Ibid,, p
c'est de montrer le parti que Voltaire en a tiré, d'ailleurs sans prévenir.
« En ce qui concerne les rapports de la tragédie de Grévin avec celle de Voltaire, écrit M. Collischonn, nous pensons être arrivé à éclaicirdes points nouveaux et intéressants. » Un critique aHemand, Ebert, qui a étudié les caractères de notre théâtre tragique depuis la Cléopâlre de Jodelle jusqu'à VHorace de Corneille, a dit en parlant du César de Grévin : « Voltaire en a eu connaissance* ». Mais Ebert n'apporte aucun argument à l'appui de cette assertion ou de cette conjecture. M. Collischonn a entrepris de la défendre preuves en mains.
Si Ton en croyait la préface que Voltaire a mise en tête de sa tragédie (éd. de 1736), il n'aurait eu d'autre intention que de « faire connaître les muses anglaises en France » et de composer, en imitant librement Shakespeare, un Jules César « dans le goût anglais ». Or, il n'est rien qui ressemble moins au chef-d'œuvre anglais que la pièce de Voltaire. Celui-ci en réalité s'est inspiré directement, non de Shakespeare, mais de Grévin. Examinons tout ce que l'auteur de la Mort de César doit à son devancier du XVI* siècle.
D'abord son plan. Le goût anglais ne se soucie pas de l'unité. Shakespeare, aux actes IV et V, transporte le spectateur au camp de Brutus sous les murs de Sardes, puis dans les champs de Philippes, où l'action se termine par la défaite et la mort de Brutus. Voltaire ne fait aucun emploi de ces deux actes et son drame prend fin au même point que celui de Grévin, c'est-à-dire à la mort de César. Donc, première ressemblance à noter : le même dénouement. Pour écrire une pièce politique et en bannir tout intérêt amoureux. Voltaire supprime le rôle de Calpurnie, et comme celui-ci remplit deux actes de Grévin (les actes III et IV), Voltaire se trouve en présence de trois actes seulement
1. Ebekt, Entwickelungsgeschichle der franzôêischen TragœdiefVomehmlich in Vil Jahrhundert (Histoire du développement de la Tragédie française principalement au xfi* siècle). Gotha, i856, p. 130.
fournis par son modèle. De là une tragédie en trois actes (forme inusitée), et en trois actes calqués sur ceux de Grévin : I. L'état d'esprit de César. — II. La conjuration. — JII. I^s discours après le meurlre. Maintenant entrons dans le détail.
Un monologue de César et un dialogue entre César et Antoine remplissent l'acte I de Grévin. Voltaire compose son premier acte d'une conversation entre César et Antoine, interrompue pendant quelques instants seulement par l'apparition des sénateurs, et dont les éléments sont empruntés tant au monologue qu'au dialogue de César. Antoine aborde César :
Quoi I tu ne me réponds que par de longs soupirs I Ta grandeur fait ma joie et fait tes déplaisirs! Roi de Rome et du monde ^ est-ce à toi de te plaindre? César peut-il gémir, ou César peut-il craindre? Qui peut à ta grande âme inspirer la terreur?
Grévin :
Hé, ne Test-ce pas ci qui songeart se promeine? Il ne sera fasché de voir son Marc-Antoine.
Mais dites, Empereur, setd honneur des RomainSy Qui le monde tenez paisible entre vos mains.
Quel désir, quel malheur dedans vous se mutine, Âpres avoir rangé tout ce que la courtine De ce ciel environne, et tout ce qu*Âpollon Esclarcit aux flambeaux du journalier brandon * ?
César s'apprête à de nouveaux exploits :
L*aigle des légions que je retiens encore Demande à s*envoIer vers les mers du Bosphore, Et mes braves soldats n'attendent pour signal Que de revoir mon front ceint du bandeau royal...
Vers manifestement inspirés par l'effusion belliqueuse que
Grévin prête à ses vélérans*. Antoine rappelle son dévouement à Gésar :
J*ai préparé la chaîne où tu mets les Romains.
Grévin :
Je m'en allay vers vous, vous monstrant le moyen Dedomter aisément ce peuple Italien'.
Pressentiments de Gésar d'après Voltaire :
Le sort peut se lasser de marcher sur mes pas ; La plus haute sagesse en est souvent trompée : Il peut quitter César, avant trahi Pompée ; Et dans les factions, comme dans les combats, Du triomphe à la chute il n*est souvent qu^un pas.
A comparer avec ce passage de Grévin :
Chose estrange ! d*avoir batu Un Pompée, dont la vertu Âvoit faict preuve suffisante De sa prouesse renaissante.
Fortune qui entre tes mains... etc. ^
Mais César doit rester inaccessible à la peur :
Quoi qu'il puisse arriver mon cœur n*a rien à craindre. Je vaincrai sans orgueil, ou mourrai sans me plaindre.
Rappelons-nous Grévin : « Vienne quand eir voudra, vienne la mort*.... » La situation, dira-l-on, commande ces sentiments. Je réponds que la situation n'est pas dans Shakespeare. Nous savons également où Voltaire a trouvé cette controverse entre le