‹ Jacques Grévin, 1538-1570: 1538-1570Chapitre 83 sur 254 · II · texte numérisé non relu

II

non de celle de Grévin. Brulus est le héros de la première; le héros de la seconde, c'est César.

Et pourtant, la tragédie de Grévin a eu cette destinée singulière, que les partis politiques en ont fait à deux reprises une arme de combat. Elle fut rééditée pendant la Ligue, puis sous Henri IV. Ce Conlr Un si fameux, on le délaissait pour chercher dans une tragédie romaine un instrument de propagande. Etrange coïncidence! En 1578, on réimprime C^sar: onze ans après, Henri UI meurt assassiné. En 1606, on le réimprime sous ce titre significatif : La Liberté vangée ou César poignardé^ : quatre ans après, Henri IV meurt assassiné. Quand l'ouvrage de Grévin serait empreint d'une exaltation que nous n'y avons pas trouvée, on ne saurait reprocher à l'auteur d'avoir suscité Jacques Clément et Ravaillac. Il en va parfois ainsi de certaines idées que des lettrés répandent «par manière d'exercitation ». De plus avisés les rééditent, et attendent. Un fanatique viendra, qui fera le reste.

Maintenant que nous connaissons les origines de César et que nous savons en quoi il se sépare de la composition latine qui lui a servi de modèle, que devons-nous penser de ses mérites propres et de ses qualités littéraires?

La première chose qui frappe dans cette œuvre dramatique, c'est son extrême simplicité. Rien de moins implexe que la tragédie au xvi*' siècle. « Que ce soit, dit Sainte-Beuve, une Cléopâtre, une Didon, une Médée, un Agamemnon, un César ^ voici ce que l'on y remarque constamment : nulle invention dans les caractères, les situations et la conduite de la pièce; une reproduction scrupuleuse, une contrefaçon parfaite des formes grecques; l'action simple, les personnages peu nombreux, des actes fort courts, composés d'une ou de deux scènes et entremêlés de chœurs; la poésie lyrique de ces chœurs bien supérieure à celle du dialogue; les unités de temps et de lieu observées moins en

1. La préface de réditeur, que Brunet qualiQe de curieuse, if offre en réalité aucun intérêt.

Tue de l'art que par un effet de Timitation; un style qui vise à la noblesse, à la gravité, et qui ne la manque guère que parce que la langue lui fait faute.... Telle est la tragédie dans Jodelle et ses contemporains '• » Il y a beaucoup devrai dans celte appréciation : elle deviendrait tout à fait exacte si Grévin n'était pas mis sur la même ligne que les autres. Sans doute, il ne faut pas chercher dans César des analyses psychologiques. Et pourtant les caractères sont bien indiqués, tout au moins les nuances discernées avec une attention en somme assez déliée. Brutus garde du commencement à la fin une attitude ealme et réfléchie, formant contraste avec l'emportement des autres conjurés. Cassius. quand il insiste pour le meurtre d'Antoine, ne nous surprend pas : dès ses premiers mots, il sentait « bouillonner son courage' ». Les idées heurtées et confuses de César au premier acte, plus tard les angoisses de Calpurnie, voilà de bonnes ébauches de peinture morale. Les unités se trouvent respectées, l'unité de lieu avec une facilité née du choix de lascène (une place publique devant la maison de César'), l'unité de temps avec une rigueur à laquelle fait allusion un des pei^onnages du drame\ Les sentiments exprimés par les personnages prennent une dignité un peu emphatique, je le concède. Mais quelle différence avec la platitude ou la boursouflure des œuvres contemporaines! Les héros de Grévin sont les ancêtres de ceux de Corneille. Ils les annoncent. César nous confie les tristesses et les inquiétudes d'une puissance souveraine toujours exposée au danger :

Quel soucy renaissant empesche mon repos?

Quel présage certain d*liorreur, d*ennuis, de flâme,

ff ennemis et de mort se mutine en mon âme"?

1. Sainte-Beuîe. Histoire du Théâtre français au xvi* siècle.

Si le soleil levant vous a veu touruicntc.

n fault qu'à son coucher il Toye liberté.

Page 1