‹ Jacques Delorme, ou Bonheur et religionChapitre 6 sur 37 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

« Jacques Delorme est né natif d'un endroit bien loin d'ici ; il m'en a dit le nom peut-être plus de vinjjtfois, mais je n'ai jamais pu le retenir; tout ce que je m'en rappelle, c'est qu'il est à plus de soixante lieues de Blaquemont. Son père et sa mère avaient beaucoup d'enfans qu'ils élevèrent le plus chrétiennement possible ; mais Jacques, qui était le dernier de tous, reçut encore une meilleure e'ducation que les autres ; car le curé de l'endroit voyant en lui une grande douceur de caractère et beaucoup de bonne volonté, le prit en affection, et lui prodigua ses leçons et ses conseils avec un soin tout particulier.

Jacques eût bien voulu en profiter plus long-temps; mais ses païens n'étaient pas riches ; il fallut qu'il se mît à tra-

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vall'.er dès qu'il en eut la force, et il ne put plus dès-lors voir le cure qu'à ses iiioinens de repos et toujours pendant fort peu de temps chaque fois. Cette consolation lui fut encore bientôt enlevée; car M. d'Orfeuil, le seigneur de l'endroit, ayant eu connaissance de tout le bien qu'on disait de lui, et le trouvant d'une tournure qui lui revenait bien, le demanda pour domestique:

il était lui-même fort religieux ; il n'y avait à craindre dans sa maison ni scandale ni mauvais exemple, et comme* il offrait de bons gages, les païens de Jacques acceptèrent avec joie ses propositions et lui confièrent leur fi!.-.

» Ce changement d\t\t lui fut fort pénible dans les conimencemens; il ne pouvait se faire à l'idée d'être domestique, de dépendre des caprices d'un étranger, et de n'avoir plus d'autre volonté que les siennes : il ne lui fallut pas moins que la pensée de la soumission que nous devons tous aux ordres de la Providence, et des services qu'il

( 65 ) pouvait rendre à ses parcns dans sa nouvelle position pour la lui faire supporter avec patience; mais à peine coinmenrait-il à s'y faire, qu'une autre cause vint Ini donner d'autres chagrins. C'est une chose assez ordinaire que les domestiques d'une même maison se jalousent les uns les autres, et n'aiment pas celui que le maître paraît affectionner le plus : Delorme m'a dit qu'il avait vu ca presque partout, et que les meilleurs même, hommes ou femmes, étaient bien rarement exempts de ce vilain défaut: ceux de M. d'Orfeuil l'avaient donc aussi; la bonne volonté' qu'il te'moifjnait à Jacques, et le bien qu'il disait de lui, excitèrent la jalousie de ses camarades, qui cherchèrent à lui rendre tous les plus mauvais olfices possibles, et en firent un ve'iitable martyr tout le temps qu'il resta dans la maison.

>JIeureiisenicntce temps-là ne futpas lonf;; son obéissance et sa p'.Uicnce ne ardèrent pas à être récompensées, L'hi-

(66) ver ayant ramené son maître à la ville, l'un des cousins de celui-ci, ecclésiastique aussi savant que vertueux, remarqua Jacques, et ayant besoin d'un domestique en ce moment, il le demanda à son parent qui lé lui céda. Jacques fut, dans sa nouvelle condition, comme le poisson dans l'eau^ il avait peu de choses à faire et beaucoup de livres à sa disposition. L'abbé de Trannecy, le chanoine qu'il servait, s'apercevant de sou goût pour l'étude, voulut bien le diriger luimême, et en peu de temps il devint un vrai savant. Car, ne vous y trompez pas, Monsieur, quoiqu'il porte une blouse et qu'il mène la charinie, Jacques Delorme en sait furieusement long, allez; je l'ai entendu plusieurs fois raisonner avec noire curé, et je ne suis qu'un ignorant, à la vérité, mais il m'a semblé qu'on serait presque embarrassé de dire lequel des deux est le plus science.

» Ce fut là, comme il le dit lui-même, le beau moment de sa vie ; mais il ne

(67 ) fut pas de longue dure'e ; la re'volution survint, et les prêtres, comme les nobles, furent obligés de s'expatrier pour ccliapper à la mort dont ils étaient menacés. Jacques suivit son maître en émigration et l'accompagna dans tous ses voyages. Tant que dura l'argent qu'ils avaient emporté, leur existence ne fut pas trop triste; mais quand il fut épuisé, comme il n'y avait pas possibilité d'en faire revenir d'autre, ils furent obligés de songer au moyen de gagner leur pain. M. de Trannecy, qui était un savant , ne fut pas embarrasse; il donna des leçons de toutes sortes de sciences, et eut tout de suite beaucoup d'écoliers qui lui valurent beaucoup d'argent; mais il tomba malade , et les petites épargnes qu'il avait eu le temps de faire furent bientôt épuisées; alors ce fut au tour de Jacques de travailler; comme il était grand et fort, il alla se louer comme journalier sur le port; et pendant près de six mois que son maître fut incapable de reprendre le

cours de ses leçons, il suffit ainsi seul aux besoins de leur petit ména{»e.

