‹ Jacques Delorme, ou Bonheur et religionChapitre 5 sur 37 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Sans doute, après la scène de la veille, Floivillc va abjurer sa honteuse faiblesse; il va recouvrer sa liberté, et se vouer au culte d'une religion à laquelle sa raison n'adresse aucun reproche, et qui lui apparaît, maintenant que le prestige de la séduction est évanoui, comme le gage le plus assuré de son bonheur. Lorsqu'il descend au fond de son cœur, il en sent le désir, il en avoue l'utilité, il en reconnaît même la nécessité : qui pourrait donc l'empêcher de suivre cette généreuse et salutaire inspiration? Rien autre chose que Thabitude, que la passion, qu'une fausse honte, qu'une sotte vanité. Après les sentimens qu'il a affichés, comment en faire paraître de

tout contraires ? Ne se rendra-t-il pas la risée de ces paysans qui le verront revenir à la simplicilë de leur foi, après ne pas leur avoircaclië le ine'pris qu'il en faisait? Comment s'arracher à des habitudes qui sont devenues pour lui comme des besoins réels ? Tels sont ses prévoyances, ses craintes, ses motifs de lësislance. Dans la fleur de sa jeunesse, il remettait à son àç^e mûr à s'occuper delà religion; aujourd'hui qu'il est parvenu à cet âp,e, il recule devant les obstacles que le temps a accumulés ; et comme il est e'vident que plus il avancera, plus ceux-ci s'accumuleront , il en résulte que si Dieu ne vient à son aide par quelqu'une de ces faveurs signalées de la grâce qu'il ne doit à personne, il mourra très-probablement dans ses incertitudes et ses irrésolutions, et aura ainsi acheté une éternité de malheurs épouvantables par une vie tout entière de dégoûts, d'ennuis et de remords. Si une matière aussi grav« permettait la plaisanterie,

( 'y'i ) ce serait bien le ras de cl ire qu'il est impossible de faire un plus sot luarclic'.

Aussi, n'est-ce pas par la réflexion et la saj^esse que brillent les incrédules : il n*est pas une seule de leurs actions qui ne soit une inconséquence, et c'est avec une grande vérité qu'un auteur, dont je ne nie rappelle plus le nom, a dit que le vice était un défaut de jugement. Florville ayant ainsi laissé corrompre le sien, et sans cesse tourmente par deux sentimens opposés, celui du désir de sa conversion et celui de la crainte des obligations qu'elle lui imposerait, consumait tristementses jours à cbercher, selon que la passion ou la raison dominait en lui, tantôt des motifs de persévérer dans sa conduite, et tantôt des motifs d'en cbanger. Malheureux par chacun de ces deux sentimens qui se combattent également dans son âme, déjà dégoûté du vice, et insensible encore aux charmes de la vertu, la vie n'était pour lui qu'un

(54 ) désespérant mélange de désirs repousse's par des craintes, de craintes repoussées par des désirs. Déplorable position qui ne permet aucune consolation , et ne se nourrit que de doutes, d'incertitudes, de frayeurs et de regrets !

Le lendemain des événemens rapportés au chapitre précédent, comme il se promenait, absorbé dans ses réflexions, il rencontra, assis à l'ombre d'un énorme chêne, l'un des habitans de Blaquemont, dont il connaissait les relations aussi fréquentes qu'amicales avec Jacques Delorme, et qu'il jugea avoir dû assister à la fête de la veille chez ce dernier. Un peu de curiosité et un grand besoin de se reposer des ardeurs d'un soleil brûlant, l'invitèrent à s'asseoir auprès de Pierre Lambert, et la conversation suivante s'engagea bientôt entre eux.

FLORVILLE

Vous avez hier passé la soiiée bien gaîment, monsieur Lambert; car je

présume que vous e'tiez du nombre des convives de Jacques Delorme.

p. LAMBERT.

Oui, Monsieur, j'en étais ; et c'est vrai que nous nous y soninics bien amusés ; c'est un si brave homme, ce Delorme, un homme si jovial, que rien que d'être auprès de lui, ça fait déjà plaisir.

Et quand la bonne chère et le bon vin s'y joignent, le plaisir est double encore, sans doute.

p. LAMBERT.

Oh ! quant à ça, bien sûr que ça n'y gâte rien.

FLORVILLE

Au bruit que vous faisiez, il était facile de ju^er que la fête était complète ; et je parierais bien qu'il y en a eu quelques-uns de vous qui ne marchaient pas très-droit en s'en retour-^ nant.

p. LAMBERT.

Oh! là-dessus, je vous demande bien pardon ; mais vous avez tort : ce n'est

( 56 ) pas cliezDelorme qiron volt des clioscs pareilles ; on le respecte trop pour se permettre de semblables vilenies chez lui : et puis d'ailleurs vous connaissez le proverbe : Qui se ressemble s^ assemble ; il n*y avait pas un seul de nous, hier, qui eût consenti à prendre un seul verre de plus que sa suffisance.

FLORVILLE

Je n'en doute pas ; mais il est si facile de s'y tromper.

¥. LAMBERT

Oui, facile, pour ceux qui le veulent bien ; mais pour ceux qui savent qu'il vaut mieux rester d'un verre en-dessous que de risquer d'aller à un verre en-dessus, ces erreurs - là n'arrivent jamais. C'est ce que Delorme disait, il y a deux ans, à un de ses valets de charrue qui, à pareille époque, avait un peu passé la mesure : il voulait presque le renvoyer, tant il disait qu'il y avait peu de fonds à faire sur un homme qui se montrait aussi faible ; mais le pauvre diable lui a tant pro-

( 5- ) mis (l'être mieux sur ses {gardes à l'avenir, qu'il a (lui par lui pardonner, et même par lui rendre toute sa confiance au bout d'un an d'épreuves.

