‹ Jacques Delorme, ou Bonheur et religionChapitre 4 sur 37 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Le bonheur de Jacques Delonnc ne se composait pas seulement «le ces moniens heureux, de ces douces jouissances dont j'ai clierché à donner une faihle image dans le chapitre précèdent; des voisins et des amis venaient souvent animer par leur présence la joie et la {jaîte de ces délicieux instans consacrés au repos : une conversation plus varii'e, (luclque jeu iimoccnt. une chanson honijèle,quelqut'("oisincnieun ])elit rcj>,al de la façon de Françoise, qui n'était pas sans une certaine ])réten— tion au talent de la j)àtisserie, doublaient alors les ])laisJrs de la soirée; et comme ils avaient été purs de tout excès et de tout vice, ils ne laissaient dans l'esprit que d'(nf,réables souvcnii-s

( A» ) et ne raltristaicnt jamais parla ciainle d'aucune suite fâcheuse.

Les dimanches surtout étaient pour Delonne des jours de rejouissances et d'amusemens. Sa rehgion, qui lui faisait un devoir de consacrer au repos ces saints jours, et de les sanctifier par l'assistance à tous les offices de l'cgUse, ne lui interdisait pas de donner le reste de son temps à d'honnêtes divertissemens, et il savait, aus^i bien que tout autre, le mettre à profit. Si, comme tout homme raisonnable en conviendra facilement, il n'est nullement nécessaire, pour s'amuser véritablement , de se battre, de se (priser, de perdre au jeu quelquefois tout ce cju'on a pu gagner dans la semaine , de poursuivre de criminelles intrigues, qui sèmeront la division dans les familles et feront suivre un instant de plaisir d'une vie entière peut-être de regrets et de remords biencuisans; pourquoi Jacques Delorme ne se serait-il pas amuse' aussi bien que qui que ce soit? Les

(40 plaisirs que sa religion lui défendait étaient uniquement ceux que la saine raison toute seule lui eût également interdits comme dangereux et funestes; et en se livrant à tous les autres, il devait leur trouver d'autant plus d'agréniens, qu'ils lui présentaient plus de sécurité.

Un dimanche soir, il avait réuni plusieurs amis pour célébrer en commun la fête de sa femme. Huit bouteilles de vin avaient été montées de la cave, pour quinze convives à la table des maîtres , dressée dans la plus belle chambi^e de la maison; et six autres pour douze domestiques et ouvriers habituels de la ferme , qu'on avait placés dans la pièce d'entrée. Françoise s'était, comme on pense bien, distinguée en pâtisseries de toute façon : les flans, les tartes, les galettes couvraient en abondance les deux tables; et le cidre mousseux, le vin généreux, excitant la gaîté générale , c'était une allégresse bruyante , uu chorus universel

( 43 ) de plaisanteries, d'e'clals de rire, de chansons joyeuses qu'on aurait pu entendre d'un quart de lieue à contre vent.

Florville, en ce moment, rentrait d'une promenade qu'il avait cte' faire dans la campagne avec Mélanie ; son humeur était plus triste encore que de coutume : cette femme dissipe'e lui avait fait de vifs reproches sur la vie monotone et ennuyeuse à laquelle il la condamnait; de part et d'autre les propos s'étaient e'chaufles et avaient fini par de re'ciproques menaces de rupture et d'abandon, qui avaient même reçu de suite un commencement d'exécution ; car, dès qu'on fut assez approche' du château, Mélanie , dans l'excès de son ressentiment, avait subitement quitté Florville, et était rentrée seule par un sentier détourné.

Plus en proie donc que jamais à ses amères pensées , celui-ci rentrait lentement chez lui, dévoré par les remords que lui inspirait le souvenir de sa con-

cluite passée, et abattu par la perspective non moins af}li.;;earite de l'avenir qu'il s'était prc'pare. Comme il passait près de l'endroit de la ferme où avait lieu le joyeux repas, il fut surpris d'abord, du bruit qu'il y entendit; mais, reconnaissant bientôt que la {jaîtc la plus franche et la plus vive l'excitait seule, ce contraste si frappant avec les sentimens pe'nibles qui l'agitaient alors, produisit sur sou âme la plus douloureuse impression :

« Quoi! se dit-il, ces malheureux-là s'amusent, et moi je suis ronge de chagrins î j'ai de la jeunesse, de la force, de la santé autant qu'eux; j'ai plus qu'eux de la naissance , de la fortune, de l'instruction ; et cependant ils s'amusent, tandis que moi, je végète dans l'ennui, quand je ])uis, pour bonheur suprême, parvenir à échapper au desespoir qui me poursuit! Decevans avantages dont j'avais la sottise de m'enorgueillir, vous ne pouvez donc rien pour nous rendre heureux I Vous ne m'avez

présente un moment la séduisante imn[je d'une trompeuse félicité que pour m'en rendre la perte plus douloureuse ensuite. O religion que j'ai négligée et qui reçois les constans hommages de ces braves gens, serait-il donc vrai que toi seule as le pouvoir d'assurer ici-bas le bonheur de l'homme? Oui, je le comprends maintenant, plus soumis à les leçons, j'eusse évite les fautes qui m'ont perdu ; et heureux époux, père fortuné, je goûterais encore aujourd'lïui ces plaisirs purs que n'ont jamais lemplacés les joies tumultueuses du monde dont j'étais idolâtre, et que remplaceront moins encore les criminelles distractions que le vice propose k mes ennuis. »

