I, 96 : Courir les champs pour un bon bénéfice
avec le cinquième, le second avec le quatrième, et le troisième avec le sixième. Le chef de la Pléiade a vu sans doute dans ces trois vers qui se succèdent sans rimer entre eux une harmonie peu conforme au génie de notre langue. Dans le système que Ronsard a le plus généralement employé, les vers 1 et 2 de chaque tercet riment entre eux, et le vers 3 du premier tercet rime avec le vers 3 du second. Ainsi, en désignant les mêmes rimes par une lettre, on aura la formule a, 6, 6, a, a, 6, 6, a, c, c, dy Cy Cy (l. Ccttc dispositiou, devenue classique, est celle que nous rencontrons pour la grande majorité des cas dans les sonnets de Grévin :
Nous disons que les Rois ne demandent que guerre, a
Qu'ils y prennent plaisir, et que nous ce pendant, b
Comme pauvres vassaux, en portons le tourmant, b
Et eux ce qu*ils en font c*est pour le monde acquerre. a
Quand il fait mauvais temps, et qu'on oit le tonnerre a
Grumeler pesle-mesle au Ciel, subitement b
La faulte est sur le Ciel remise entièrement : b
Si le bled ne vault rien, on accuse la terre. a
Nous ne -voulons jamais nostre faict accuser, c
Nous sçavons assez bien de Tautre y deviser, c
Et sur le magistrat nos propres maux remettre. d
Qui ne sçauroit, bon Dieu ! que la guerre et la mort, e La ravine des eaux, et famine, ne sort €
Sinon que des péchez que nous osons commettre^. d
Dans toute la première partie de VOlimpe et de la Gélodacrye^ il ne se trouve aucun sonnet d'une autre forme. Dans la seconde partie de VOlimpe^ on dirait que l'auteur a pris à tâche de varier ses rythmes et qu'il a cherché de parti pris des combinaisons nouvelles dans Tarrangemenl des tercets (car les quatrains restent invariables). Dans certains sonnets, nous avons, au second terceU
les vers 1 et 3 rimant ensemble, le vers 2 rimant avec le vers 3 du tercet précédent, selon la formule c, c, d, e, rf, c :
En ce pendant on voit par la despouille tienne c
Discourir un bragard sur la langue ancienne» c
Dont il a desrobé le plus riche butin : d
Tu acheptes tes maux, et il vend l'apparence; e
II vit en grand plaisir ; tu te levés matin d
Pour servir au public, dont il ha recompence*. e
Mais Grévin ne s'est pas contenté de ce second type de sonnet, dont Ronsard fournissait des exemples. Yoici une disposition, suivant c, (2, c, e, e, et, qui lui appartient bien en propre :
Une pluye de pleurs, la niie de malheur c
A mouille et caschë le voile et le cordage, d
Lesquels furent tissus d'ignorance et d'erreur : c
Mes deux astres jumeaux à moy ne se présentent, e
Et l'art et la raison dans la vague s'absentent, e
Si bien que je ne puis espérer le rivage'. d
On voit le principe de cette construction nouvelle. Elle consiste tout simplement dans une inversion du système précédent : au lieu que ce soit le premier tercet, c'est le second qui reproduit la forme usuelle dans laquelle les vers 1 et 2 riment ensemble, et les vers 1 et 3 riment enti'e eux dans le premier tercet, au lieu que ce soit dans le second. L'inconvénient, qui a dû paraître décisif à Ronsard, c'est que le vers 14 du sonnet se trouve séparé par trois vers (présentant deux rimes à eux trois) du vers 10 avec lequel il rime. Même critique pour un sonnet suivant la formule c, d, rf, e, c, e :
i. Il, 307, V. 2S-28. Cf. 225, v. 25-28; 233, v. 23-28; 236, v. 23-28; 238, v. 9- U; 240, ▼. 23-28; 310, v. 9-14.
2. II, 225, V. 9-14 {présentent^ absentent, pris comme rimes masculines).
Nostre bien, nostre amour, nos désirs amoureux, e
Esgalez aux souspirs d*une fascheuse atlante, d
Viennent pour renforcer Tamitié espérante : d
Vivons donc constamment, ma toute désirée, e
Jamais paire d*amans ne furent plus lieureux, c
Si je suis Theagene et vous ma Gariclee'. e
Le premier tercet offre deux vers à rime suivie, comme dans le sonnet classique ; seulement ce sont les vers 2 et 3, au lieu des vers 1 et 2; quant au second tercet, c'est celui que Ronsard emploie à défaut du tercet classique, et le vers 2 de ce second te^cet rime avec le vers I du premier. Il en résulte que trois vers et deux rimes s'interposent entre les rimes amoureux et heureux. Enfln, dernière innovation de Grévin : deux tercets pareils, les vers 1 et 3 rimant ensemble, les deux vers du milieu rimant ensemble, soit la formule c, dy c, a, (f, e :
Le printemps me deplaist, Testé m*est ennuyeux : c
Le jour 'je suis pensif, la nuit je ne repose, d
Pensant incessamment aux rayons de vos yeux : c
Et entre ces malheurs dont je suis tormenté, e
J*ny seulement recours aux vers que je compose, d
Qui plaignent avec moy vostre grand cruauté*. e
L'harmonie de pareils vers n'a rien de choquant pour l'oreille. Celle dernière forme de sonnet méritait-elle une fortune qu'elle n'a pas eue? Grévin ne l'a employée qu'une fois, et je ne rapporte du reste ses tentatives métriques que comme une nouvelle preuve de l'activité d'esprit chez un poète à qui rien ne demeurait étranger de ce qui intéressait la poésie.
