‹ Jacques Delorme, ou Bonheur et religionChapitre 3 sur 37 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Les réflexions que nous avons rapportées au chapitre précédent eussent probablement lait peu d'impression sur l'esprit de Florville, lorsque, livré tout entier aux distractions du monde, il n'avait de pensées que pour elles ; il est même douteux qu'il eût fait alors les observations qui les lui suggéraient en ce moment : mais dans le calme de la solitude , et dans l'absence de toute autre préoccupation , elles étaient , comme malgré lui , l'objet habituel de ses rêveries, et en comparant son état ordinaire de peines, d'ennuis et de dégoûts, à celui de paix, de joie et de satisfaction dont il voyait jouir son fermier, il ne pouvait s'empêcher de reconnaître qu'il était placé, sur l'é-

clielle du bonheur, beaucoup au-dessous de ce bon et simple paysan.

Mais, si sa raison le forçait à cet aveu, sa vanité , d'un autre côte' , qui le regardait comme humiliant, lui faisait chercher tous les moyens de s'y soustraire; et ainsi presse' entre sa conscience et ses passions , il en e'tait téduit à ce point, qu'il épiait toutes leâ paroles et toutes les actions de Delorme, pour tâcher de découvrir en lui, soit quelque vice caché , soit quelque chagrin secret, qui lui permissent d'échapper à toutes les conséquences qu'il voyait clairement découlet de sa con*duite.

Tous ses soins cependant restaient sans résultat; Jacques Delorme était toujours le même, toujours également bon, toujours également aimé et chéri de tous ceux qui le connaissaient, toujours également heureux. Son bonheur, il est vrai, ne se manifestait pas par ces bruyans éclats de rire ou j)ar ces grosses gaîtés qui fout douter souvent

( 29 ) si celui qui s*y livre est anime' par la joie ou par la folie ; mais c'était une bienveillance qui ne se de'mentait jamais ; c'était une douce sérénité qu'on pouvait, à tout moment, voir briller sur son visage ; c'était une absence totale de ces momens de colère, d'impa^ tience ou de mauvaise humeur, c|ui prennent si souvent plus des trois quarts de la vie des autres hommes; c'était enfin ce calme heureux d'une âme maîtresse d'elle-même, et qui ne voit, dans tout ce qui l'entoure, rien qui puisse lui faire craindre la perte du bien précieux qu'elle possède :

femme , enfans , domestiques , amis , tous se plaisaient à prévenir ses désirs, et à lui prouver leur amour ou leur estime par tous les moyens qui étaient en leur pouvoir.

Un spectacle aussi touchant et aussi rare ne pouvait manquer de produire un grand effet sur Florville, en lui rappelant de combien de peines et de irà^ casseries avait été mêlée sa courte

( 3o ) union avec mademoiselle de Fronsac, et en le faisant ressouvenir aussi des trahisons dont plusieurs de ses amis s'étaient rendus coupables envers lui , ainsi que de l'abandon absolu dans lequel tous les autres l'avaient laissé aussitôt après la perte de sa fortune :

« Telle est donc, se disait-il douloureusement, la différence que le vice et la vertu mettent entre les unions formées sous leurs auspices I Pourquoi faut-il que j'y aie réfléchi si tard ?.. »

La feuille légère que le vent ballotte dans les airs en mille sens opposés peut donner une juste image des mouvemens contraires auxquels était livré le malheureux Florville, selon que triomphait dans son cœur la raison ou la passion, qui s'y livraient un combat perpétuel, sans qu'aucune des deux piit remporter sur son adversaire une victoire assez complète pour lui imposer un entier silence. Il était dans cette désespérante perplexité d'un homme violeniuient poussé vers un objet qu'il

désire avec ardeur, et qu'en repousse avec une force non moins grande la crainte des dangers de sa résolution :

victime de ce douloureux martyre, ses jours s'écoulaient sans consolation et ses nuits sans repos.

