CHAPITRE VlII
Plusieurs jours se passèrent sans qu'il arrivât au cliàteau de Blaquemont rien qui mérite d'être rapporté ici. Après avoir épuise' toutes les nouvelles de la ville et tous les commentaires qu'elles leur fournirent, nos amis, n'ayant plus rien de neuf à s'apprendre, commençaient déjà, malgré toutes leurs inventions pour se déguiser la longueur des heures, à trouver qu'elles s'écoulaient bien lentement. Des parties de chasse , des promenades , des repas long -temps prolongés pour tuer le temps plus facilement, quelques cents de piquet dans la soirée, ne remplissaient encore qu'imparfaitement leurs journées, dont l'ennui, quoi qu'ils fissent pour l'éloigner, ne venait que trop souvent réclamer sa paît. Moryal pro-
(95 ) posa V écarté, pour varier, disait-il, l'uiiiformité du piquet et pouvoir ainsi rester plus long-temps au jeu; il proposa aussi, et toujours pour la même fin, d^interesser celui-ci davantage.
Florville y consentit, et dès ce moment tous les autres amusemens furent interrompus pour celui du jeu, dont les chances alternatives laissaient toujours mie des deux parties avide de regagner sa perte ou d'augmenter son gain.
Cependant les chances ne se balançaient pas également ; Florville avait déjà perdu près de deux mille écus, et dans l'état actuel de sa fortune, cette perte lui était infiniment sensible; c'était d'ailleurs presque tout ce qu'il avait en réserve, et il se voyait réduit à songer aux moyens de se procurer de suite de nouveaux fonds, lorsqu'un jour de grand matin, avant même qu'il fût encore levé, Firmin, son valet-de- chambre, vint lui annoncer que Delorme était là qui demandait à lui parler.
Ayant donné Tordre de le faire entrer,
( 96 ) celui-ci commença par s'excuser de venir l'interrompre de si bonne heure; « mais, continua~t-il , je savais que je vous trouverais encore moins libre plus tard, et j'ai un besoin essentiel de vous parler de suite.
FLORVILLE
Vous avez fort bien fait, Delorme, d'en agir ainsi; et si je puis quelque chose pour vous, soyez persuadé que je ne me ferai pas prier.
DELORME
Je vous en remercie de tout mon cœur, monsieur, et, pour en venir de suite au fait, afin de vous retenir moins long-temps, c'est que je me suis mis hier d'accord avec Jérôme pour ses trois journaux de terre dans les bas-fonds ; mais je me suis réservé le droit de me dédire jusqu'à ce que je sache s'il peut vous convenir de me vendre les cinq que vous avez au même cudroit et qui touchent aux siens.
FLORVILLE
Mais ils font partie de votre marché, Delorme.
DELORME
Oui, monsieur, et ce n'est pas un inconvénient; si vous me les vendez, nous en diminuerons le prix sur mon bail, et tout sera dit.
FLORVILLE
Qu'avez-vous donc qui vous presse si fort? votre bail, si je ne me trompe, a encore dix ans à courir.
DELORME
C'est vrai, monsieur; mais j'en ai besoin pour une affaire que je médite, et dont je ne vous ai pas encore parlé, parce que jusqu'à présent elle n'était qu'un projet. Je marie Ursule, ma fille aînée, à Nicolas, le fils aîné de Genssion. Son père lui donne en dot une pièce de terre qui n'est séparée de celle de Jérôme que par la vôtre, et voilà pourquoi je voudrais en traiter avec vous, afin de les réunir toutes en un seul morceau.
Vous m'ëtonnez , Delorme ; il me semble que votre fille aurait pu trouver mieux.
DELORME
Peut-être, en effet, aurait-elle pu trouver quelque chose de plus du côte' de la fortune ; cependant Genssion n'est pas sans rien; il donne quatre bons journaux de terre à son fds et une somme de douze cents francs comptant pour se mettre en ménage; si ce n'est pas tout ce que j'aurais pu désirer, j'en suis amplement dédommagé par l'excellente conduite et par les bons sentimens du jeune homme, que j'étudie depuis long-temps, et dont tout le monde s'accorde à faire l'éloge.
FLORVILLE
J'en ai aussi entendu parler dans ce sens ; et, sous ce rapport, je vous en fais njon compliment ; mais, cependant, un peu plus de fortune n'aurait pas nui.
