‹ Jacques Delorme, ou Bonheur et religionChapitre 11 sur 37 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Chacun peut ( oncevoir aisément la joie qui régna pendant toute cette heureuse journée clans la ferme du château de Blaquemont. Après avoir donné à l'église l'exemple de la piété, Delorme, pendant toute la fête qui suivit, donna celui de la gaîté la plus franche et la plus animée. Nous ne dirons pas ici les jeux et les plaisirs qui embellirent cette fête ; ce n'est pas au village que brillent les inventions en ce genre, et ils n'offriraient que la répétition de ce que chacun de nous a déjà vu sans doute plusieurs fois ; mais ce que nous ne saurions passer sous silence, ce sont les touchans adieux d'Ursule à son frère Pierre. Vers la fin du jour et au moment où tout annonçait une prochaine séparation, ce pau-

( i4o ) vre infirme, qui se rappelait tout ce qu'il devait aux soins compalissans et aux attentions charitables de sa sœur, ne put supporter l'idée de son absence de la maison, et, sentant qu'il n'allait plus être maître de retenir ses larmes, il se fit porter dans une chambre voisine, où il leur donna un libre cours. Ursule s'était aperçue de sa sortie, et, laissant aux autres les joies de la fête , elle avait été s'enfermer avec lui pour tacher d'adoucir ses chagrins et de consoler ses regrets. Nicolas, qui l'avait suivie, acceptant aussi pour son compte tous les engagemens qu'elle prenait, tous deux lui promettaient de le venir voir souvent, de l'emmener chez eux toutes les fois qu'il voudrait y venir ; enfin, de s'occuper de lui tout autant que s'ils demeuraient ensemble. Le malheureux Pierre, tantôt dominé par la pensée de sa triste position, tantôt tout entier au bonheur de sa sœur chérie, les remerciait de leur bon cœur, rcconunaudait Ursule

{ i4i ) à Nicolas, et de grosses larmes ou un doux sourire venaient alternativement changer sa mobile figure, selon que l'un ou l'autre de ces deux sentiniens l'aflectait plus vivement.

Plus d'un quart-d'heure s'e'tait déjà ainsi passé lorsqu'on s'aperçut de la disparition des nouveaux marie's. Dclornic, qui avait tout remarque, voulut prévenir les plaisanteries que cette circonstance pourrait occasioner, et que le long et copieux repas qui avait précédé ferait peut-être sortir des bornes convenables. Il s'empressa donc, sous prétexte de savoir si Pierre ne se trouvait pas incommodé, d'ouvrir les portes de la chambre où il savait les trouver tous trois, et chacun put admirer cette scène si attendrissante d'amitié fraternelle ; elle ferma la bouche à ceux qui préparaient peut- cire déjà quelque spirituel impromptu, et il n'y eut qu'une voix pour louer le réciproque attachement de Pierre et d'Ursule.

La soirée déjà avancée commanda

( i42 ) bientôt ensuite la retraite à tous ces bons villageois, qui ne voulurent pas perdre dans les fatigues d'une veille trop prolongée les forces dont ils avaient besoin le lendemain pour leurs travaux habituels ; et après quelques instans donne's encore à la joie, après aussi une nouvelle salve d'artillerie pour célébrer le départ des nouveaux mariés, tout redevint, dans la ferme de Blaquemont, aussi calme et aussi silencieux qu'à l'ordinaire.