Cependant il existait une personne qui employait tous ses efforts à le distraire de ces accablans ennuis. Mademoiselle Mélanie avait été sœur de lait de madame de Florville, qui avait toujours conservé pour elle un vif attachement, et avait fini par se Tattaclier sous le titre de demoiselle de compagnie. Florville, devenu veuf, et n'entendant absolument rien aux détails d'un ménage, l'avait priée de rester avec lui, et de se charger de ce soin. Privée de toute fortune , elle avait accepté cette offre avec joie ; mais vive , légère et n'aimant que le plaisir, elle ne voyait qu'avec frayeur les graves pensées qui occupaient alors Florville, et prévoyant que le château qu'elle trouvait déjà si triste, le deviendrait

( 3a ) bien plus encore, si elle y laissait e'tablir une re'forme salutaire, elle mettait en jeu toutes les ressources de son esprit inventif pour suggérer d'autres pensées à Florville, etpour lui procurer de perfides distractions. Tous ses efforts néanmoins étaient inutiles, celuici restait insensible à toutes les séductions dont elle l'environnait; ousi,paifois, elle réussissait à lui rendre un moment sa gaîté, ce n'était qu'un rayon de soleil échappé entre deux nuages, €t l'instant qui suivait le voyait retomber dans ses sombres rêveries. Ils étaient désormais passés pour lui ces jours d'illusion où le nombre et la variété des plaisirs avaient le pouvoir d'enivrer assez son âme pour en éloigner toute pensée importune. Seul alors avec la réalité, qui lui apparaissait d'autant plus triste qu'elle était dépouillée maintenant de ce prestige séducteur que lui prête la nouveauté dans les premières années de la vie, il se consumait en stériles regrets du

( 33 ) passe, et se fatiguait en inutiles efforts pour trouver un objet capable d'occuper toute l'activité de son âme.

Il n'en était pas de même chez Jacques Delorme ; ce brave homme, tout occupé de ses travaux, n'avait pas le temps et encore itioins la volonté de s'eranuyer* Après une journée laborieuse, et même pendant le cours de celle-ci, ce n'était pas sans un sentiment de plaisir toujours bien vif qu'il jouissait des attentions de la bonne Françoise, sa femme, des caresses de ses enfans, des prévenances de ses voisins, du rèle de ses domestiques. Quelque part qu'il allât, il ne rencontrait que des visages amis; sa présence était partout le signal de la joie ou de la consolation. Avait-il quelque sujet de se réjouir? chacun l'en félicitait; quelque sujet de s'attrister ? tout le monde y prenait part : comme il s'intéressait au bonheur de tous, tous aussi s'intéressaient au sien, et cette douce réciprocité d'amitié augmentait la somme

( '34 ) de ses plaisirs, de tout ce qu'elle relirait à celle de ses peines. Aussi se demandait-il quelquefois à lui-même :

« Qu'ai-je donc fait pour être aussi heureux pendant qu'il y en a tant d'autres qui sont si malheureux ? >» Ah ! c'est que tu ne sais pas, honnête Delorme, c'est que ton âme religieuse ne connaît pas les vices que l'impie'te' a engendrés dans le cœur de ces infortunés qui, dans leur aveuglement, poursuivent le bonheur en courant dans la voie qui mène directement au malheur. Si tu pouvais soupçonner quel affreux cortège de vœux superflus, de désirs trompés, d'espérances déçues, de regrets cuisans , de remords déchirans , de craintes accablantes, d'infirmités précoces^ de maladies dévorantes, ont amené avec eux ces vices dans lesquels ils se complaisent, tune t'étonnerais plus des épouvantables ravages par lesquels ces fruits impurs de l'impiété signalent leur domination, et tu ne pourrais plus qu'admirer la bonté de ton Dieu qui

donne à leurs tristes victimes la force <le résister a tant de maux pour leur laisser le temps du repentir.

Au milieu de tant de bénédictions dont le Ciel se plaisait à recompenser sa piété, une circonstance cependant était pour Jacques Delorme un obstacle continuel à son parfait bonheur.

