‹ Jacques Delorme, ou Bonheur et religionChapitre 30 sur 37 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Tout concourait ainsi i\ faire rentrer Florville clans la voix de la ve'rité : s'il descendait maintenant en lui-même, il ne trouvait plus dans son esprit aucune objection qui le satisfît; s'il regardait autour de lui, il ne voyait que des exemples engageans,et s'il ouvrait quelque livre, il y trouvait la condamnation la plus formelle de ceux sur l'autorité desquels il s'e'tait jusqu'alors rassure'. Ce qui lui faisait le plus d'impression surtout, c'était de lire cette condamnation e'crite dans les ouvrages mêmes des chefs du parti philosophique. Ce n'e'tait pas sans une honte salutaire qu'il se reconnaissait lui et ses amis dans les peintures aussi fidèles que peu flatteuses qu'ils ont faites de

leurs inconséquei lui montait au qu'il lisait ces bert : « Le désir d( dans les passions penser comme h bien plus d'inci des sophismes; s appeler incrédul d'impies qui ne v< et qui, selon l'es gne, « tâchent < peuvent * ; »

Ou ces autres d apparent que cei les compagnies d te's les plus com

Ils se font peu à peu une liah tenir des discours impies, et voluptueuse se joint à leur v marchent encore plus vite dan min ^ ; »

Ou enfin ces autres plus ace encore : « Sera-t-clle donc (la pliie) bien flattée des liommaj resse's oudesapplaudissemens d'une troupe de débauchés, de publics, d'intempérans, de vol i qui, de l'oubli de leur Dieu et pris qu'ils ont pour sou culte, c< qu'ils ne se doivent rien à eux ni à la société ^?.... »

"Ouoi donc! se disait-il alors.

pas entre eux, qui s'accusent, qui se déchirent, qui s'attaquent re'ciproquement; qui n'ont jamais su rien fonder de stable; qui prêcijent indifféremment le vice et la vertu, et qui sont si peu certains de ce qu'ils avancent, que, au lit de la mort, ils s'empressent presque tous de se re'tracter : quelle folie de les croire ! quelle inconse'quence de les imiter î »

Florville, ainsi convaincu, he'sitait cependant encore. Hélas! il ne faut souvent qu'une seule faiblesse d'un moment pour nous entraîner dans le vice et dans l'incrédulité; il faut presque toujours de longs combats pour nous ramener ensuite à la foi et à la vertu. C'est ce que Florville avait éprouvé lors de son éloignementde la religion ; c'est aussi ce qu'il éprouvait maintenant qu'il voulait y revenir. Une considération dont il rougissait lui-mcine, qu'il n'osait s'avouer, età laquelle néanmoins il cédait, tout en la niant, l'écartait de cette généreuse résolution qu'il

désirait et qu'il craignait de prendre.

Firmin était son valet-de-cliainbre depuis quinze ans, et très-souvent il lui était arrivé de se vanter devant lui de son incrédulité et de rire de ceux qui ne la partageaient pas : celui-ci avait applaudi à ses discours et aidé à ses désordres dont il tirait vanité; il était bien dur aujourd'hui de revenir sur desantécédens aussi longs, sur des opinions aussi souvent et aussi fortement exprimées ; d'avouer qu'on avait eu tort pendant quinze ans, qu'on n'avait été qu'un insensé et un libertin, lorsqu'on se disait un philosophe I Et cependant,changer ouvertement de principes et de conduite, pratiquer tout ce qu'on avait fui, fuir tout ce qu'on avait pratiqué, n'était-ce pas bien positivement faire cet aveu humiliant I O déplorable inconséquence de l'homme !

ce Florville, qui n'avait pas craint d'insulter à ce que tout le monde connaît de plus sacré, qui n'avait pas craint de renier son Dieu, redoute aujourd'hui

( .324 ) la censure de son domestique, et conipromet, pour Téviter, les intérêts les plus chers que son imagination puisse concevoiri Plusieurs fois il lui était venu à l'esprit de congédier ce témoin importun; mais il avait toujours rejeté cette pensée comme déshonorante pour lui, et une voix intérieure lui criait aussi qu'après avoir contribué à égarer Firmin, c'était un devoir pour lui de travailler à le détromper.

