‹ Jacques Grévin, 1538-1570; étude biographique et littéraireChapitre 204 sur 262 · Ibid., p. 46C · texte numérisé non relu

Ibid., p. 46C

Lors (juc ces jours passez de mon triste hermitago, Ou j 'espère achever le reste de mon aage, J'allois dans ce vallon mon regard abaissant, Ce vallon si désert et si fort languissant, Triste, morne et pensif, je disois en moy mesme : 0 ma chère Patrie! ô doux pays que j'ayme! llelas ! combien le temps et le siècle enragé De toutes les façons aujourd'huy t'ont changé, Y laissant à l'entour leur insolente marque, Jointe à la cruauté des œuvres de la parque, Nous ravissant ceux-là qui t'alloient décorant. Et pour qui tous les jours mon cœur va souspirant.

Las ! comment autrefois cette aymable contrée De la troupe des Dieux estoit elle illustrée ! Et combien ces forests et ces champs d'allentour Se voyoient ils remplys de plaisir et d'Amour ! De sorte qu'en ce temps dequoy j'ay cognoissance, On te pouvoit nommer le paradis de France ; Mais au lieu de ce bel et délectable object. Je voy ce qu'à pleurer me donne du subject.

Et comme tout seulet j'achevois la complainte, Du sensible regret qui m'avoit l'ame altainte, Je fus tout estonné que regardant Warty, Ce lieu (Vok mon bon-heur le premier est sorty, Oue j'en vis eslancer une ardente lumière, Dont le soudain esclat m'esblouyt la paupière, Ayant de ces marets dissipé le brouillard, Comme on voit le Soleil percer de part en part Ces nuages espais, que l'air en haut attire. Nous rendant la clarté que plus nostre œil désire.

Alors je m'estonné voyant ce changement Rendre de tels efl'ets en un si prompt moment, Tenant ainsi les yeux fichez en mesme place, Je vis ceste maison du tout changer de face : Puis en me destournant resvoux et transporté, J'apperceus à grand pas venir de mon costé Un grand homme vestu d'une robe à Vantique, Portant dessus son chef un laurier deiric(|ue,

En façon de Poëlc, ains des plus favoris,

De ceux qu'en Ilelicon les Muscs ont nourris,

Qui s'approcliant de moy d'une grâce honorable,

Puis avec les accents (Vun parler agreablct

Me dit : Amy La Roque, à toy je suis venu

Des champs Elisiens où j'estois retenu;

Je m'appelle Grevin, né de ce paysage,

Que la mort a rav^ sur le plain de mon aage,

Qui t'a l'ait hériter, en rendant les esprits.

Du métier qu'AppoUon si bien m'avoit appris.

Mais laissons les effects de la saison passée ; D'un soin je délibère alléger ta prn-ee, Estaignant le regret, la tristesse et l'ennuy Que pour ceste maison tu portois aujourd'huy, A qui je sers d'oracle, à fm de te prédire Ce qui te servira d'argument pour escrire Tout cela que dos siens Ton verra réussir, Faisant toute autre gloire à l'instant obscurcir.

Touchant cette clarté qui se monstre à ta veue, Cette apparition si fort à l'imporveue, Que d'icy nous voyons esclairer là dedans, A l'esgal de Phœbus et de ses rais ardans, C'est un brave guerrier, grand de Nom et de Race, Heureusement venu décorer cette place, Avec sa chère Espouse, Astre tout plain d'honneur. Qui sur nos tristes champs sèmera le bon-heur, Et qui fera par tout ou luyra sa présence Un gratieux Printemps tout remply d'excellence, Pour avoir sur le sexe icy bas emporté Le pris de la vertu comme de la beauté.

Ore cette maison a du tout recouverte Par ses nouveaux objects et son lustre et sa perte ; On ne la verra plus si déserte en tout temps, Ayant l'appui du Père et l'espoir des Enfans, Instruis à la vertu d'une escolle civile, Comme jadis Chiron nourrit le preux Achille, Et par eux désormais les destins et les Cioux Ueleveronl son Chef et son ISom glorieux ;

Et combien que la Race ayt este' redoutable, Semant par l'Univers un renom mémorable, Pour avoir fait trembler un million de fois Le cœur des ennemis du sceptre des François, Ceux-cy, l'espoir du gain d'une guerre future, Les rendront d'estrangers François en sépulture : Les autres qui pourront s'eschapper de leurs mains. Sans plus remporteront l'honneur "de leurs dessains.

