‹ Jacques Delorme, ou Bonheur et religionChapitre 7 sur 37 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Florville, après le dîner, e'tait retiré seul dans son cabinet , où il me'ditait tristement sur tout ce que lui avait dit P. Lambert dans la matinée, lorsqu'il fut tout-à-coup tiré de ses rêveries par le bruit d'une chaise de poste entrant au galop dans la cour du château. Son premier mouvement fut de courir à la fenêtre pour reconnaître qui lui arrivait. Son incertitude ne dura pas longtemps , car il ne tarda pas à voir son ancien ami, Jules de Morval, descendre de voiture et monter le perron avec cet air de joyeuse légèreté qui faisait le fonds distinctif de son caractère : «' Du moins , s'écria Florville dans son premier moment de joie, je ne suis pas entièrement abandonné, et si Delorme a des amis, j'en ai aussi,

( 83) moi ; en voici un qui vient partager les ennuis de ma solitude pour chercher à m'en distraire. » En un instant les deux amis furent près l'un de l'autre, et la cérémonie des accolades et des poij^nées de main réciproquement données et reçues étant finie, Florville demanda à Morval quel heureux hasard lui procurait le bonheur de le voir.

MORVAL.

Du hasard ! dis-tu ? mais il n'y en a nullement dans mon fait. Quand on dit au postillon -.fouette pour tel endroit, ce serait, au contraire, un hasard qu'il ne vous y conduisît pas.

FLORVILLE

Je puis donc me flatter que tu as fait ce voyage pour moi seul? je t'en dois, en vérité, une bien grande reconnaissance.

MORVAL.

Je suis comme cela, moi; quand j'aime quelqu'un, ce n'est jamais à moitié; aussi ton départ secret et préci-

( 84 ) pîté m'a fait tant de peine que je ne me suis pas donné de repos jusqu'à ce que j'aie enfin trouvé ton adresse.

FLORVILLE

Et comment donc as-tu pu te la procurer ?

MORVAL.

Par une connaissance de Mélanie, et j'ai voulu en profiter de suite pour venir te gronder d'une conduite aussi injurieuse pour tes amis, et pour moi surtout. Comment as -tu pu quitter ainsi Paris sans faire part à personne de ta résolution ?

FLORVILLE

Je ne voulais ni affliger les uns ni faire rire les autres à mes dépens ; j'ai cru plus sage le parti que j'ai pris.

MORVAL.

Eh bien, tu t'es grandement trompé; et je puis dire sans me vanter que si je n'avais pris aussi chaudement ta défense contre les mauvaises langues, ta réputation aurait infailliblement re^^u un terrible échec.

FLORVILLE

Ma cause était en bonnes mains, et je te remercie de ton zèle.

MORVAL.

Ce n'est pas pour me faire valoir ; mais j'ai eu du mal à dissiper l'orage, car ton cas est grave , au moins : que dire pour excuser un homme de ton âge et dans ta position qui quitte subitement le monde pour aller s'enterrer dans une campagne à soixante lieues de la capitale ? Quel diable de vertige t'a donc passé par la tête ?

FLORVILLE

J'étais las des plaisirs du monde; j'ai voulu me faire philosophe.

MORVAL.

Ce n'est pas une raison, cela, mon ami, ce n'est pas une raison. Qu'on se fasse philosophe à soixante ans , c'est une folie excusable alors; mais à ton âge la vraie philosophie est de n'en point avoir, et, comme le dit la chanson, de semer de roses le court espace de la vie.

FLORVILLE

Enfin, que veux-tu, mon ami ? chacun a sa folie; la mienne a été celle-là: je regrette la peine qu'elle t'a occasione'e ; mais je m'en console en pensant qu'elle n'aura pas dû être de longue dure'e : on aura sans doute bien vite oublié mon absence ?

MORVAL.

Et c'est encore ce qui te trompe grandement; on en a parlé pendant près de huit mortels jours.

FLORVILLE

Prends garde, tu vas me donner de l'amour-propre. Avoir fait parler de moi pendant près de huit jours! Mais il y a de quoi en perdre la tète de vanité.

MORVAL.

Ne fais pas le dédaigneux ; j'en connais bien qui désireraient un tel honneur et ne l'obtiendraient pas. Ce pauvre Rochambert, par exemple, à peine si on en a parlé pendant trois jours, et cependant sa fui a été bien tragique.

(87 ) fLorville.

Rochambert ! et que lui est-il donc arrive' ?

MO R Val.

O mon Dieu ! rien qu'une pure bagatelle, qui ne valait certainement pas les grands e've'nemens qu'elle a produits; il s'est avise' d'aller sur les brisées du chevalier de Saint-Aubin auprès d'une assez mauvaise danseuse de l'Opéra; ils se sont pris de paroles et ont été se couper la gorge au bois de Boulogne ; le premier est mort au bout de trois jours des suites de ses blessures; le second en restera, dit-on, boiteux pendant toute sa vie.