Hélas ! ce calme trompeur ne dura pas long-temps; le feu se déclara, sur les minuit, dans une grange immense que Delorme, dont l'exploitation s'était considérablement accrue depuis quelques années, avait fait bâtir luimême au dernier renouvellement de son bail, et bientôt l'incendie, favorisé par la grande quantité de gerbes qui s'y trouvaient entassées, eut acquis un développement eftrayant. En vain tout ^e village, accouru à la première nouvelle de ce désastre, chercha-t-il à

( 143 ) combattre les ravages du fle'au destructeur, on fut proinpteinent force de reconnaître l'inutilité de tous les soins, et, abandonnant sa proie au feu, on se borna à pre'servcr les autres bâtimens de la ferme. Heureusement ils étaient couverts en tuiles, et la grange qui brûlait en e'tait se'pare'e par un espace d'une trentaine de pieds environ. Avec une sévère attention sur toutes les pailles enflammées que le vent emportait, et avec de l'eau jetée à profusion sur toutes les parties des bâtimens voisins que la violence du feu pouvait trop échauffer, on fut assez heureux pour n'avoir à regretter que la perte de la grange et de tout ce qu'elle contenait. Mais ce n'en était pas moins une perte considérable pour Delorme, qui se voyait enlever en quelques heures le fruit de tant d'années de travail.

Aussi long-temps que le danger avait réclamé son activité, il l'avait conservée tout entière ; mais lorsqu'il put enfin envisager de sang-froid sa posi-

( iA4 ) tion, il s'en trouva un moment accablé : ce moment fut court, il est vrai , mais il fut bien pénible. Certain c{ue les soins que l'on donnait aux feux mourans de l'incendie suffisaient alors pour prévenir tout malheur, il s'était retiré chez lui pour consoler sa femme et ses enfans, et Florville l'y avait suivi dans la même intention; mais que pouvaient ses consolations tout humaines sur une famille aussi cruellement affligée I En vain son bon cœur le fit-il s'épuiser en mille efforts ingénieux pour adoucir au moins la peine de ces malheureux, ses paroles, reçues avec reconnaissance, n'avaient lien qui allât à l'àme, et n'étaient qu'un vain son sans puissance comme sans effet.

Ce n'était pas à lui qu'appartenait le pouvoir de guérir une plaie aussi profonde; un autre vint tenter l'entreprise ety réussit mieux. Le curé de l'endroit, accouru l'un des premiers sur le lieu du désastre, voulut aussi, lorsque ses soins y furent devenus inutiles, donner

( 1/.5 ) sesconsolationsùDclorme : mais qu'il s'y prit bien diftéremment ! Il ne lui répéta pas ces conseils usc's que le monde prodigue aux victimes du malheur; il n'eu appela pas à son courage, à sa fermeté'; il ne fit pas luire à ses yeux de trompeuses espérances pour l'avenir : mais après avoir compati à ses peines, après s'être affligé avec lui, il lui parla de résignation , de soumission aux ordres de la Providence : « Dieu vous avait donné des richesses, lui dit-il ; il vous en retire aujourd'hui une partie : sa sainte volonté est toujours adorable.

Cette apparente rigueur cache certainement des vues miséricordieuses sur vous, et si ce n'est pas dès ici«»bas qu'il veut les révéler, votre foi du moins vous assure que si vous savez y correspondre par un humble acquiescement, il saura aussi vous rendre pendant une éternité mille fois plus qu'il ne vous reprend dans ce monde pour quelques jours. Pourriez-vous consentir à perdre par une impatience coupable, le fruit I- 9

( 146 ) d'un échange aussi avantageux ? »

Ces paroles produisirent sur rânic aussi éminemment chrétienne de Delorme tout l'effet qu'on devait en attendre. Elles calmèrent ce que, dans le premier moment de surprise, sa douleur pouvait avoir d'excessif; et si elles ne lui rendirent pas de suite sa tranquillité habituelle, du moins elles le disposèrent à la recouvrer promptement,et l'aidèrent puissamment à surmonter l'abattement dans lequel l'avait jeté d'abord cet accident aussi imprévu qu'accablant.