Bref ceux que je te dy encor en leur enfance Se trouveront un jour si remplis de vaillance, Que Mars en plain combat ne les pourra dompter. Si la mesme valeur il ne veut surmonter ; Leurs généreux succez seront plains de victoire, Dignes de recompense autant que de mémoire. Donc chante asseurement soubs l'ombre des lauriers Que porteront un jour les chefs de ces guerriers.

Ce fait il disparut comme un rayon de flame, Apres avoir donné cest espoir à mon anie, De ceux que je révère et qui peuvent ainsi Garder cette Province et l'embellir aussi.

Ajoutant ses propres prédictions à celles de Grévin, La Uocjue termine son poème par un salut à cette heureuse contrée, véritable « paradis de bois et de buissons », et au vieux manoir de Warty, qu'il décrit dans cette apostrophe :

Ce n'est donc pas, Warty, ta superbe clôture, Ta grandeur, ta matière, et ton architecture. Ces tours, ces pavillons augustement levez, Ces planches, ces lambris esmaillez et gravez, Ces beaux plans arrangez, ces allées couvertes, Ces jardins si fleuris, ces pallissades vertes, Qui te font si plaisant....

C'est, ô noble Maison ! reste bande accomplye. Ces grâces, ces clartez, dont je te vois reniplye, Et dont l'aveu du maistrc et le bruit de son nom Te sauve et t'affranchit des foudres du canon.

— oli —

Mentionnons, avant de quitter Warty, une <( épilaphc » de La Roque intitulée : Les Muses, sur la mort de feu Madame de Senarponl^ nom porté par Madeleine de Snze depuis son remariage. Le poêle parle d'elle sur le ton d'une véritable vénération :

Ce n'est pas d'Atropos l'iieure précipitée, Qui si légèrement l'a ravie à nos yeux : Les aisles qui l'avoyent ici bas apportée Comme un soleil couchant la rcniportont aux cicux....

Jamais la passion, l'aigreur, ny la colère Ne luy sceurent troubler les sens ny la raison, Tousjours la part divine où l'erreur se tolère La fit vivre maistresse en l'humaine prison.

Ce pays, qui luy est à jamais redevable Du support de sa grâce et de sa graud'bonlt', Confesse ayant congnu son himieur charitable D'avoir en la perdant perdu la charité....

J'ai dit, en racontant la vie de Grévin, la conduite que tint Charpentier à son égard. Les deux hommes avaient commencé par être amis. Leur amitié durait encore enl561 : dans le volume du Théâtre, Grévin donnait un Epithalame de M. Jacques Charpentier, docteur eu Médecine, et de Catherine Chariot. Il ne ménageait pas la modestie de son confrère. 11 disait à l'épousée :

Celuy qu'un chacun admire Admira ta chasteté, Celuy qu'un chacun désire Désira ta grand' beauté'....

Au reste, ce chant nuptial est d'une poésie médiocre, et la

\. La Roque, 0/7. cit., p. 715-716.

muse de rinimitié devait mieux inspirer Grévin. Celte inimitié, d'où vint-elle? Impossible de le savoir exactement. 11 y eut chez les calvinistes un parti pris de dénigrer Charpentier, de décrier sa conduite et de le taxer d'ignorance : on peut voir à cet égard un sonnet satirique de Rasse Desneux sur « l'anagrammatisme » de Charpentier, et deux pièces de vers latins du même auteur conçues dans le même esprit*. Jacques Grévin ne se montra pas le moins acharné des ennemis de son compatriote. Dans la même année 1564, il lança contre lui deux pamphlets, Tun en prose latine, l'autre en vers français.

