Discours sur V Antimoine, fuU
commentaire de ces paroles : « Je suis bien marri que mon livre ne vous a autant agréé que la beauté de vostre Olympe, et que n'y ayez pris autant de plaisir que à vos baisiers ». Grévin irépondit.
Sa réponse s'appelle : Le Second Discours de Jaques GrévWf Docteur en Médecine à Paris^ sur les vertus et facilitez de l'Antimoine^ auquel il est sommairement Iraicté de la nature des MinérauXj veninSj pestes^ et de plusieurs autres questions naturelles et médicinales^ pour la confirmation de ladvis des Médecins de Paris^ et pour servir d'Apologie contre ce qua escrit M. Lois de Launar/n Empirique (1507), Si je transcris ce titre en entier, c'est pour avoir le plaisir d'en citer un commentaire spirituel : « Ce long titre, a-t-on dit, ce sommairement y qui fait songer au compendieusement dont l'Intimé foudroie le malheureux Dandin dans les Plaideurs^ cette énumoration terminée par un et cxtera insidieux, et V Empirique jeté à la fin comme un coup de poing, tout cela est gros de menaces* ». Ce second Discours forme un véritable volume. L'importance que l'auteur y attache est indiquée par le titre courant placé au haut des pages : Apologie de Ja. Grévin. C'est qu'eu effet il ne défend pas seulement ses idées, mais sa personne, et, en sa personne, la médecine et la poésie. 11 reproduit d'abord le texte latin des lettres d'approbation que lui ont adressées des praticiens fameux : Joannes Gorrxus (Jean de Gorris) ; Nicolaus Magnus (Nicolas Legrand) ; Simim Petrœus (Simon Pierre) ; Gulielmus Plantius (Guillaume Plancy). Vient ensuite une Préface qui constitue à elle seule un véritable pamphlet. Grévin reste stupéfait du ton adopté par son adversaire. De quelles injures se plaint-il? « Car il ne se trouve pas que je luy en aye dit une seule, si ce n'est qu'il soit si chatouilleux qu'au moindre son d'estrille qu'il entend autour de ses oreilles, il veuille ruer et mordre comme si quelque pallefrenier
t. Discoui*s sur Jacques Grévin, poète et médecin clermontois, prononcé par M. Desbayes, professeur au collège de Clermont (Oise), à la distribution des prii du collège, le 5 août i890 (Voir le Semeur de l'Oise, n* du 7 août 1890).
impatient luy voulloit estriller sa gale. » On pense si, commençant ainsi, la discussion manquera de vivacité. Grévin ne permet pas que Ton se moque de son titre de docteur. « Avoir le nom de docteur est quelque chose... » (nous avons déjà cité ce fier passage ') . Il ne permet pas que l'on suspecte le désintéressement des médecins de Paris. Surtout il ne peut souffrir qu'on l'appelle a faiseur de balades, de farces, plaisant, qui resent encores les traicts de Cupidon, qui fait l'amour ». Depuis Platon, depuis Âristote, qui serait donc le « maistre farceur », depuis les anciens jusqu'aux modernes (et Grévin fait des uns et des autres une longue énumération), les grands jurisconsultes, les grands philosophes, les grands médecins ont été poètes. Que Launay demande à son docte compatriote Jean de Lahaize*. Quand Grévin citera tout à l'heure quelques vers de Nicandre, il ajoutera aussitôt : « Cela n'est pas une ballade, Maistre Loys ». GoUetet dit avec raison que la défense de Grévin sur ce point est l'éloge de la poésie. Mais le sujet me parait traité avec plus d'érudition que d'éclat et ne trouve pas le relief qui lui manque dans la citation de quelques vers « que Jaques Tahureau escrivit sur la traduction françoise de Paul-yEmile faite par Jean Renard ». Sur le peu de doctrine de Launay, notre auteur avait beau jeu. Launay ne raconte-t-il pas inconsidérément que lors d'une épidémie qui désolait La Rochelle, tandis qu'il se voyait impuissant à combattre le fléau, et qu'il s'affligeait d'avoir essayé en vain toutes les ressources de la pharmaceutique usuelle, l'idée de recourir à l'antimoine lui avait été suggérée un beau jour par un passant I Et de suite, il avait éprouvé le nouveau remède sur Yanima vilis des malades de l'hôpital, avec la connivence du barbier, c'est-à-dire du chirurgien, comme s'il eût été nommé (c'est Grévin qui parle) le bourreau public de La Rochelle. Grévin le renvoie aux livres. « Estudiez donques, maistre Baudet, et vostre ignorance et malice quiteront paravanture la place qu'elles se sont
i* Voir plas haut, p. 48.