Il est des momens dans la vie de l'homme, même le plus dissipé et le plus irréligieux, où la vérité lui fait entendre sa voix par-dessus celle des passions; ce sont des grâces précieuses accordées par un Dieu miséricordieux qui veut le salut et non la mort du

( 46 ) pécheur; et malheur au cœur endurci qui leur résiste ! il paiera bien cher un jour le coupable mépris qu'il en aura fait. Les réflexions auxquelles nous venons de voir Florville se livrer, et toutes celles qui lui avaient été précédemment suggérées depuis son séjour à Blaquemont, étaient du nombre de ces faveurs signalées du ciel : elles n'avaient pas jusqu'alors, il est vrai, vaincu ses résistances; mais elles lui avaient du moins inspiré un tiouble et des remords dont il ne pouvait se défendre, et qui, lui rapj'yelant sans cesse à l'esprit ces graves pensées, lui révélaient ainsi de plus en plus ses erreurs et la folie de sa conduite. Le dernier coup qu'il venait de recevoir dut donc faire sur lui plus d'effet que tous les précédens: honteux de son état, il prenait déjà en lui-même de courageuses résolutions pour en sortir. « C'en est fait, se disait-il, le charme est enfin rompu; ce ne sera pas en vain que j'aurai reçu les leçons d'une aussi longue et aussi dure expC'

( 47 ) rience. Que m'ont produit tous ces vains plaisirs dans lesquels, jusqu'à ce jour, j'ai fait consister mon bonheur?

Quel fruit ai-je retire' de ma coupable indifférence religieuse, de ma prétendue philosophie ? Hélas! mon séjour ici, mes regrets, mes remords, mes ennuis, mon désespoir, ne répondent que trop tristement à ces questions. Oui, je sortirai d'une position aussi pénible; j'en sortirai, quelque sacrifice qu'il me faille faire. Le premier de tous las biens, je le sens maintenant, est la paix de l'âme, et je ne puis espérer l'obtenir que par la vertu. »

Telles étaient, en ce moment, les salutaires résolutions de Florville; mais le vice ne lâche pas aussi facilement les victimes qu'il domine, et les imprudens qui ne craignent pas de boire une première fois dans sa coupe enivrante ne savent pas assez quel grand courage et quels incroyables efforts il faut ensuite pour parvenir à s'en éloigner.

Chaque concession que nous lui faison«

(/|8) est uii lien de plus dont il nous enlace, en nicnie temps qu'un titre à de nouvelles e:ii[^,ences ; nous devenons faibles en proportion de ce que nous lui accordons de force, et, bientôt devenus ses esclaves, il faut presque des miracles de la grâce pour nous retirer d'une servitude dont nous serions par nousmêmes incapables de sortir.

Quel exemple plus frappant de cette triste veaité, que la déplorable et prompte recliute de Florville après les belles protestationsqu'il venait defairel Lorsqu'il rentra cbez lui, 3Ielanie avait eu le temps de la reflexion, et, craignant d'avoir ct(; porte'e par sa mauvaise bumeur plus loin qu'il ne convenait à ses intérêts, elle avait déjà formé le projet de réparer ses torts par des attentions et des séductions qui pussent les faire oublier à celui qu'elle avait tant besoin de ménager. Quelques larmes feintes, quelques paroles trompeuses, suffirent pour dissiper tout le ressentiment du faible Florville, et le malheureux, ou-

( A9 ) bliant les promesses qu'il venait de faire, se replon{}ea aussi avant que jamais clans cette coupable indifférence religieuse dont il venait de déplorer les amers re'sullats.

Cependant le remords avait fait trop de progrès en son ame pour s'y éteindre aussi proniptement : c'était un feu caché sous la cendre, mais qui ne demandait qu'à s'ouvrir un passage, et auquel la moindre circonstance pouvait rendre toute son activité. Mélanie ayant prononce quelques niots injurieux pour la famille Belorme, et s'étant avisée, dans ses indiscrets efforts pour faire sortir Florville de ses rêveries, de tourner en dérision la piété de Françoise, de telles plaisanteries rappelèrent à celui-ci les réflexions qu'il cherchait en vain à étouffer, et, le transportant d'une généreuse indignation, elles lui inspirèrent la dure réponse suivante :

« Il vous sied bien, lui dit-il, d'insulter qui vaut mille fois mieux que vous :

respectez du moins par votre silence

( 5o) des vertus que vous n'avez pas la force d'imiter. »

Il n'est pas besoin de dire combien ces reproches excitèrent d'emportement, de récriminations, de pleurs, de plaintes, de menaces; chacun le conçoit assez. Après une scène des plus violentes qu'on puisse imaginer, Florville et Mélanie se se'parèrent aussi ennemis que dégoûtés l'un de l'autre.

Au même moment les convives de Delorme se retiraient joyeux des plaisirs de leur innocente soirée, et les marques bruyantes de leur allégresse, parvenant jusqu'aux oreilles de Florville, furent un nouveau stimulant à ses regrets^ et un nouveau sujet à ses réflexions, que la nuit elle-même n'eut pas le pouvoir d'interrompre.

Page 1