‹ Jacques Grévin, 1538-1570: 1538-1570Chapitre 71 sur 254 · Ronsard, éd. P. Bl., III · texte numérisé non relu

Ronsard, éd. P. Bl., III

il me semble que ce pendant que là ou les troubles (tels que Ion les (lescril) sont advenues es Républiques, le simple peuple n'avoit pas grande occasion de chanter, et que, par consé(iuenl, Ion ne doit faire chanter non plus en les représentant, qu'en la vérité mesme... ». On le voit, il s'en fallait de peu que Grévin n'allât jusqu'à supprimer le chœur. Innovation, dira-t-on. Eh quoi ! ne peut-on « oser quelque chose »? Et qui aura le droit d'oser, sinon Grévin? Dans sa pensée, il innove, à vrai dire, et la tragédie et la comédie, telles qu'elles n'ont pas encore été jouées sur la scène française. « Ami Lecteur... premier de nostre temps je me suis hazardé de mettre la Tragédie et Comédie Françoise entre tes mains... ». Déjà, dans Tépître dédicatoire à Claude de France, il appelait son théâtre « poëme non encore veu en noslre langue ». Et Jodelle, dira-t-on? Grévin ne méconnaît pas Jodelle. Il ne disconvient pas que Jodelle a donné avant lui des pièces écrites en français; seulement il n'accorde pas que ce soient des pièces françaises. Jodelle est plein d'esprit. « Mais aussi, ajoute immédiatement Grévin, je diray ceci sans arrogance, que je suis encores à voir Tragédies et Comédies Françoises ». Les pièces de Jodelle, il les a « tirées des Grecs et Latins pour les replanter en France ». Grévin, qui ne considère Jodelle que comme le dernier des imitateurs ou des traducteurs, ne devait pas goûter entièrement ré[)ître que Ronsard lui a adressée et dans laquelle il présentait Jodelle comme le premier en date des écrivains de notre théâtre national. Je me contente pour le moment de prendre acte de la prétention de Grévin. Si je veux soutenir qu'il faut voir en lui, chronologiquement parlant, le premier dramaturge de la scène française, je trouve déjà quelqu'un qui partage cette opinion, c'est Grévin lui-même.

Quant au sujet de César^ il reconnaît qu'il le doit à Muret, son professeur. A la vérité, iî s'agit là d'un sujet tout classique, et qui, sous une forme ou sous une autre, dut souvent défrayer les représentations de collège. « Mylord, demande Ilamlet à Polonius,

vous avez joué autrefois à TUniversité? — Oui, Mylord, le rôlo (le Jules César; Brutus me tua au Capitole ». Mais Grévin nie que sa pièce constitue, comme certains Font prétendu, une copie de celle de son maître, « car là ou elles seront confrontées on trouvera la vérité ». Pour faire cette confrontation, analysons d'abord le poème de Muret.

Acte I. — L'exposition se fait au moyen d'un monologue de César, qui discourt sur la puissance de Rome et sur sa propre grandeur :

Ipsa victrix genlium Mihi Roma cessit.

Et pourtant il ne tient pas à la vie et ne redoute pas une mort subite. En lui prêtant ces sentiments, d'après Plutarque, Muret nous prépare à l'intrigue qui se noue : César parle des avertissements que lui donnèrent un devin et certains de ses amis; peutêtre quelque danger le menace, mais il repousse la crainte comme indigne de lui :

At enim timere Cœsaris nunquam fuit.

Le chœur chante l'inconstance de la fortune et cite des exemples tirés de l'histoire romaine.

Acte IL — Monologue de Brutus. Il s'excite à l'action dont son nom lui fait un devoir :

Quousque tandem , Brute, virtutem tuam Dormire paterh otiosam degener?

Quousque differs, civitatem liberam Tua videre vindicatam dextra?

Nihilne te virtus tuorum commovet Nomenque Bruti?

Survient Cassius, qui salue avec joie ce jour tant désiré où doit tomber le tyran. Cassius voudrait qu'Antoine partageât le sort de

César; mais Briitus refuse de se rallier à ce projet, et les deux conjurés se sé[)arent pour terminer leurs préparatifs. Le chœur célèbre l'amour de la patrie, la haine des tyrans, la légitimité du tyrannicide et la vertu d'Armodius.

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