DELORME
NoU)Saus doute; mais il aurait fallu
(99) qu'elle se trouvât avec la même re'union de bonnes qualités ; et ce sont deux choses bien difficiles à rencontrer ensemble aujourd'hui. Je n'ai pas vu lieu d'y réussir, et dans la nécessite' de faire un choix entre plus d'argent ou plus de vertus, j'ai donné la préférence à ces dernières, parce que je les crois plus utiles au bonheur que l'argent, qui se perd si facilement par le défaut de conduite. A quoi aurait servi à ma fille de trouver un mari qui lui aurait apporté trois ou quatre mille francs de plus, et qui aurait peut-être fait son malheur par les défauts de son carac- , tère ? »
Florville se pinça les lèvres en entendant ces paroles; mais il se remit aussitôt, et, changeant de conversation, il continua : u Au reste, ce que je vous en dis, n'est que par l'intérêt que je porte à votre famdle ; vous savez mieux que moi ce qui convient à Ursule, et je connais assez votre sagesse pour être certain que vous n'aurez agi qu'avec
( ïoo ) toute la prudence ne'cessaiie.Ainsi,pour en revenir à votre proposition, puisque vous tenez à ces cinq journaux de terre, je ne veux pas vous les refuser ; combien m'en donnerez-vous ?
DELORME
J'attends que monsieur me dise ce qu'il de'sire en avoir. »
Florville, dont on connaît le besoin pressant d'argent, crut devoir ne pas l'effrayer par un prix trop élevé, et , après avoir réfléchi un instant, il lui en demanda cinq mille francs.
DELORME
Monsieur ne connaît pas la valeur de ce morceau de terre ; c'est le meilleur de tout le terroir. Je l'ai fait estimer et estimé moi-même : je lui en offre six mille francs. »
A cette proposition inattendue, Florville fixa sur Delorme des yeux où se pei{5naient la surprise et l'admiration.
«Quel diable d'iiommc ctes-vous donc ? lui dit-il enfin. Vous voulez
( loi ) payer plus cher qu'on ric vous demande !
DELORME
Je dois, en conscience, avertir monsieur de son erreur; ce serait un vol ve'ritable d'en profiter.
FLORVILLE
Eli bien ! soit ; mais je ne veux pas être vaincu en géne'rosité ; j'accepte les six mille francs que vous m'offrez, et j'en emploierai la différence avec le prix que je vous demandais en divers objets que j'offrirai à Ursule pour cadeau de noces.
DELORME
Ce sera alors une double reconnaissance que nous devrons à monsieur, et je lui en faisyjdès aujourd'hui, mes sincères remercîniens. »
Florville, presse' d'argent,, et ne voulant pas en demander avant la signature du contrat, fit venir en toute hâte un notaire qui rédigea de suite l'acte de vente, et midi n'était pas encore
sonne, que tout e'tait déjà terminé et les six mille francs payés.
Ainsi tiré d'inquiétude sur ce point, Florville se remit à jouer avec une nouvelle ardeur, espérant toujours regagner ce qu'il avait perdu ; mais les chances lui devinrent de plus en plus défavorables, et en moins de trois jours il perdit, non-seulement ies cinq mille francs du prix de sa vente, mais encore les mille francs qu'il s'était engagé à employer en cadeaux pour Ursule.
Qui dira son désespoir d'un tel résultat? Il proposa de jouer sur parole ; mais Morval ne lui répondit que par un sermon moitié sérieux, moitié ironique, sur le danger d'une telle conduite. « Tu m'appelais joueur, lui dit-il, et voilà que tu te montres toi-même plus passionné que moi. La veine n'est pas pour toi en ce moment, mou ami; plus tu t'obstinerais , plus tu perdrais : ce n'est pas mon habitude de ruiner mes amis : ta perte est déjà assez considé-
( io3) rable : je ne veux pas Taugmenter au point de te gêner. »
Florviîle, qui n'avait fait et ne voulait faire à personne part du ve'ritable état de ses affaires, fut obligé d'afficher une insensibilité qu'il était bien loin cependant d'avoir pour cette perte, et la journée qui la vit se consommer, se passa aussi gaîment, en apparence, que les précédentes ; mais, pour me servir d'une expression populaire, le diable n'y perdit rien , et la nuit lui revalut, et même avec usure, tout ce que le respect humain lui avait dérobé dans le jour, de malédictions, d'imprécations, d'emportemens et de fureur. Incapable de trouver un seul moment de repos dans son lit, le malheureux propriétaire de Blaquemont descendit au jardin dans l'espoir que la fraîcheur de la nuit calmerait la vive agitation dont il était tourmenté ; mais ce fut inutilement, ses remords l'y suivirent et aussi vifs et aussi brûlans.