B. Odes. — En disciple attentif de l'écrivain le plus fécond dans ses inventions rythmiques, le plus varié dans l'adaptation ou la création des mètres dont il a fait usage, Grévin, à l'instar
(le Ronsard, cliei-che soigneusement à diversifier la forme de sa |iiiésie lyrique, ainsi qu'on peut s'en convaincre en passant en iTvue ses odes. J'indique pour chacune d'elles, quand il y a lieu, iiiic ode de Ronsard pouvant servir de terme de comparaison.
1° À Hector de LigniviUe. — Ode du geni-c de celles que Rons;iril appelait pindariqucs, avec la division un peu pédante, si l'on ii^c ainsi parler, en strophes, anlistrophes et épodes. Vers de 7 syllabes. La strophe (ou aniistrophe) comprend 12 vers : un <l>i;iLrain a, b, b, a, un quatrain à rimes plates c, c, d, d, un (jiiatraine, f, f, e.
Il n'est rien si precîeui a
Que le mérite de gloire b
Eslev^ par la Mémoire b
Dedans le séjour des dieux ; a
Il n'est rien plus admirable c
Qu'un souvenir honorable c
De ceux qui pour guide ont eu d
\x& Filles de la Vertu, d
Qui d'une langue première e
Unt essayé les douceurs f
Des neuf Castalidcs sœurs, f
s en leur carrière'. e
L'épode est formée d'un quatrain à rimes croisées g, h, k, g, suivi d'un quatrain Ji rimes plates i, (, ;', ;'.
Il n'y a pas dans Ronsai-d d'ode toute semblable. Celle qui s'en ( ,ii)proche le plus est l'ode : « Il faut aller contenter'.... »
2° Sur la Paix. — Strophes de 10 vers de 7 syllabes; deux itTcets et, o, b, c, c, b, un quatrain à rimes suivies d, d, e, e.
Au lieu de croiser les piques a
Pour les querelles antiques, a
:. RoBRABD, éd. P. 81.,
Et de courir à l'assault» b
Au lieu d*armets et cuirasses, c
De coustelats et de mftsses, c
D*une surprinse en sursault, b
Sur le lut et sur la lyre d
Lon s*essayra de bien dire, d
Sur un esclatant haubois c
Lon contrefera la voix*. e
Pas d'ode de ce genre dans Ronsard.
3° A Madame d' Warty. — Ode pindarîque. Strophe de 18 vers de 8 syllabes d'un arrangement compliqué : a, a | 6, c, c, 6 | rf, eyd,e\ /; /, j, y I A, t, t, h.
Ainsi que la mer irritée, a
Par l'abboy des vents suscitée, a
Contre une roche au pied cave b
Fait broncher une nef errante, c
Ou le nocher plore et lamente, c
Voyant son chemin dépravé , b
Puis cessant le vent qui la bat, d
En un coup ses ondes retire, e
Et fait appaiser le combat d
D'entre ses eaux et la navire, e
Et que la voulte des hauts Cieux /
Ores serene ses beaux yeux, /
Ores pleurant sur nostre teste, g
Se brunit en une tempeste : g
Ainsi luy tantost approuvant, h
Tantost desprisant tout ensemble, i
A l'air et à la mer resemble i
Subjectis au vouloir du vent*. h
L'épode, en vers de 7 syllabes, est;, k,j, k, U wi, /, m, n, n, 0, p, p, 0.
Cf. la première ode de Ronsard : « Toute royauté qui desdaigne'.... »
4*^ A Jaques Grévin. — Vers de 6 pieds. Un quatrain a, fc, a, 6, et deux vers rimant ensemble c, c.
Bien plustost en arrière Les chevaux porte-feux Feront une carrière^ Chose estrange à nos yeux, Que la mondaine race Renonce )i son audace'.
Cf. Ronsard : « La lune est coustumierè'.... » 5** A Talon. — Ode pindarique. Strophe de 12 vers de 8 pieds, formée de 3 quatrains à rimes diversement croisées a, 6, a, 6 |
c, dy Cjd\ €, fy fy 6.
Qui feit la voulte séparée
D'avec les autres elemens,
De mille feux estre esclairee
En un tapis de Diamants :
Et les deux essieux de ce monde
Soustenir en leurs gonds le Tout,
Qui feit ouvrir des eaux la bonde
Pour Tarrouser de bout en bout,
Qui du feu, de i*eau, de la terre
Feit appaiser Tinimitié,
Celuy envoya FAmitié,
Qui nous point et qui nous enserre*.
Epode en vers de 7 pieds gy hy A, gf, t, i, y, ky A, j. C'est le rythme de la célèbre ode de Ronsard au chancelier de L'Hospital : « Errant par les champs de la grâce*.... »