FLORVILLE

Au bout d'un an î Mais il prend bien le temps de se consulter, à ce qu'il paraît.

p. LAMBERT.

Oui, monsieur, tout autant ; oli ! ce n'est pas un homme conmie un autre, que IJelornie, et il ne s'en trouve pas pire, je vous en réponds.

FLORVILLE

Effectivement, il a l'air de faire fort bien ses aiValres.

p. LAMDT.RT.

Et ce n'est encore là cependant qu'une partie de ce qu'on admire (mi lui; mais c'est dans son ména[;e qu'il faut le voir, avec sa femme, avec ses enfans, avec ses amis, avec ses domestiques ; tout ça l'aime, le respecte, cbei-chc à lui faire plai^^ir : allez, il y a bien

des grands messieurs qui voudraient être aussi heureux que lui.

Ces paroles, qui rappelaient à Florville de douloureux souvenirs, et lui offraient une comparaison si humiliante pour son amour-propre, le déconcertèrent un moment; mais il se remit bientôt, et désirant profHer d'une occasion si favorable pour connaître toutes les particularités de la vie d'un homme dont la vue continuelle excitait en lui tant de réflexions, il continua ainsi : « J'ai déjà, en effet, remarqué toutes ces circonstances, et je lui en ai même fait plusieurs fois compliment. C'est une chose assez rare qu'un aussi ^rand bonheur, pour qu'il frappe les yeux et l'attention de tous ceux qui en sont témoins.

p. LAMBERT.

C'est bien vrai, ce que vous dites-là, Monsieur, et cependant quand on y pense, on est force de convenir qu'il n'y a rien dans tout ça que de bien Maturel, et que c est notre faute quand

(59) nous ne sommes pas aussi heureux que Delorme.

FfORVILLE.

Et comment donc l'entendez-vous, monsieur Lambert? Si vous avez le secret de rendre les hommes heureux , vous devriez bien leur en faire part.

p. LAMBERT,

Je n'ai pas de secret du tout, je dis tout uniment qu'il n'y a qu'à faire comme Jacques Delorme pour être aussi heureux que lui^ et ça saute aux yeux c'te vérite-là. Par exemple, il n'a que de bons proce'dés avec sa femme, et ne faudrait-il pas qu'elle eût trentesix mille diables dans le corps pour ne pas aimer et pour ne pas chercher tous les moyens d'être agréable à un mnri qui n'est occupe du matin au soir qu'à la rendre heureuse ?

FLORVILLE

J'en conviens ; mais ce ne serait cependant encore là qu'une de ces choses qui se rencontrent fréquemment dans le monde.

p. LAMBERT.

Oui ; mais ce n'est pas pour des feinmes cboisieSjCOiiiiJie Fiançoise, parmi la plus fine fleur des honnêtes femmes. A la bonne heure pour tous vos mariages d'amourettes ou d'argent : ce n'est pas comme ça que Delorme s'est marie; il a visé au solide : de l'argent, ça peut se perdre ; de la beauté', ça s^tn va; mais des vertus et des bonnes qualités, ça reste toujours, surtout quand un mari sait se conduire assez bien pour que sa femme trouve toujours son contentement dans son ménage; et c'est justement aussi ce qu'il fait; il en reçoit le piix, rien de plus naturel; c'est s'il en était autrement , qu'il y aurait lieu de s'étonner.

Quant à ses enfans, c'est la même chose; il vous les a élevés, mais je dis, il faut voir; jamais d'emportement avec eux, toujours de la raison; des complijncnspourtoutce qu'ils faisaient de bien, des reproches et îles punitions pour tout ce qu'ds faisaient de mal;

( Oi ) toutes les bonnes liabilutlcs, il les leur adonnées; toutes les mauvaises, il les a i uipècliees de venir, en s'y opposant dès leur coniinencenient; et puis, toujours de bons exemples sous les yeux; un {jrand respect pour tout ce qui touche à la ix'li{^ion,iine grande fidélité à fiût e tout ce qu'elle commande ; au\ ollices tous les jours de dimanche et de fête; les prières le matin et le soir; le souvenir de Dieu souvent rappelé ù leur esprit dans la journe'e, rien n'y a man(|ué; aussi, avec de telles semences jel('es dans un champ aussi bien j)rèpare, il a dû nécessairement pousser de bon {jrain, et il n'est pas étonnant que de pareils eufans lui do;jnent autantde satisfaction. Ses doujcstiques, qui sont pour lui comme de seconds eufans, et qu'il a eu soin de bien choisir, en ont tout naturellement les sentimens; et ses amis, avec lesquels il est toujours si aifable, qu'il est toujours si prêta obh^er, aiment aussi, ù leur tour, à lui rendre service. Coin-

ment pourrait-on vouloir du mal à un homme qui veut du bien à tout le monde et qui ne médit de personne?

FLOUVILLE.

Vous me faites là un tableau bien flatteur de Delorme. Mais où a-t-il acquis toutes ces vertus ?

p. LAMBERT.

Quant à ça , nous ne savons que ce qu'il nous en a dit, car il n'est pas de ce pays-ci, voyez-vous; mais je l'ai entendu conter son histoire si souvent à ceux qui lui faisaient la même question , que je pourrais vous la répéter tout entière, pour peu que vous ayez envie de la connaître. »

Florville ayant assuré P. Lambert qu'il l'entendrait avec plaisir, celui-ci lui raconta l'histoire qu'on lira dans le chapitre suivant.

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