Ses amis aussi , dès que leur présence ne fut plus nécessaire ailleurs , vinrent lui offrir les consolations les plus touchantes : c'était un spectacle vraimentattcndrissant,que celui du généreux débat qui s'éleva alors entre eux pour faire accepter de préférence les services que chacun offrait à l'envi :

les uns proposaient des fourrages pour remplacer ceux que la flamme avait dévorés, et ne voulaient entendre par-

( iA7 ) 1er de paiement que lorsque Delorme pourrait le faire sans se jjêncr; les autres oflraient un emplacement pour recevoir ces fourraj^es en attendant que la (jrange fût rebâtie ; ceux-ci se cliargeaient de charrier le bois dont cette construction nécessiterait l'emploi; ceux-là, ne voulant être entendus que de lui seul, l'assuraient tout bas que s'il avait besoin d'argent, ils se feraient un plaisir de lui en prêter; tous enfin montraient un même empressement à lui adoucir le malheur dont il venait d'être la victime.

Profondément ému de tant de marques d'amitié, Delorme laissa tomber quelques larmes qu'il avait jusqu'alors refusées à sa position : « Mes amis , dit-il à son tour, mes cliers amis, je vous remercie bien sincèrement de toutes vos offres généreuses ; croyez que j'en serai reconnaissant toute ma vie ; mais pour aujourd'hui, il m'est impossible d'en accepter ni d'en refuser aucune. Dans quelques jours, lorsque

j'aurai la tête plus libre, j'arrêterai avec plus de réflexion mon plan de conduite pour réparer le désastre qui vient de m'arriver, et ce sera alors que, s'il en est besoin , je me permettrai de dire à chacun de vous les services que je réclame de son amitié.

— Il ne faut pas de reconnaissance pour ça, reprit à haute voix quelqu'un de la compagnie ; nous ne ferons probablement que réparer un malheur que nous avons peut-être nous-mêmes occasioné. Sans ces maudits coups de fusil qu'ils ont tirés hier soir au départ d'Ursule, je suis presque sûr que nous aurions tous passé la nuit bien tranquillement dans notre lit : je le leur avais dit, et vous le leur aviez dit vous-même aussi, Delorme; mais ils n'ont pas voulu nous écouter. Ces diables de jeunes gens, ça ne veut jamais en faire qu'à sa tête!

— C'est vrai ça, c'est vrai, répéta-t-on de toutes parts ; il est bien à croire que c'est la bourre de quelque fusil qui

( i49 ) aura etë mettre le feu à la grange; et puisque nous ne savons pas qui de nous a fait le malheur, il est bien juste que nous aidions tous à le re'parer. »

Une telle scène ne pouvait que produire la plus vive impression sur Florville, qui la contemplait en silence et avec admiration. Se rappelant Tabandon dans lequel il avait été laissé, et comparant la conduite de ses soi-disant amis avec celle de ces bons villageois, il ne lui fut pas difficile de juger de quel côte était la plus honorable et la plus généreuse. « L'homme du monde, se dit-il, a des compagnons de folies et de vices; l'homme vertueux seul a des amis véritables : j'avais déjà fait une bien cruelle épreuve de la première vérité; j'en vois aujourd'hui une bien douce et non moins certaine de la seconde. »

Cependant il ne voulut pas en rester à une stérile admiration, et entraîné par l'exemple général, il prit à son tour la parole pour réclamer la plus forte part

dans les services à rendre à Delorme ; il l'autorisa à couper dans ses bois tout ce qui lui serait nécessaire pour la reconstruction de sa grange. Chacun applaudit à ce don géne'reux, et, pour la première fois peut-être de sa vie, Florville reçut des complimens sincères.

Mais le soleil, qui commençait à paraître sur l'horizon, rappelait tous ces bons villageois à leurs travaux ; inutdes alors auprès de leur ami affligé, ils se retirèrent après lui avoir réitère' l'ofTie de leurs services; et Florville aussi, fatigué de corps autant que d'esprit, par suite de tant d'événemens divers dont il avait été la victime et le témoin en si peu de temps, se retira également et alla chercher chez lui un repos rendu nécessaire après tant de violentes secousses.

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