Ainsi qu'une eau fangeuse qui retient
( 104 ) sous sa croûte épaisse les fétides vapeurs quelle renfertne, répand au loin cependant de mortifères exhalaisons dès qu'une main imprudente a troublé son repos, de même un cœur coupable peut bien jouir pendant quelques instans d'une trompeuse tranquillité'; mais le moindre clioc qu'il e'prouve, re'veillant en lui une foule de de'plorables souvenirs, rend à ceuxci toute leur e'nergie, et les lui présente réunis en une masse accablante, semblables à une légion de spectres accusateurs dont les voix menaçantes lui crient anathème et lui dénoncent les vengeances suspendues sur sa tête.
Florville, sans doute, n'avait commis aucun de ces grands crimes dont le seul souvenir est un enfer anticipé pour celui qui s'en est rendu coupable ; mais que de graves reproches n'avait-il point à se faire ! avec quelle déplorable légèreté n'a-t-il point abandonné ces croyances salutaires qui
( io5 ) avaient fait le bonheur de son enfance et d'une partie même de sa jeunesse ! avec quelle honteuse inconse'quence n'a-t-il point adopte les principes oppose's contre lesquels sa raison ne cessait de réclamer I quelle imprudence dans ses jugemens ! quelle fureur dans ses plaisirs! quelle folie dans sa conduite! Il se rappelle les conseils si sages et si méprisés de son vieux père; il voit sa malheureuse épouse, dont il devait être le soutien et le guide, tombant au printemps de ses jouis victime de leurs communes erreurs. Sa fille aussi, sa fille chérie lui apparaît pour lui demander compte de sa fortune dissipée, et, semblables à ces noirs démons qui rient des malheurs qu'ils ont faits, il voit en même temps et l'insensibilité d'un Morval consolant ses regrets par d'ironiques conseils, et les torts d'ime Melanic l'éloignant d'une réforme qu'elle redoute, et la perfidie d'un monde trompeur aux promesses duquel il a eu la sottise
( io6 ) de croire, et qui n'a su lui donner que les remords qui le déchirent.
Confondu aux souvenirs de tant d'erreurs et à la vue de leurs tristes résultats, incapable de s'excuser et ne trouvant en son propre cœur que des motifs de reproches et de condamnation, le malheureux Florville voudrait en vain se fuir lui-même et arracher de son esprit ces importunes pense'es ; la justice de Dieu, d'accord avec sa bonté, ne le permet pas ; il faut qu'il souftVe, parce qu'il a pèche' ; il faut encore qu'il souffre, parce que, des réflexions que lui inspirent ses douleurs, peuvent naître son repentir et son retour au bonheur.
Ce fut sans doute par une disposition bienveillante de cette même bonté divine que ses pas incertains le portèrent sous les fenêtres de la ferme de son château. Le calme qui régnait sous ce toit heureux contrastait trop avec la brûlante agitation de son âme pour qu'il nci\ fît pas la
( 107 ) remarque : « Tu dors, vertueux Delorme, dit-il en lui-même, tu dors en paix, et moi je veille pour les regrets et les remords ! Peut-être en ce moment un songe flatteur te fait assister par avance aux noces de ta fille bienaime'e; tu jouis de la joie de ta famille ; tu reçois les complimcns de tes amis ; tu bénis (es enfans; lu leur souhaites une longue suite de jours heureux comme les tiens, et moi, maudit de Dieu, abandonné des hommes, traître à ma famille, traître à moi-même, je veille poui les regrets et les remords. >
Florville n'était point encore assez profondément perverti pour ne connaître que les fureurs du désespoir ; quelques larmes vinrent ici mouiller ses paupières ; son cœur oppressé en respira plus librement; sa douleur s'en trouva soulagée, et, rendu enfin à des pensées plus calmes, quoique encore aussi tristes, il crut pouvoir essayer
( io8 ) d'aller demander à un sommeil réparateur l'oubli des peines qui l'accablaient.