CoRLiBU, op, cit., p
3. M. Ratkaud, Les Médecins au temps de Molière. Paiis, 1865, p. 22.
EUe atteignait Grévin dans sa considération, et .le frappait d*autant plus durement qu'elle était injuste et qu'il n'avait pas manqué à l'honneur. Nul doute qu'il n'en ait ressenti un vif chagrin. Sa personne, en tout cas, restait hors des entreprises de ses ennemis. Il avait quitté la France sans esprit de retour. Il était attaché à une princesse dont il avait célébré les mérites et chanté le mariage : la princesse Marguerite de France, épouse de Philibert-Emmanuel, duc de Savoie.
Impossible de savoir exactement l'époque de son arrivée à Turin. Le 20 octobre 1567, il demeure encore h Anvers (dédicace des Emblèmes d'Adrien le Jeune). Peu après, il en est parti ; la dernière page des Venins porte cette mention : « De l'imprimerie de Cristofle Plantin, à Anvers, 1567, au mois d'octobre ». Disons fin octobre, pour tout concilier. Dans un avertissement au lecteur, Plantin, pour s'excuser des fautes typographiques, invoque « l'absence de l'autheur, lequel n'a peu voir les corrections ».
Français, poète et proscrit, Jacques Grévin avait tous les droits à la protection d'une fille de François P% instiniite et bonne. Cette princesse ne démentit pas les dithyrambes de la Pléiade. Amie des lettres comme les deux autres Marguerite, sa Linte et sa nièce, elle a sur elles la supériorité de ses vertus. Catholique (officiellement du moins), elle se montra secourable aux protestants. Elle ne demandait pas aux hommes de mérite s'ils étaient protestants ou catholiques. Quand elle appela Cujas à Turin, elle fit envoyer à Bourges, pour le remplacer, François Hotman. Elle avait réclamé pour Ronsard un bénéfice*; elle accueillit Grévin, ennemi de Ronsard. « Cette
i. RonsARD, éd. P. Bl., YIII, 137.
v(»rlueuse princesse, dit Collelel, ayant connu son mérite par ses eserits» le retint pour son médecin ordinaire, l'appela auprès de sa personne à Turin, luy, ia femme et sesenfants^ le gratifia d'une charge de conseiller d'Ëtat de Piedmont et de Savoye, et se servit de son ministère en plusieurs affaires importantes h sa personne et à son estai. » Ces renseignements du consciencieux biographe sont confirmés par un document qui se trouve à la Bibliothèque nationale, au Cabinet des Titres, parmi les Pièces originales. Dans un des volumes de ces Pièces originales^ qui proviennent des anciennes Archives de la Chambre des Comptes, et constituent par suite des éléments d'information d'une authenticité officielle, il existe une courte notice sur Grévin, où je relève ces mots : « Mai^erite de France duchesse de Savoie [lej retint pour son médecin et le retira à sa cour à Turin, sa femme et ses enfants ; et le fit conseiller d'estat de Savoie et Piémont »^ Le manuscrit portait
d'abord son enfant : on a corrigé ensuite.
Nous touchons ici a la période de la vie de notre auteur sur laquelle nous avons trouvé le moins de renseignements. C'est au moment où il devient pei'sonnage officiel qu'on cesse d'être informé de ses actions. Les Archives ducales restent muettes à son égard*. Les historiens locaux ne viendront pas à notre secours. Seul, Samuel Guichenon, auteur d'un excellent ouvrage sur la maison de Savoie, fait mention de Grévin. Il est vrai que son indication mérite d'être retenue : il signale Grévin parmi les précepteurs du duc Charles-Emmanuel, fils unique de Philibert-Emmanuel (né en 1562). Voici le passage de Guichenon : « Ses précepteurs furent en divers temps Ânthoine Govean, Guy
1. Bibliothèque nationale, manu$criU, fond» français ^ n* 27 891 (Pièces oiiginaleSf Dossier Grévin, n* 51 7-48). Cf. Goljet et Niceros.
2. Voici la liste des documents qu^on a consultés à la Surintendance des Archives du Pi<^mont, ï Turin, sans y rencontrer le nom de Grévin : les Patentes ducales enregistrées par la Chambre des Comptes, le Registre du Contrôle des Finances, les Cnnti délia Casa Realedal 1561 al 1570 ; les Letlere pariicolari, les Leitere Ministri, les t ibies des ProtocoUi ducali.
Pancirolle, François de Vimercal, François Valleriole, Jean Argentier, Jean-Baplisle Benedelti, Jean-Baptiste Giraldo, Alfonse d'Elbene et Jacques Grevin, personnages signalés en doctrine »*. Et comme autorité, Guichenon cite en mai^e un éloge manuscrit de Charles-Emmanuel, écrit en latin par le jésuite Pierre Monod'. Mais de quelle nature ont pu être les missions confidentielles auxquelles Colletet fait allusion? La duchesse cmploya-t-elle Grévin pour les intelligences qu'elle entretenait secrètement avec Genève? Le nom de Grévin ne figure pas, à Genève, sur les Registres du Conseil. Grévin fit un voyage à Rome. Était-ce en simple touriste, était-ce en qualité d'envoyé diplomatique? 11 y aurait. quelque chose de piquant à voir un protestant accrédité auprès de la Curie par un prince qui compta toujours parmi les plus violents ennemis des prolestants. En tout cas, ce voyage réveilla chez Grévin l'amour des lettres et de la poésie. A Rome, il parcourut la ville, contempla les ruines, lut Pétrarque, et écrivit vingt-quatre sonnets qu'il dédia à Madame de Savoye. Par ces sonnets, le dernier de ses ouvrages et non certes le moins remarquable, nous allons connaître l'état de son esprit vers la fin de sa vie. (A la Bibliothèque nationale, il existe deux copies de ces sonnets : Tune dans le fonds Dupuy*, l'autre dans un curieux manuscrit de Lestoile qui appartint au président Bouhier : RecueiU divers bigarrés du grave et du facétieux, du bon et du mauvais, seUm le temps. Par Pierre de rEtoillej père de Claude de VEtoile de r Académie française, et de sa propre main^. En tète des vers
i. s. GoicHEHOR, Histoire généalogique de la royale maison de Savoye. Lyon, 1660, t. I, p. 709.