"Enfin les fureurs de la re'volulion se calmèrent; les e'migrc's purent rentrer chez eux, et M. deTrannecy en profita.

Peu après son retour en France, il fut nommé à un e'vêclie', et Jacques Delorme devint soji valet-de-chanibre.

C'était un beau poste qui lui valait trente pistoles par an; mais il n'en jouit pas long-temps : son maître mourut au bout de deux ans. Ce fut comme un coup de foudre pour Jacques, qui se croyait enfin tranquille pour bien des années, et qui, depuis qu'il était en service, n'avait pas encore pu mettre deux sous de coté pour s'assurer un sort dans sa vieillesse. Il songeait tristement à ce qu'il allait devenir, lorsqu'il fut tout-à-coup tiré d'inquiétude d'une manière bieu agréable.Huit jouis après la mort de l'ovcque , il reçut de son principal bériticr une somme de dix mille francs en beaux ccus comptant, qui lui avait été léguée par tes-

(69 ) tainent, en reconnaissance de ses bons et loyaux services.

» Il avait alors trente-huit ans; son père et sa mère e'taient morts depuis lonj^-temps ; ses frères et sœurs e'taient établis et disperses de droite et de j^aucbc; il résolut de s'établir aussi.

Dès que son intention de se marier fut connue, comme il avait une bonne somme d'ar{>ent, et qu'on savait en outre que c'était un garçon de bonne vie et mœurs, on lui offrit plus de vingt partis, dont il n'accepta aucun, parce qu'il ne voulait se marier qu'autant qu'il trouverait dans le caractère de sa fenune l'assurance d'être heureux en ménage. « C'est pour la vie qu'on se marie, disait-il alors et rëpète-t-il encore souvent aujourd'hui, et l'on ne saurait apporter trop de précautions au choix d'une femme, qui non-seulement peut influer par elle-même sur le l)onheur ou sur le malheur du restant de vos jours, mais qui peut aussi mal élever ses cnfans et les rendre de nou-

( 70 ) veaux sujets de chagrin pourleur père. » Chaque fois qu'on lui proposait uu nouveau parti, on croyait le gagner en lui disant : La fille est belle ; ou bien, elle est riche; ou bien, elle a tel talent, telle qualité; mais, sans dédaigner toutes ces considérations, elles ne venaient pour lui qu'en seconde ligne, et il s'informait avant tout de sa conduite, de son caractère, des compagnies qu'elle fréquentait, des plaisirs qu'elle préférait. Yous ne le croiriez peut- être pas, mais c'est pourtant la pure vérité ; il m'a assuré plus d'une fois que dans ces vingt partis au moins qu'on lui a offerts il n'en a trouvé que quatre dont il n'ait pas été dégoûté dès les premières explications, et dans ces quatrelà , pas un seul qui lui ait convenu quand il a pu connaître plus paiticulièrement la demoiselle.

» Il en était déjà à croire qu'il ne trouverait pas ce qui lui convenait, lorsqu'enfm un vieux domestique de M. d'Orfeuil lui parla de Françoise, la

( 71 ) fille (lu fermier de Blaquemont, dont il avait pu apprécier tout le mérite pendant difTérens séjours qu'il avait faits au cliàteau avec son maître, qui en était alors propriétaire. Le bien qu'il lui en dit lui donna l'envie de la connaître, d'autant plus qu'il savait que sou vieil ami était un homme solide qui ne se laissait pas prendre aux apparences. Mais comjnent faire? comment se présenter dans une maison où il ne connaissait personne ? Le bon souvenir que ]\L d'Orfeuil avait gardé de lui, le désir de récompenser les services qu'il avait rendus à son cousin, et peutêtre aussi celui de procurer un bon parti à la fdle d'un honnête homme dont il n'avait jamais eu qu'à se louer, levèrent cette diiliculté; il donna à Delorme une commission pour Blaquemont, et celui-ci, après un séjour de trois semaines, s'étant convaincu qu'il ne pouvait rien faire de mieux que d'épouser Françoise, la demanda en mariage'à son père, qui non-seulement

( 7^ ) la lui accorda volontiers, d'après les excellens témoignages que M. iVOi fcnil lendit de sa conduite et de ses principes, mais qui, éîant déjà vieux alors, lui céda le bail de la ferme ; c'est ainsi que Delorme, après avoir tant roulé son corps par tout le monde, finit par s'établir définitivement à Blaquemont.

