‹ Jacques Grévin, 1538-1570: 1538-1570Chapitre 64 sur 254 · Venins f p. 9 et · texte numérisé non relu

Venins f p. 9 et

des venins, soît que l'enchanteur ne fasse usage que de simples paroles et de la « fascination ».

Même lorsqu'elle est représentée par des hommes d'une doctrine prodigieuse pour leur époque, fels que Paracelse ou Corneille Agrippa, la science du xvi* siècle reste l'héritière du moyen âge, dont elle a conservé la foi et aussi la superstition. On croit à l'astrologie, à l'occultisme, à la cahale, à la magie. On croit que la nature est peuplée de démons et de gnomes, et l'on croit au pouvoir des sorciers, intermédiaires entre l'homme et ces puissances invisibles et malignes. Le grand Kernel lui-même a donné dans les qualités occultes et dans les démons : Guy Patin, son admirateur à tous autres égards, le lui a assez reproché. Que devait donc penser la foule, si de tels hommes étaient crédules? La crédulité générale a son reflet dans la littérature. Ronsard, dans un de ses grands hymnes, intitulé Les Daimom^ dédié à Lancelot Carie, évoque de Riez, s'étend poétiquement sur le pouvoir des démons et sur les hypothèses que l'on peut faire touchant leur origine :

Quand TEternei bastit le grand palais du Monde, Il peupla de poissons les abysnics de Tonde, D'hommes la terre, et Tair de Daimons, et les cieux D'Anges, à celle fin qu'il n'y eust point de lieux Yuides en l'univers, et selon leurs natures Qu'ils fussent tous remplis de propres créatures*....

Quelques protestations se firent entendre contre ce rôle du surnaturel dans l'étude de la nature. La plus célèhre est celle de Rabelais : « Laisse moy l'astrologie divinatrice et l'art de Lullius, comme abus et vanitez, >> écrit Gargantua à son fils Pantagruel. Cette voix ne fut pas la seule. Grovin souhaitait qu'on débarrassât la science médicale de l'hermétisme et du merveilleux. Dans le Second Discours sur V Antimoine j il criait à Launay : « Voyla... comment vostre marchandise est esventée et mise au rang des

i. Ronsard, éd. P. Bl., V, 125, v. 11-16.

impostures par ce tant excellent personnage Jean Wier, lequel en ces derniers lemps s'est employé à descouvrir les faucetez, lesquelles ont eslé long lemps meslées parmy les divins préceptes de l'ancienne Médecine*. »

Jwm Wier, ou Weyer ou Meyer, nommé encore Piscinarius, né fi (Irave (Brabant), en 1515, élève de (corneille Agrippa, étudia en France dans diverses univei*silés. il éfait médecin du duc Guillaume de ('lèves lorsqu'il fit paraître un ouvrage intitulé : De prxstigiis Dxmonum et incantalionibus ac vemficm libri F, Baie, 1564 et irîOfj. C'est le livre auquel (Jrévin faisait allusion. Grévin ne se confenta pas de l'admirer, il en donna une traduction française sous ce titre : Cinq licres de l'Imposture et tromperie des Diables : des Enchantements et sorcelleries: Pris du latin de Jean Wier, médecin du duc de CUves, et faits François par Jacques Grévin de Clermont en Beauroisis, médecin à Paris (15()7). Bien qu'il ne s'agisse pas d'une œuvre originale de notre auteur, le traité de Wier avait trop d'imporlance aux yeux de son traducteur pour que nous puissions nous dispenser d'en présenter l'analyse et d'en noler les tendances : en travaillant à propager les opinions de Wier, Grévin s'attribuait la mission, comme il le déclare dans l'épître dédicatoire au duc d'Anjou, de ce donner congé aux foies opinions, lesquelles, comme de père en fils, ont pris racines si profondes, que l'accroissement de leurs brandies a obfusquéune parlie des meilleures entes. « Ces « foies opinions », c'est la croyance aux démons et au pouvoir des sorciers a et toutes telles superstitions, ausquelles le simple peuple adjoule foy * j>. La superstition, voilà le mot hkhé. Mais parle-t-on seulement pour « le simple peuple »? Au fond, la démonographie de Wwv et de Grévin, c'est le procès des croyances démonistes de leur temps. C'est surtout un appel à l'humanité et à la raison contre les horribles traitements infligés aux prétendus sorciers.

i. Second Discours sur VAnlimoitie, fol. 103. 2. Venins f p. 51.