2. Cf. Inventaire des titres recueillis par Samuel Guichenon.... Lyon, 1851, fol. 60 ▼% n* 50.
3. Bibliothèque nationale, manuscrits, fonds Dupuy^ n"* 845, fol. 2-7.
4. Bibliothèque nationale, manuscrits, fonds français, n"" 25560, fol. 166-174. Nous donnons ci-après, en Appendice, le texte de ces sonnets, qui n'ont encore été imprimés que dans des ouvrages tirés à petit nombre (voir plus haut la Bibliographie, n* 22. 11 faut noter que M. Tricotel n'a pas connu la copie de la collection Dupuy).
de Grévin, on lit ce litre : Vingt-qwitre Sonnets de Grevin mr Rome) .
Un tel sujet ne pouvait manquer de le tenter. Jadis, il avait chanté « le bonheur et malheur de la ville de Rome ». Il avait voulu
buriner d*uDe main plus heureuse Dans Tacier immortel ceste Ville poudreuse*.
(Ce qui a fait supposer à tort qu'il aurait nourri l'ambitieux dessein d'écrire en vers toute l'histoire de Rome) '. Cette œuvre poétique se perdit, ou l'auteur crut devoir la détruire, soit par modestie, soit par prudence :
Mais le Temps envieux, envieux de mon bien, S opposant contre moy, a converti en rien Ce que j*avoy tracé, et d*une faulse crairicte De l'œuvre commencé, tira la main oontraincte'.
Ces vers dont il regrette la perte ne sont pas les sonnets que Lestoile nous a transmis. Grévin écrivit ces sonnets après une visite à Rome. Entre 1559, année où la princesse Marguerite devint « Madame de Savoye », et 1560, année où parut, dans rOlimpCj l'Élégie qui contient le passage ci-dessus cité, il n'y a pas place pour un voyage de Grévin en Italie. Ces premiers vers sur Rome étaient-ils des vers latins, inspirés par les Antiquilez de J. Du Bellay, qui avaient vu le jour en 1558? On a disserté * sur une pièce de vers manuscrite, De Roma incerti aiUhoriSy dans laquelle on a vu le modèle d'un des sonnets de J. Du Bellay, et dont la forme même accuserait plutôt une traduction ^ (la pièce se compose de quatorze vers, coupés comme ceux d'un sonnet).
2. E.Facuet, La Tragédie françai^te au xvr siècle ^ p. 121. 5. I, 114, V. 17-20.
4« Du Bellay, éd. M-L., Il, 554.
5. Bibliothèque nationale, nfanu4cn7«, /bn^/j^/a/tn, n'^SloS, fol. 72, et 8159, fol. 113.
Constituerait-elle une épave de ces essais de Grévin dans la poésie latine? En tout cas, un détail géographique des Sonnels $ur Rome prouve bien que leur composition se rattache au séjour de Fauteur à la cour du duc de Savoie. J'avais, dit-il, une telle connaissance de Rome par mes études,
Que soudain j*eus désir d'en voir la venté.
Je pasmy l Apennin, . . ' .
Il ne parle pas des Alpes, parce qu'il venait, non de France, mais de Turin.
Voir Rome, reconnaître ses monuments, saluer ses ruines avec piété, fouler la poussière des anciens, la prendre en main pour ainsi dire : Expende Ànnibalem !... Il semblerait que ce dût être là pour les hommes de la Renaissance, si épris de l'antiquité, la cause d'une volupté profonde et l'occasion de laisser échapper des pages émues. D'où vient qu'on remarque, dans les écrits de ceux qui ont visité Rome, une absence de toute ivresse qui, chez des modernes, passerait pour du dédain? C'est que, lors même qu'ils ne se trouvaient pas possédés par quelque préoccupation particulière, ils étaient trop humanistes, ou du moins trop exclusivement humanistes. L'étude leur avait tellement fait une âme antique, qu'ils connaissaient Rome avant d'y venir. Un manuscrit leur en disait plus qu'un monument. Quand ils se hâtaient vers les bibliothèques, ils passaient distraits devant les ruines. Leur érudition toute « livresque » les rendait étrangers au sentiment archéologique, comme d'ailleurs au sentiment de la nature. Erasme, traversant les Alpes pour la première fois de sa vie, composait des vers latins sur les inconvénients de la vieillesse *• Dans les lettres qu'il écrivit de Rome, pas un mot qui trahisse le moindre transport chez le savant voyageur. Rabelais ne nous a pas livré ses impressions. Olivier de Magny ne rapporta de Rome