Les conseds de son beau-père lui furent nécessaires, pendant les premières années, pour le mettre au courant de toutes les afiaircs du labour, aucjuel il ne connaissait ])as grand'cliose ; mais petit à petit, il a acquis tout ce qui lui inan(juait sous ce rapport, et comme c'est un homme infiniment science, qui sait raii-onner tout ce qu'il fait, c'est lui aujourd'hui qui en remontre aux autres. »

Ce récit intéressa vivement Florville, qui ne put méconnaître dans la bonne conduite de Delorme la première cause du bonheur dont il jouissait. Curieux de savoir jusqu'à quel point ce bonheur avait été sans mélange^ il demanda à

(73) Pierre Lambert : « Mais depuis qu'il est à Blaquemont, est-ce qu'il n'a pas éprouve de contrariétés d'aucune nature ?

— Que dites- vous donc là, monsieur ?

lui répondit Lambert. Est-ce qu'il y a quelqu'un dans le inonde qui n'en éprouve jamais de contrariétés? Mais par la manière de les supporter on les diminue, et même quelquefois on les fait cesser; et c'est à c'te manière-là qu'excelle Jacques Delorme. Je l'ai vu, et plus d'une fois même, dans des occasions où bien d'autres que lui auraient perdu la tête et auraient empiré leur position par les ellorts désordonnés qu'ils auraient faits pour en sortir ; mais lui, ce n'était pas ça du tout; il commençait d'abord, pour ne pas trop s'attrister et pour conserver sa tète libre, par voir tous les motifs de consolation qui lui restaient. Par exemple, il disait: Y'ià un (el malheur qui m'arrive ; eh bien , ça n'empêche pas que j'ai encore une bonne femme, de bons I. 5

(74) enfans, de bons domestiques, de bons amis, une bonne santé; le bon Dieu m'envoie c'te contrariété-là pour me faire souvenir de ne pas trop m'attacher aux biens de ce monde, et pour me punir des torts que j'ai^us envers lui; mais ca n'est qu'une marque de bonté de sa part ; il aurait pu me l'envoyer bien plus grande, et je dois me trouver bien heureux encore qu'il se contente de si peu de chose quand il aurait pu me reprendre tout ce qu'il m'avait donné. Je serais bien bête si j'allais m'en désoler au point d'oublier tous les autres biens dont je jouis, et de perdre, par un désespoir aussi déraisonnable, tous les avantages que je puis en retirer pour mon salut, qui est bien plus précieux que tous les intérêts de ce monde. Convenez qu'avec un tel raisonnement, que chacun peut faire aussi bien que lui, un homme se met bien vite au-dessus de toutes ces petites contrariétés auxquelles nous sommes journellement exposés. Aussi^ je

( 75 ) puis bien vous répondre que je ne les ai jamais vues altérer la bonne humeur de Delorme.

FLORVILLE

C'est fort chrétien, sans doute ; mais, en les prenant avec une pareille indifférence, on risque de le^ laisser s'aggraver jusqu'à un point qui peut finir par devenir accablant.

p. LAMBERT.

Oli! il n'y a pas d'indifférence du tout dans le fait de Delorme, ne vous y trompez pas; il y a de la résignation, et c'est une tout autre chose. Il commence comme ça par se rassurer contre ce qui lui arrive de fâcheux, pour ne pas s'en laisser abattre et pour retirer tout le mérite qu'il peut s'en faire auprès de Dieu; mais ça ne l'empêche pas de faire après, tout ce qui est en son pouvoir pour y remédier, »>

Honteux de se voir ainsi surpassé par un simple paysan, dont il était forcé de s'avouer la sagesse supérieure à la sienne, Florville reprit : « Mais

( 76 ) puisqu'il reconnaît la volonté de Dieu dans ces contrariétés qui lui surviennent comme aux autres, il devrait craindre de s*y opposer en cherchant à les faire cesser.

p. LAMBERT.

Ce n'est pas lui qui se laisse aveugler par des raisons pareilles ; il sait trop bien que si Dieu nous ordonne de nous soumettre avec résignation aux afflictions qu'il nous envoie, il ne défend pas du tout cependant, il voit même avec plaisir que nous prenions tous les moyens qui sont en notre pouvoir pour les combattre :« Dieu, dit-il, veut nous éprouver et non pas nous abattre ; ces contrariétés qu'il nous envoie sont autant d'occasions qu'il nous donne d'exercer notre patience en même temps que notre courage ; il faut la réunion de ces deux vertus pour nous les rendre aussi profitables qu'elles peuvent le devenir; la première, sans la seconde, serait imparfaite ; la seconde, sans la première, seraitde nulle

(77) valeur à sesfyeux. >» Je Tai entendu plusieurs fois causer là-dessus avec M. le curé; c'était vraiment étonnant tout ce qu'ils disaient l'un et l'autre : on ne conçoit pas où des hommes ont pu puiser tant de science; j'aurais volouiiers passé une nuit à les entendre : aussi je vous laisse à penser si j'ai écouté avec attention et si j'ai retenu tous leurs discours.