FLORVILLE

Quel affreux événement î

MORVAL.

Oui, et pour mon compte il a été doublement funeste; car il m'a fait perdre cinquante louis que j'avais gagnés la veille sur parole à Rochambert.

FLORVILLE

Tu es donc toujours aussi joueur ?

MORVAL.

Que veux-tu ? c'est ma folie, comme la tienne est la philosophie.

FLORVILLE

Et à propos de joueur, qu'est devenu d'Annecy ?

MORVAL.

Oh î c'est bien fâcheux ; ce jeune homme-là n'avait pas du tout de conduite dans son jeu ; il s'est ruiné, entièrement ruiné; ses parens se sont presque réduits à la mendicité pour payer ses dettes.

FLORVILLE

Et M. et madame de Flarcourt, comment va leur ménage maintenant ?

MORVAL,

Le mieux du monde : ils ont fini par comprendre qu'ils ne faisaient que se gêner mutuellement par leur jalousie réciproque; aujourd'hui monsieur va de son côté, et madame du sicn^ sans

( 89 ) qu'aucun des deux trouve à redire à la conduite de l'autre; ils sont dans Tenchantement de leur nouveau plan de vie.

FLOR VILLE

Pourvu que cela dure.

MORVAL.

On prétend qu'ils profitent un peu trop largement de leur liberté' : on cite même déjà des créanciers qui commencent à s'impatienter ; tout cela pourrait bien avoir une mauvaise fin avant peu.

FLORVILLE

Et le petit Delcourt, tranche-t-il toujours autant du grand seigneur?

MORVAL.

Oh ! pour celui-là , il n'a eu que ce qu'il me'ritait; à force de vouloir devenir riche, il a fait tant d'entreprises qu'il a fini par en rencontrer une qui l'a culbute', et si complètement, qu'il s'en est briile' la cervelle de désespoir.

FLORVILLE

Mais tu n'as donc aujourd'hui que des malheurs à nie raconter ?

MORVAL.

Ainsi va le monde, mon ami ; les uns tombent, les autres s'élèvent; il faut prendre son parti là- dessus. Ce'tait une belle allégorie que celle des anciens qui plaçaient la fortune sur une roue! elle est aussi vraie aujourd'hui que de leur temps.

FLORVILLE

Oui , mais c'est parce que nous sommes encore aussi fous qu'eux.

MORVAL.

0kl fais-moi grâce de ta philosophie, je t'en conjure; tu sais que c'est mon antipathie.

Cette conversation, dont nous ne rapportons ici que les circonstances les plus frappantes, conduisit les deux amis jusqu'à l'heure du souper, qu'on avait fait avancer en considération du voyageur; et celui-ci, un peu fatigué de sa route, ayant demandé la permission de se reti-

(9« ) rer de suite après, Florville se retrouva seul encore deux heures au moins avant l'heure à laquelle il avait coutume de se coucher. La soirée était belle, et il en profita pour se promener dans son jardin. Poursuivi par l'idée fixe qui l'occupait sans cesse, ses pensées se portèrent naturellement sur la comparaison entre les deux conversations qu'il avait entendues dans la journée. Quelque léger qu'il fût encore, il ne put cependant s'empêcher de remarquer l'énorme différence qui existait entre les discours de Lambert et ceux de Morval : porté par inclination et par habitude vers ce dernier, il eût bien voulu pouvoir lui accorder la supériorité; mais sur quoila justifier? c'était ce qu'il s'affligeait de ne pouvoir découvrir; et au contraire, plus il y faisait d'eiforts, plus il y voyait d'impossibilité : « Que de folie d'un côté ! était-il obligé de s'avouer, et que de sagesse de l'autre ! que d'inconséquences chez mes anciens amis ! et que de raison chez ces simples

paysans ! Aussi, que de troubles, que de revers, que de malheurs chez ceux-là î et que de contentement, que de paix chez ceux-ci I Ah I si leur croyance, dont j'étais moi-même heureux autrefois, n'était qu'une chimère, elle devrait cependant encore être regarde'e comme un bienfait pour l'homme, puisque, s'il est possible de trouver ailleurs des momens de plaisir plus vifs , nulle part ailleurs cependant on ne trouvera un bonheur ni plus assuré ni plus constant.

De telles réflexions étaient bien propres sansjdoute à lui inspirer une généreuse résolution ; mais, enchaîné par les liens d'une longue habitude, retenu par une foule de préventions contraires, effrayé des privations auxquelles il devrait se condamner, autant que des obligations qu'il aurait à embrasser, il finissait, chaque fois que son esprit ne lui fournissait plus d'objections, par rompre brusquement avec ces salutaires pensées, en appelant à son se-

( 93 ) cours de coupables distractions qui Yen délivraient pour le moment. Cette triste ressource vint encore à son aide cette fois, et, après avoir commence' par s'avouer les torts de son ami, il rentra, tout préoccupé de la recherche des plaisirs qu'il pourrait lui procurer dans sa solitude.

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