assurés que Rose avait entendu leur conversation, ne virent rien de mieux à faire que d'acheter son silence à prix d'argent. M. de Morval lui donna un rouleau de cinq cents francs en or, et lui fit promettre de ne rien dire ; mais cette honnête fille qui, plus morte de saisissement que vive, n'avait promis que pour sortir plus vite d'une position aussi gênante, n'eut rien de plus pressé que de venir de suite me conter ce qui se passait, et

( iï9 ) me demanda conseil sur ce qu'elle devait faire. J'y lus moi-même fort embarrassé; mais, connaissant toute la sagesse et toute la discrétion de M. Delorme, j'allai lui conter l'affaire et réclamer ses conseils. « Il y a bien des choses à considérer là-dcdans, me répondit-il après avoir réfléchi un moment. D'abord, vous n'avez uniquement pour preuve, contre un homme et une femme qui ont la confiance de Monsieur, que le dire d'une jeune fille que Monsieur peut très-bien ne pas regarder comme suffisant, et que les coupables, qui ne paraissent pas novices en fourberies, trouveront mille prétextes pour récuser ; de sorte que tous deux vous courrez risque d*ètre écrasés l'un et Tautre entre l'enclume et le marteau, sans qu'il en revienne aucun bien à votre maître. Ce ne serait cependant pas une raison suffisante pour vous dispenser de le prévenir, s*il y avait au moins une chance pour espérer quelque utilité de cet avertissement ; mais je n'en vois au-

cune ; car, en admettant même que Monsieur y ajoute foi, son argent n'en est pas moins perdu, et puisqu'il n'en a plus à perdre, et qu'ils doivent se séparer bientôt, il n'y a par conséquent plus de dangers que les friponneries dont il a été la victime se renouvellent. Tout ce que pourrait produire cet avis en ce moment serait une querelle violente qui finirait peut-être par une effusion de sang ou même par la mort de l'une des deux parties, et c'est un malheur dont il importe avant tout d'éviter la possibilité, qui, d'ailleurs, comme nous venons de le voir, ne serait compensée par aucun avantage réel. Quant à mademoiselle Mélanie, Monsieur n'cst-il pas trop heureux qu'elle montre ainsi ouvertement sa perfidie? et s'il avait connaissance de ses sentimens véritables, tels qu'ils vous ont été révélés, ne serait-ce pas même un devoir pour hii de la chasser honteusement ? Laissezla donc partir sans bruit et sans scandale, puisque telle est son intention ;

c'est, à mon avis, le plus grand service que vous puissiez rendre à votre maître. » Nous avons trouvé ces conseils trèssages et nous nous sommes déterminés à les suivre. Rose, en conséquence, a aidé elle-même à faire les paquets de samaîtresse,qui est partie en avant, ce malin, pendant le déjeuner, pourattendre, ainsi qu'ils en étaient convenus, M. de Morval au bout du parc. Nous pensions l'affaire terminée, et nous attendions que vous vous aperçussiez vous-même de l'absence de M'^*-" Mélanie, lorsque, à notre grande surprise, nous la vîmes revenir après une absence de quatre heures. Elle se jeta, en entrant, sur son canapé, avec toutes les marques du plus violent désespoir, et pleura long-temps sans pouvoir proférer une seule parole; enfin elle dit à Rose : « Je suis trahie, ma chère Rose, par cet abominable Morval, par ce perfide, par ce scélérat; tous les hommes sont des monstres ; » et elle se tordait les mains,et elle s'arrachait les cheveux,

et elle poussait des cris de rage et de fureur. Rose, qui n*avait pas encore la cle' de cette énigme, lui demanda ce qui la faisait revenir et parler ainsi. « Ce qui me fait revenir ! reprit-elle, vraiment, c'est qu'il ne veut plus de moi, le monstre! Il m'a jouée, comme il avait joué son ami : il emporte mon argent,mes bijoux, mes effets le« plus précieux ; il me prive de ma part couvenue dans les gains qu'il a faits ici, et me laisse là sans s'inquiéter de ce que je vais devenir. L'infâme! le scélérat! je voudrais le tenir pour lui arracher les yeux, le hacher en mille pièces. »

» Rose, qui n'avait jamais assisté à de pareilles scènes, restait interdite sans savoir que répondre à de telles fureurs ; sa maîtresse continua : « Tiens , tiens, lis plutôt, ma chère, lis cette lettre qu'il m'a jetée en passant au grand galop devant la place où je l'attendais. Mon premier mouvement avait été de la déchirer ; mais j'ai réfléchi ensuite qu'il valait mieux la conserver pour me ser-

( 1^3 ) vir de titre contre lui à l'occasion. » Cette lettre, queRose lut avec attention, lui disait qu'après y avoir mieux pensé, il ne croyait pas prudent pour le moment de l'emmener avec lui à Bruxelles; qu'il lui conseillait de rester encore quelque temps avec vous; qu'elle se tranquillisât sur ce qu'il emportait à elle ; qu'il en avait besoin dans l'état actuel de ses affaires, mais qu'il lui en rendrait un jour bon compte; et que, quant à sa malle renfermant ses robes et autres objets de nécessité journalière pour elle, elle n'avait pas à s'en inquiéter; qu'il l'avait remise à d'honnêtes gens qu'il avait bien payés pour la lui reporter la nuit même; que, si elle voulait les attendre à une heure du matin à la petite porte donnant sur le jardin, elle ne tarderait certainement pas à les voir arriver, et que, de cette manière, personne n'aurait connaissance de sa petite escapade.

>♦ Voilà, monsieur, l'entière et exacte vérité dans cette affaire; nous avons

( l'iA ) agi pour le bien et d'après les conseils d'un homme prudent ; si nous nous sommes trompés, c'est une erreur que nous vous prions d'excuser en considération de nos bonnes intentions. »

Florville, pendant tout ce re'cit, s'e'tait promené à grands pas dans sa chambre ; il continua encore de même quelque temps après que Firmin eut cessé de parler, et paraissait abîmé dans les plus tristes réflexions. A la fin, cependant, se tournant vers son valet-de-chambre : « Aujourd'hui, ditil, je me sens trop agité pour m'arrèter à une opinion quelconque; demain chacun saura ce que je pense de sa conduite : laissez - moi seul maintenant, et ne parlez de tout ceci à qui que ce soit. »

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