Père de cinq enfans^ trois garçons et deux filles, le second de ses garçons, nommé Pierre , à la suite d'une longue maladie qu'il avait faite à l'âge de sept ans, avait totaleinent perdu l'usage de ses jambes, et il fallait le porter partout où on voulait l'avoir. Ce cruel accident faisait souvent répandre en secret bien des larmes à la bonne Françoise ; et son époux, quoique maîtrisant mieux sa douleur, n'y était cependant pas moins sensible. Mais le Dieu qui afflige est aussi celui qui console. Il voulut que le curé de l'endroit s'intéressât à Pierre d'une manière toute particulière, et cherchât à prévenir les momcns d'ennui que son infirmité pour-

rait lui causer, par une profonde pie'té qui lui inspirât une entière résignation, et par une instruction plus étendue qui lui permît de trouver dans la lecture et dans l'étude des distractions que son état lui interdisait de chercher ailleurs. Ces soins généreux du bon curé eurent tout l'effet qu'il en attendait, et le petit Pierre , croissant chaque jour en piété et en connaissances, devint insensiblement le modèle , le docteur, et je dirai presque, la joie de ses parens. Dans les longues soirées d'hiver, lorsque tous, réunis au coin du feu, se reposaient des fatigues d'une laborieuse journée, c'était à lui qu'appartenait le soin de charmer leurs loisirs par le récit des histoires qu'il avait lues, et en entendant tantôt les sages réflexions, tantôt les saillies piquantes dont il les accompagnait, en voyant l'intérêt ou la gaîté qu'il excitait tour à tour chez tous les membres de cette heureuse famille , et qu'il paraissait partager lui-même si franchement, on

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c'iait plus tenté de renvier que de le plaindre.

Mais, si tel était le lanjjage de la raison, la nature, nous ne saurions nous le dissimuler, a d'autres sentiniens.

C'était elle qui mélangeait souvent d'amers regrets, dans le cœur des parens de Pierre, les pensées plus consolantes que leur inspira iojit sa résignation et la satisiaclion dont ils le voyaient jouir : il ne leur fallait pas moins alors que toute leur religion pour leur faire surmonter le chagrin qu'ils ressentaient à la vue de ce pauvre enfant, privé de Tune (les facultés les plus précieuses de riiommc. « Yois-tu, femme, disait alors Delorme à la bonne Françoise, le L'on Dieu sait mieux que nous ce qui nous convient : si nous connaissiîns l'avenir connue lui, nous serions tout surpris de trouver un eilet de sa miséricorde dans ce qui ne nous semble qu'un ciïét de sa colère. Qui sai: ce que Pierre fut devenu, si, doué, comme il est, d'un esprit vif et jnalin, il tût pu I. 3

(38) se livrer en liberté à tout ce que ses passions lui eussent conseillé ? Peutêtre Dieu ne lui en a-t-il refusé les moyens que pour prévenir de grandes fautes et même de grands crimes dont il prévoyait qu'il se serait rendu coupable ; et cette pensée doit nous inspirer plus de joie que d'affliction de son état. Peut-être aussi Dieu, qui nous comble de tant de faveurs sur tout le reste, a-t-il voulu nous laisser continuellement sous les yeux un exemple vivant de la fragilité des prospérités humaines , pour nous empêcher d'y trop attacher notre cœur. D'ailleurs, tu le sais, il n'est personne dans ce monde qui n'ait ses peines plus ou moins vives ; ce ne sera que dans le ciel que nous jouirons d'un bonheur parfait, et ne devons-nous pas remercier Dieu de nous en avoir donné une si facile à supporter? Car, en définitive, puisque Pierre ne se plaint pas , devons-nous être plus difficiles que lui , €t regvettcr pour lui des choses qu'il

( 59) ne regrette pas , dont il sait si bien se passer, et dont, après tout, la privation ne l'empêclic pas d'être aussi heureux qu'un autre ? Allons , allons ^ Françoise, il y aurait de l'ingratitude à nous affliger; be'nissons Dieu de tout ce qu'il nous accorde de faveurs, et bénissonsle aussi d'une rigueur qui, tu le vois, n'est même qu'apparente, puisqu'elle porte avec elle une consolation sufHsante. »

Ainsi adoucie par les enseignemens de la reli[;ion, l'affliction de ces bons parens perdait toute son amertume; et si quelquefois encore la nature essayait de murmurer tout bas, la foi prenait aussitôt le dessus , et, condamnant d'indiscrètes plaintes, elle pre'venait d'inutiles regrets.

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