II, 50, V
5. Les frères Parfaict, HUtoire du Théâtre françois depuis son origine^ t. UK p. 510, note.
Et la finesse coustumiere D'une gentille Tresoriere, Dont le mestier est descouvert Non loing de la place Maubert^,
J'ai vraiment de la peine à comprendre comment M. E. Chasles a pu trouver entre cette comédie et YEugène de Jodelle de telles similitudes qu'à ses yeux la pièce de Grévin n'est qu'une imitation évidente de l'autre*. Notez que M. Chasles, dans son étude sur La Comédie en France au xvi* siècle, n'analyse même pas la Trésorière : il se contente de renvoyer au compte rendu qu'il a hiià*Eiigènel « Même donnée, dit-il, même situation principale, même rencontre fâcheuse de trois personnes, toutes les trois dupes d'une seule femme. » Voilà une œuvre dramatique bien vite approfondie et appréciée! A supposer qu'il y eût ressemblance, Grévin échapperait encore au soupçon de plagiat. Il aurait emprunté son sujet, non à Jodelle, mais à la chronique scandaleuse du temps, comme Jodelle lui-même. L'esclandre qui sert de thème à la Trésorière avait assez amusé les contemporains pour qu'ils s'y divertissent derechef. Sans compter que « trois hommes dupes d'une seule femme », cela a pu se voir plusieurs fois. En réalité, la pièce de Jodelle et celle de Grévin n'ont de commun que de mettre sur la scène une femme adultère, et ni les caractères, ni l'intrigue, ni le détail ne peuvent supporter une comparaison réfléchie. Voici l'argument à'Eugène en deux mots : Eugène est un abbé (j'ai dit ce qu'il faut penser de la profession du protonotaire). Cet abbé a marié sa maîtresse Alix à un lourdaud qui ne le gênera pas dans ses plaisirs, « des plaisirs sans scandale et de l'amour sans peur ». Mais Alix reçoit les hommages du capitaine Florimond, qui revient de la guerre ignorant son mariage, et dont jadis elle avait déjà reçu
2. E. Chasles, La Comédie en France au wV siècle^ p. 57. Cf. Petit de Julleville, Histoire de la langue et de la littérature française des origines à 1900, Paris, en cours, t. ni (1897), p. 300.
les cadeaux. Bientôt Florimond découvre la dupKcité d'AKr, et qu'elle possède mari et amant. Furieux, il accourt chez elle, et enlève bourgeoisement les meubles qu'il lui avait donnés. Une réconciliation générale termine la pièce : Florimond épouse une sœur d'Alix, éprise de lui, et qui a joué un rôle important dans l'intrigue; l'abbé retrouve ses amours, et le mari s'engage de façon formelle à souffrir docilement son déshonneur. De benêt, il devient philosophe. La Trésorière ^ourreiii s'appeler la coquette démasquée : Eiigène^ c'est simplement le mari complaisant. Grévin ne doit pas à Jodelle cette situation vraiment bouffonne, l'imbroglio qui met brusquement en présence le mari, la femme et les deux amants. Que lui a-t-il pris du reste? Où donc est cette « analogie soutenue » dont M. Ghasles s'étonne que les lecteurs n'aient pas ressenti l'impression? M. Ghasles fait à l'auteur de la Trésorière une concession : « C'est que Grévin brouille hardiment ce qu'il emprunte. Il ajoute des incidents à l'action, des traits caustiques à chaque scène. » Autant dire qu'il y ajoute du talent. C'est exact. Une grande distance sépare les deux essais tant au point de vue de la poésie qu'à celui de l'invention comique. Jodelle ne donnait qu'une pièce honorable, mais assez plate et parfois ennuyeuse; Grévin a écrit d'une plume alerte une comédie pimpante et gaie.
Celle qu'il intitule Les Esbahis^ a pour sujet les tribulations d'un vieillard amoureux, « le sire Josse, marchand ». Saluons ce nom, que Molière reprendra et rendra proverbial. Étant donné le penchant de Grévin à la satire, nous allons encore trouver une comédie satirique. Est-ce une satire personnelle? V Avant-Jeu nous apprend que la hardiesse mordante de sa première comédie avait créé des ennemies à l'auteur parmi les habitantes du quartier Maubert :
L'autre poinct qui m'a faict venir Est pour vous faire souvenir
!• V actes divisés en scènes; 2531 vers.
De ceste plaincte, qui fut faicte N*aguere encontre le Poète, Pour la rancune et le soucy Des dames de ce quartier cy*....
Apparemment plus d'une avait cru se reconnaître :
Car quand le Poète pense faire
Quelque chose pour vous complaire,
Elles prennent opinion
Que c*est à leur intention,
Et que tousjours on parle d*elles,
Si aux Comédies nouvelles
On a possible découvert
Un Ueu de la place Haubert*.
Cette fois Grévin déclare qu'il met en scène des bourgeois d'un quartier voisin et
Que ceste Comédie est faicte Sur le discours de quelque amour Qui s*est conduit au carefour Desainct Sevrin'....
Simple malice du poète : la pièce roule sur une aventure assez banale pour que les paroissiens de Saint-Séterin n'aient pas eu à s'émouvoir.
Le bonhomme Josse s'est vu enlever sa femme par un de ces gentilshommes qui passent leurs journées à « deviser sur un contoir » avec les jolies boutiquières. Ayant reçu avis de la mort de l'infldèle, il lui vint l'idée de convoler, et son voisin Gérard lui a accordé la main de sa fille Madeleine. Celle-ci, par exemple, ne lui a pas accordé son cœur. Éprise d'un jeune avocat qui l'aime, nous l'entendons se lamenter sur l'aveuglement des parents, qui ne pèsent que les motifs d'intérêt et ne voient dans