Rien à dire du livre I, « Du Diable, de son origine, de son estudieet puissance ». Toujours l'érudition chère à l'époque, et toujours les citations poétiques, parfois assez longues, traduites par Grévin en vers français. L'auteur entre dans le vif du sujet au livre II, « Des Magiciens infâmes, des sorcières et des'sorceleries, ensemble de leur pouvoir », De tout temps, les Magiciens ont été des imposteurs, et leur théurgie n'a dû son succès qu'à la crédulité des hommes, heureux quand l'ignorance de certains médecins ne venait pas en aide, car « les indoctes Médecins... tout ainsi que cette ignorante trouppe de chirurgiens barbereaux... couvrent leur bestise et erreur par les sorcelleries, et par la vertu des saincts ». Imposture encore, ou folie de nulle puissance, la « paction » des sorcières, malheureuses « mélancholiques », qui, lorsqu'elles sont le plus sincères, « croient et confessent avoir fait les choses que jamais elles n'ont peu faire ». Rien de plus remarquable que les aperçus psychiatriques de c^ médecin de la Renaissance :on s'attendrait à l'entendre prononcer les mots d'hystérie et d'autosuggestion. Je passe sur le livre III, « De ceux que Ion pense avoir été ensorcelez par les sorcières », et sur le livre IV, « lequel comprend la guérison de ceux que Ion pense eslre charmez par les sorcières ou possédez du Diable ». Au sujet du cinquième livre, « auquel il est traitlé de la peine deue aux Magiciens infâmes, aux sorcières, et aux empoisonneurs », Wier disait dans sa préface : c< Poussé par l'instinct de ma conscience, j'ay adjousté ma telle quelle opinion avec ces quatre livres, et déclairé au cinquième, qui est comme un accessoire aux premiers, que c'est que je pense, et sur quelles raisons appuyé je donne advis touchant la'punition.... » Ne vous y trompez pas : cet « accessoire » constitue le principal; tout l'ouvrage a été écrit pour lui ; il en présente la conclusion logique. Si les sorciers sont d'habiles charlatans, si les sorcières sont « de povres vieilles affolies », il faut plaindre celles-ci et mépriser ceux-là : il ne faut pas les dévouer aux flammes. Qu'on brûle les livres de magie, qu'on réserve la peine de mort aux seuls empoi-

sonneurs : les magiciens, sorciers et sorcières ne méritent point de périr dans les plus affreux tourments.

Un tel cri depitié aujourd'hui peutsembler naturel. Deux cents ans avant Beccaria, il s'opposait seul à tout le sentiment public. Les catholiques et les calvinistes se sont reproché réciproquement leurs cruautés. Personne n'a élevé la voix contre la sévérité des châtiments réscnés aux malheureux convaincus de maléfices et de sortilèges : le supplice de ceux-ci paraissait une chose toute naturelle. J'ai sous les yeux un petit volume intitulé : Nicotaii Remigii dxmonolatreix libri III... (Cologne, 1596). L'auteur, Nicolas Uemy, juge et conseiller privé du duc de Lorraine, y donne des détails au sujet de huit cent soixante-trois sorciers ou sorcières qu'il (ît condamner dans le duché pendant les quinze ans qu'il exerça ses fonctions. El encore déplore-t-il que huit cents autres accusés se soient soustraits par la fuite à ses arrêts, et que d'autres enfin en aient évité les conséquences par la mort volontaire. Ne doit-on pas honorer hautement les hommes qui, comme Wier et Grévin, ont compris le fanatisme de leur temps et n'ont pas craint de le dénoncer?

Est-ce à dire qu'il faille leur reconnaître la moindre influence? Je ne le pense pas. Longtemps encore on brûlera des sorciers et Ton écrira des ouvrages sur leur pouvoir et sur celui des démons; témoin Jean Bodin,dont le traité De la Démonomanie des Sorciers (Paris, 1580) se termine par une «Réfutation des opinions de Jean Wier ». Toutefois, la traduction de Grévin eut, de son vivant même, deux éditions successives (1567 et 1569). Guy Patin, dans une de ses lettres, en fait mention (sans en nommer l'auteur)*. Pour le prudent CoUetet, « cette excellente et curieuse version françoise » est « un livre fort beau, et les questions qui y sont proposées et décidées méritent bien d'estre leuos attentivement cl pcul-estrc avec quelque sorte de précaution ».