SU Avocat huguenot de La Rochelle ; Uaag, op. cit., t. YI, p. 323«
acquise en vostre bestialle cervelle.... Lisez les bons livres, et ne vous arrestez plus à suyvre Topinion du barbier et du passant. »
Ce n'est là que la Préface ; V Apologie ne le cède pas en violence à ce préambule. Grévin ne laisse pas, comme faisait du moins son confrère, la discussion technique en dehors de la polémique personnelle. Le médecin rochelais y reçoit de ce furieux coups de fouet » . Les mots « cervelle asnière » et « Baudet » sont |
les plus doux. Sur tel point, lui dit Grévin, « vous avez choppé si lourdement que vous avez donné du museau en terre ». Et ailleurs : ce Mais j'ay grand peur que je ne perde ma lexive et ma peine à laver la teste d'un asne ». Je m'en tiens à ces échantillons; il serait facile de les multiplier. Pendant ce temps, les marges de chaque page portent des annotations dans ce goût : Launay ignorant es principes de la nature ; Launay ignorant en Logique; FatUe de Launay en la Practique; Ignorance de Launay. A mesure que la philippique s'avance, le langage de Grévin devient plus sévère, ce Vous laissastes un peu trop tost les leçons pour vous aller expérimenter par la mort des hommes.... » Et pour terminer : c< Je suis d'advis maintenant... que vous quittiez le mestier que vous n'entendez autrement, et que par ce moyen n'occupiez la place d'un homme sçavant non imposteur, lequel gaignera et recevra les gages que depuis trente ans vous avez mal pris des citoyens de La Rochelle, aux despens desquelz vous avez apris à faire mourir les hommes... ». Launay assassin! On attendait ce cri comme dernière expression de la colère de Grévin. Et le pauvre Rochelais entend dresser la liste détaillée, assez longue du reste, des divers habitants de sa ville que son traitement par l'antimoine aurait guéris pour jamais de tous les maux de l'humanité. Cette conclusion féroce prend des allures de réquisitoire»
Ce n'est pas encore tout. Launay a eu ses poètes; Grévin aura les siens. Répondre lui-même, il le pourrait : il n'est pas ce tellement destitué de ce baston poétique ». Mais il ne daigne. Il avertit seulement La Guillotière qu^il possède certain dizain de
J. Du Bellay sur son compte, morceau dont la publication ne lui serait pas agréable. Au reste, ses amis répondent pour lui : vers français de Florent Chrestien au commencement du volume, et, à la fin, satire en vers latins de Franciscus Thorius. Ce dernier est évidemment le même que le sieur François Thory qui traduisit en vers latins VExhortation pour la Paix de Ronsard (Paris, 1558)*. On pense que c'était un fils du célèbre Geoffroy Tory ou Thory, dont les livres sont aujourd'hui si recherchés. Comme dans les duels de l'époque, tandis que les adversaires ferraillent, les seconds vident leur querelle entre eux. La satire de Thory est assez incolore. Mais Florent Chrestien se charge à lui seul des amis de Launay ; il les tient au bout de son stylet, et ils vont mordre la poussière. Us veulent être connus, s'écrie-t-il; eh bien ! qu'ils le soient !
Qu*on cognoisse un Bouchet qui d*une sotte plume
OfTensant celuy la qu*il ne cogneut jamais,
Frappe avec un Sonnet ceux qui n*en peuvent mais,
Sonuet de tous sonnets le cancre et Tapostume.
Qu*on cognoisse un Yessard (sic) gangrené poétique,
Ulcère tresinfait de sa religion,
Qui a veu, ce dit-il, Testrange région
Du pais d*Americq, sans y estre hérétique :
Qui veut faire des vers sans que Phebus le pousse,
(Vers tels que les enfans en feraient de meilleurs).
Qui selon le mestier des bons escornilleurs
Flatte son de Launay, ce médecin d*eau douce...
Le ton particulièrement acrimonieux de cette pièce s'explique par le titre. C'est une Épître de Chrestien à Grévin « son amy singulier ». On a touché à son ami intime ; il ne se connaît plus. Seul, La Guillotière trouve grâce à ses yeux. Florent Chrestien ne s'indigne pas, il s'afflige de voir
sa blanche poésie Â.vecqjies la noirceur de ces beans corbeaux.