Dieu, qui avait sur lui des vues de miséricorde, vint encore cette fois lui lever cet obstacle. La restitution si inattendue qu'il avait reçue l'intriguait beaucoup ; ilse mettait l'esprit à la torture pour deviner de qui elle pouvait venir, et, malgré tous ses soins, il en restait toujours à des conjectures; il ne pouvait sortir de ses doutes. Après avoir passé en revue toutes les personnes qu'il croyait avoir pu lui faire quelque tort,il trouvait des raisons pour refuser à toutes l'honneur d'un pareil remords, — Mélanie ne pouvait être sitôt con-

( 3a5 ) vcrtie à ce point ; et crailleurs, d'où lui serait venu cet argent? — un tel pouvait bien avoir abusé tle sa confiance ; — • tel autre, de son inexpérience; mais dans ce cas, ils lui auraient fait un tort plus considérable. — Cette somme, d'ailleurs, remise par le curé du village, n'annonçait-t-elle pas que le coupable repentant habitait le même endroit?

Mais cependant qui pouvait lui avoir déjà fait un tel tort depuis le peu de temps qu'il l'habitait ? de plus, n'est-ce pas une chose connue qu'un prêtre reçoit souvent de fort loin de pareilles commissions transmises par un confrère ? — Cette opinion cependant était celle à laquelle il s'arrêtait le plus volontiers, et plusieurs fois, pour la revê- *tir de quelque apparence de vérité, il songeait à Firmin, qui, près de lui en ce moment et depuis long-temps, avait eu tout le loisir de lui faire ce tort ; mais aussitôt il ajoutait : « S'il m'a trompé, il n'est certainement pas honune a se dessaisir ainsi du fruit de II. 19

( 326 ) ses vols; »et il retombait dans les mêmes incertitudes.

Ce n'était pas sans une intention marquée de la Providence que lespense'es de Florville étaient aussi souvent ramenées sur l'auteur de la restitution ; car il lui était alors impossible de ne pas porter également ses réflexions sur les motifs qui l'avaient déterminé à une démarche aussi coûteuse, et de ne pas comprendre l'heureuse influence pour le bonheur général, d'une religion qui sait inspirer de tels sacrifices : ses bonnes dispositions pour elle en recevaient un notable accroissement, et il se reprochait plus vivement chaque jour la déplorable faiblesse qui l'empcchait d'embrasser ouvertement la vérité. Une circonstance imprévue vint bientôt encore lui faciliter cette résolution.

Dans l'impossibilité de s'assurer de ce qu'il désirait cependant si ardemment savoir, il avait résolu d'attendre du temps quelque révélation qui pût

( 327 ) le mettre sur la voie ; seulement il s'était promis de vérifier si, dans la conduite ou dans les discours de Firmin, sur lequel il avait définitivement le plus de soupçons, il ne trouverait pas quelque indice qui put les tourner en certitude : « Qui sait, se disait-il ? peutêtre a-t-il été plus courageux que moi ? peut-être est-il tout récemment converti ? Depuis quelque temps il me paraît plus réservé dans ses discours; Delorme est bien homme à avoir opéré ce changement en lui. S'il en est ainsi, jene puis tarder à en être positivement instruit, et alors il sera bien probable que les mille écus sont la restitution de tout ce dont il aura pu me faire tort volontairement depuis qu'il est à mon service : je ne lui en accorderai que plus de confiance encore, et ne l'en estimerai que davantage ; car une telle réparation du passé sera une garantie bien sûre de l'avenir. »

En attendant la confirmation de ses doutes, il voulut s'occuper de suite

d'une dette dont il rougissait inte'rieurenient de n'avoir pu encore s'acquitter. On se rappelle la promesse qu'il avait faite à Delorme d'un cadeau de mille francs pour sa fille : le don qu'il avait fait depuis du bois nécessaire pour la reconstruction de la grange, le consolait bien un peu de l'humiliation du retard; mais il ne se dissimulait pas que c'e'tait une générosité' tout-à-fait étrangère à sa promesse, et nécessitée par le malheur arrivé à Delorme.

Possesseur d'une somme sur laquelle il avait aussi peu compté, il voulut faire enfin honneur à son engagement, et fit venir de Lille pour mille francs d'étoffes et de bijoux qu'il crut les plus capables de plaire à Ursule. Rose fut chargée, aussitôt leur arrivée, de les porter à leur adresse, et dès le même jour il reçut la visite de toute la famille qui venait lui faire ses remercîmens.

Ce fut à cette circonstance qu il dut de pouvoir triompher enfin de la fausse honte qui le retenait^ car elle fut 1 occa-

sion cle la conversation suivante qu'il eut le soir avec Fii min, en se couchant.

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