Plus tard, Jean Wier ajouta à son ouvrage un sixième livre. I

1. Lettres de Guy Patin f éd. Réveillé-Parise. Paris, 1846, t. I, p. 503.

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parut alors une nouvelle édition de la traduction de Grévin sous ce titre : Histoires j Disputes et Discours désillusions et impostures des Diables, des magiciens infâmes, sorcières et empoisonneurs.... Le tout comprins en six livres {augmentez de moitié en ceste dernière édition), par Jean Wier, médecin du duc de C lèves. — De^ix dialogues de Thomas Erastus, professeur en médecine à Heidelberg, touchant le pouvoir des sorcières : et de la punition quelles méritent. — Avec deux indices : Vun des chapitres des six livres de Jean Wier ; l'autre des matières notables contenues en tout ce volume. — s. 1. (Genève) 1579. « 11 y a neuf ans passez, est-il dit dans un avant-propos, que cinq livres de l'imposture des diables prins du latin de Jean Wier, et traduits en François par Jacques Grevin furent imprimez à Paris.... J'ay estimé faire plaisir à nos François de leur présenter en leur langue ce que Grevin avoit premièrement traduit, un peu adouci etragencé.... » Bien entendu, le volume comporte la traduction du nouveau livre de Wier. Quant aux dialogues qui terminent l'ouvrage, ils ont pour auteur Jean Erastus, c'est-à-dire Jean Lieber, médecin a Heidelberg, connu par sa polémique avec Théodore de Bèze. Au contraire de Wier, Erastus professe qu'on ne saurait montrer trop de sévérité contre les sorcières : on n'en brûle pas assez! Le lecteur entendra ainsi le pour et le contre, et pourra se faire une opinion. Nous savons par Collelet qui est l'auteur anonyme de cette édition complétée. C'est Simon Goulart de Senlis*, théologien protestant qui écrivit de nombreux ouvrages. Singulier éclectisme que celui de ce pasleur! Il aurait pu négliger Erastus. Il semble ne pas avoir saisi la vraie pensée de Wier. J'ajoute : ni peut-être la pensée secrète du traducteur. Qui sait si Grevin, en répandant l'ouvrage du docteur allemand, en déplorant avec lui ces injustes bûchers, ne songeait pas à d'autres bûchers qui se dressaient trop souvent pour des hommes moins coupables encore que les sorciers eux-mêmes, puisque leur crime ne consistait, devait-il penser, qu'a se réunir pour prier Dieu?

i. Cf. La Croix du Madîe, V** Simon Goulard.

Wier était catholique. « Or, dit-il par manière de conclusion, ne veux-je avoir tellement asseuré cesle chose en ce livre, que je ne la submette en tout et par tout au plus équitable jugement de rÉglise catholique de Jésus-Christ, estant prest de la recorriger et la rechanter au contraire si en quelque endroit je suis convaincu d'erreur ». Grévin, dans son épître dédicatoire au duc d'xVnjou, présente Wier « comme un homme docte et de saine religion. » Que signifient ces paroles? Faut-il y chercher la preuve d'une versatilité qui ne resta point sans exemple à cette époque? Gardons-nous bien de le croire; ce serait nous abuser étrangement sur notre auteur. Je ne vois dans Téloge de l'orthodoxie de Jean Wier qu'un acte de précaution et de prudence, peut-être un mot d'ironie renfermée. Dans le traité des Venins, qui parut peu après V Imposture des Diables , Grévin a donné toute leur énergie à ses véritables opinions sur « la magie cérémonieuse qui se parfaict par invocations, oblations, hosties, sacrifices et autres superstitions* ». Cela est encore un peu enveloppé, mais ridée va se préciser : « Ceux qui ont vescu sous le Paganisme avant Jésus-Christ... consacroyent au nom de Vénus, de Mars et de Saturne. Les nostres consacrent au nom de Jésus Christ et de la vierge Marie, et par le moyen de l'eau béniste ». Hâtons-nous de dire que dans cette hardie allusion aux rites du polythéisme et à leur persistance, Grévin ne parle pas des prêtres : il parle des anciens magiciens et des modernes enchanteurs qui ce abusent de l'Introitc de la Messe du sainct esprit ». Mais assurément il ne lui déplairait pas que l'on se méprît sur le sens de ses paroles, ou plutôt il compte bien que le lecteur avisé ira plus loin que la prudence ne lui permet de le faire à luimême, et saura bien à quoi il pense, quand il exprime son mépris pour ces enchanteurs qui consacrent, et quand il se pose la question de savoir « si les cérémonies, dont Ion abuse pour le présent es enchanlemens sont descendues des payennes, et s'accordent en ce que les unes et les autres ont esté inventées pour

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