FLORVILLE

Mais, indépendamment de ces contrariétés que vous appelez vous-même petites, est-ce qu'il n'en a jamais éprouvé de grandes ?

p. LAMBERT.

Elles sont terriblement rares pour un homme qui se conduit comme lui ; aussi je ne m'en rappelle que d'une, mais qui était fameuse. Pour comprendre ça, il faut que vous sachiez que quand il a épousé Françoise, elle e'tait recherchée en mariage par un homme du village nommé Gervais; c'était un parti sortable sous bien des

( 78 ) rapports; mais Françoise savait que Gervais manquait assez souvent à la messe les dimanches sans raisons suffisantes,et elle lie'sitait à l'accepter, dans la crainte, disait-elle, qu'un homme qui ne rend pas à Dieu ce qu'il lui doit n'y manque encore bien plus envers sa femme. Sur ces entrefaites, Delorme arriva, comme je vous l'ai dit, et l'épousa. Gervais en conçut contre lui une telle rancune, qu'il fut pendant plus de deux ans à le dénigrer partout et à lui jouer tous les mauvais tours possibles. Chaque jour il inventait quelque nouvelle menterie sur son couipte; on n'en croyait, à la vérité, qu'à peine la moitié ; mais il y en avait encore assez pour éloigner de lui tous les honnêtes gens du village ; et le pauvre Delornie , malgré toutes ses vertus, qu'on n'avait pas encore eu le temps d'apprécier, était laissé seul comme un galeux dont on n'oserait approcher. Encore si Gervais s'en était tenu là, ça n'aurait été que demi-mal;

( 79) mais c'est qu'il ne manquait aucun de tous les mauvais tours qu'il pouvait lui jouer. Si je ne voyais pas au soleil qu'il va être bientôt l'heure de me remettre à mon travail, je pourrais vous en citer plus de dix ; mais j'aime mieux vous dire comment Delorme se conduisit avec lui. Au lieu de rendre calomnies pour calomnies, il disait tout le bien et taisait tout le mal qu'il savait de lui; si on lui rapportait quelqu'un des mauvais propos qu'il tenait sur son compte, il se contentait de répondre sans s'émouvoir: « Que voulezvous? je lui ai pris, quoique bien innocemment, puisque je n'en savais rien, une bonne femme; c'est une chose assez rare pour qu'il regrette de l'avoir perdue. Je le plains de vouloir s'en venger par d'aussi vilains moyens ; mais je serais aussi coupable que lui si je cherchais à lui rendre la pareille; ce n'est que par une bonne conduite que je veux prouver la fausseté de tout ce qu'il avance contre moi. »

( 8o ) C'était bien, en effet, ce qu'il pouvait faire de mieux ; car peu à peu, en le voyant toujours si sage et si lionnêtc, on finit par se desabuser sur sou compte ; il obtint l'estime et l'amitié' de tout le monde, et Gervais lui-même, honteux de ses méchancetés , qui avaient fini par tourner contre lui, en demanda pardon, et devint l'un de ses meilleurs amis.

FLORVILLE

C'est bien de la générosité à Delorme de lui avoir pardonné.

p. LAMBERT.

Vous ne le connaissez guère, si vous vous en étonnez ; il n'a pas plus de rancune qu'une figure moulée. Vous lui faites du mal aujourd'hui? s'il en trouve l'occasion il vous fera du bien demain : c'est ce qu'il appelle la vraie sagesse et la vraie religion. Et si je vous disais qu'avant d'être raccommodé avec Gervais, il a risqué sa vie pour le sauver de la rivière, où il se noyait, vous seriez encore bien plus

( 8i ) surpris, il'est-ce pas? Eh bien, ce ne serait cependant que la pure vérité ; tout le monde vous le dira comme moi, et même que c'a été l'occasion de leur raccommodement. Gervais n'a pas pu tenir là contre, et s'il avait eu des torts auparavant, il faut dire à son honneur qu'il les a bien réparés depuis , en démentant tout ce qu'il avait dit , et en chantant partout les louanges de Delorme. »

L'heure du repos était finie pour Pierre Lambert, il prit congé de Florville pour se rendre à son travail, et celui-ci, cheminant lentement pour regagner son château, repassait dans son esprit toutes les particularités de l'histoire qu'il venait d'entendre, et ne pouvait s'empêcher de s'avouer que son fermier avait pris une meilleure route que lui pour arriver au bonheur.

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