‹ Jacques Delorme, ou Bonheur et religionChapitre 12 sur 37 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Delormc, laisse enfin seul avec sa famille, remarqua avec peine rabattement de sa femme et de ses enfans :

ranimant alors lui-même son courage et sa foi pour tâcher de relever leurs esprits consternes : « Eh quoi! leur ditil, n'e'tiez-vousdoncchre'tiens que dans la prospérité', et le moment où votre religion doit vous être plus précieuse, sera-t-il pre'cisément celui où vous voudrez en perdre le fruit? L'épreuve est rude, j'en conviens; mais plus elle est ainsi, plus il sera glorieux d'en triompher; plus la recompense qu'elle peut nous faire mériter sera grande.

En quoi d'ailleurs la diminuerionsnous, si nous refusions de nous y soumettre? et par combien de consolations, au contraire, ne pouvons-nous pas l'a-

doucir, si, en l'acceptant avec re'signation, nous savons nous en assurer les heureux fruits? M. le curé vous l'a dit, et vous le saviez déjà : la peine qui nous est imposée n'est que pour un temps, et le dédommagement qu'il ne tient qu'à nous d'en obtenir sera pour une éternité. Yous ne m'avez jamais donné lieu de douter de votre foi, mes enfans ; appelez-la à votre secours en ce moment; n'eùt-elle que celte seule pensée à vous offrir pour consolation, ce serait déjà suffisant pour vous faire supporter avec courage le malheur qui nous arrive. Sans doute notre sort va perdre quelque chose des douceurs qu'il avait ; mais ces douceurs ne nous étaient pas dues ; combien d'autres qui valent mieux que nous sont cependant plus malheureux que nous encore?

Nous tenions de la pure bonté de Dieu tout ce que nous avions; des desseins dont notre faible intelligence ne comprend point en ce moment la profondeur, mais qui nous seront révélés un

( i53 ) jour, l'ont porté à nous en retirer une partie; ne voyons que ce qu'il nous laisse, lorsqu'il pouvait nous retirer tout; lorsque peut-être notre ne'gligence, notre froideur dans son service, notre ingratitude pour tant de faveurs dont il nous avait combles, méritaient cette juste punition, et remercions-le de nous avoir ainsi épargnés. »

Joignant aussitôt la pratique au précepte, Delorme se jeta à genoux, et toute sa famille ayant imité son exemple : « Mon Dieu, dit-il alors, vous êtes souverainement puissant, et il n'arrive rien dans ce monde sans votre permission; vous êtes souverainement bon, et vous ne permettez rien qui ne soit pour le bien de vos enfans : nous voici entre vos mains, résignés à votre sainte volonté, et confians en votre infinie miséricorde. Frappez, punissez, châtiez; faites de nous tout ce qu'il vous plaira; nous ne vous demandons qu'une grâce, la force de persévérer jusqu'à notre dernier jour dans les saintes résolu-

( '5/, ) tions que vous-même nous inspirez; afin qu'après avoir su profiter pour notre justification des épreuves que vous nous aurez envoyées dans ce monde, nous soyons juge's dignes de recevoir dans l'autre les récompenses éternelles que votre divin Fils a promises à ceux qui, comme lui, porteraient ici-bas leur croix avec courage et résignation. »

Le Dieu bon que Delorme invoquait avec tant de ferveur ne fut point insensible à sa prière ; tous les membres de sa famille l'avaient prononcée avec la même sincérité, tous se relevèrent également soulagés. Ce n'est point la joie qui règne dans leurs cœurs, mais c'est une douce sérénité, une pieuse satisfaction, plus délicieuses peut-être encore. L'effet en est sensible sur leurs traits défigurés, il n'y a qu'un instant, par le chagrin, et rendus maintenant à leur expression liabituelle. Delorme s'en aperçoit aussitôt, il les en félicite, il les encourage, et leur adressant de

nouveau la parole : « A présent, leur dit-il, que nous avons, si je puis me servir de ce terme, mis Dieu de notre partie nous devons penser qu'il n'aide que ceux qui s'aident eux-mêmes; la re'siynation qu'il nous ordonne est loin d'être de la paresse : mettons - nous donc à l'ouvrage, et tâchons de réparer promptemeiit, par un surcroît de travail et d'assiduité', la perte que nous venons de faire. »

Il parlait encore lorsque Nicolas, appuyé sur le bras d'Ursule, entra chez lui. Sa tête était couverte d'un linge, sa figure était pâlie, mais rien du reste n'annonçait qu'il fût dangereusement blessé : « Ce n'est rien, ce n'est rien, s'empressa-t-il de répondre aux questions que chacun lui fit; c'est un maudit morceau de bois qui m'est tombé sur la tête dans la bagarre de cette nuit ; j'ai un peu saigné, et ils ont voulu me ramener chez moi ; voilà pourquoi vous ne nous avez pas vus plus tôt ni l'un ni l'autre; Ursule

( '56 ) n'a pas prétendu me quitter, et elle a pansé toute la nuit mon bobo, comme si c'était une blessure sérieuse. Mais vous autres, continuat-il, à quoi en êtes-vous après une si triste nuit ? »

Lorsqu'il eut acquis la certitude qu'il n'y avait pas d'autres malheurs à déplorer ni à craindre que celui qu'il connaissait déjà, il changea aussitôt de conversation, sans même se donner le temps de répondre à toutes les questions que chacun lui faisait sur sa blessure : « Ah ça , beau-père , dit-il à Delorme, j'ai quelque chose de plus sérieux que tout ça à vous dire ; j'en ai causé avec Ursule, et elle est toutà-fait de mon avis. Hier, vous étiez riche, et vous l'avez dotée en conséquence; aujourd'hui vous ne l'êtes plus autant, et bien sûr que si c'était à refaire, vous lui donneriez moins :

je ne veux pas profiter que mon contrat a été signé vingt-quatre heures plus tôt, et je viens proposer de vous

( i57 rendre tout ce que vous ne pourriez plus lui donner à présent.

Tous les en fans de Delormc.

Non , non, nous n'entendons pas cela ; et si notre père veut nous croire, il laissera raffaire telle qu'elle est faite.

NICOLAS

Mais ce n'est pas juste, je ne veux pas être riche à vos dépens.

JACQUES {Vainé des garçons de Delormc).

Ursule n'a eu que sa part quand elle s'est niarie'e; l'accident de cette nuit ne la regarde pas.

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