Le premier, intitulé : Respomio ad. J. Carpentarii calumnias, se termine par cette date : Idih. Aug. M. D. LXIIII. Pas de nom d'éditeur ni d'auteur. L'exemplaire que possède la Bibliothèque nationale (je ne sais pas s'il en existe un autre) porte au-dessous cette mention manuscrite, d'une écriture ancienne : Auihore Jac, Grevino. La similitude entre ce factum et le suivant rend cette attribution tout à fait certaine. Dès le début, on voit qu'il s'agit, dans l'intention de Grévin, d'une véritable catilinaire : « Tandem aliguando, Carpentarij palam et publiée impotentiam animi tui profileris, et pertinacix tnx inauditam patefacis insolentiam... » On s'attendrait, après un tel exorde, à de redoutables révélations, à des accusations formidables L'articulation la plus grave revêt la forme de la prétermission. Grévin fait allusion au soupçon qui aurait pesé sur Charpentier à raison de je ne sais quel méfait, déjà vieux de dix ans : « Jure autem an injuria accusatus fueris, nolim affirmare : sunt enim tux adolescentix et juvcntntis bidi, (juorum speclatorem me esse non licuit. Verum si quid in eo peccatum est, causam omnem in te referendam esse faleberCy quem omnes authorem prxcipuum agnoscunt. Cinerem oiim et sopilos suscitavisti ignés : litemjam decem annis sepullam ad vitam revocari contendisti, » La phrase qui suit, avec.sa réminiscence virgilienne, n'a-l-elle pas quelque chose de prophéti(|ue, si vrai-

1. Hibliulhèque nationale, manuscrits, fonds français, n* 22560, p. 105 et iJ15.

ment Charpentier devait plus lard se rendre coupable du meurtre de Hamus et mourir accablé du poids de ses remords? « Quid ininim^ si dtim grandi a il la sepulchra e/foderes^ jmtresœntis cadareris fumos et inijratos qnosdam vaporca in caput rcceperis, illumque animi morbum contraxeris? » Quant aux reproches précis que Grévin adresse à son ami de la veille, ils portent sur les points suivants. Charpentier a donné Texemple delà calomnie et de l'injure (aussi le libelle de Grévin prend-il le titre de Réponse); il a couvert d'outrages des gens qu'il connaissait peu ou qu'il ne connaissait 'pas, et il les a traités d'athées : nous savons que cela signifiait calvinistes dans le langage du temps. Charpentier fait montre d'un orgueil de parvenu et il méprise ses camarades : « Itaenim insolenti quodam tuorum soda Hum fastidio elatus es, et ita intolerabili conlnmacia omnes despicis, et prx te nihil facis, ut difficilUmnm sit laudem sine invidia invenire, et amicos parare ac retinere. » Charpentier s'engage présomptueusement à traiter à fond un sujet philosophique pour lequel sa compétence ne dépasse pas celle d'un débutant ou d'un apprenti : « Polliceris ergo ejus partis philosophix absolutam tractationem, in qua te novum veluti tyronem omnes noverunt ». 11 veut étudier les rapports de la philosophie d'Aristote avec la médecine. Mais se connaît-il en médecine plus qu'en philosophie? Il n'a jamais fait que de l'herborisation en chambre, et s'il s'entend à déchirer les gens de bien, il ignore l'art de disséquer les animaux : « Vide ne adversarii lui, quorum novam majoremque in dies turbam ingratis in te concitas, potins donii animum tuum, peregrinalum fuisse j quam ruri de plantis inquisivisse, bonos tuis maledictis dilaniasse, quam animalium corpora privatim aut publiée dissecuisse, reponant, » Enfin, dernier grief qui peut paraître hors de propos, mais qui tient à cœur à Grévin, puisqu'il y revient à plusieurs reprises, Charpentier est riche : « Quandoquidem res est tibi domi latissima. » Ce n'est pas, grand Dieu! que cette prospérité porte ombrage à Grévin; il souhaite au contraire à son ennemi toute la fortune possible : « Ego verb

— ol7 — ita luis secundis rehm invideo, ut nihil prim in votis habeam^ quam ut tu tantum dives sis, quantum vis a nobis haberi, tum ut tibi tuisque salis facias, tum eliam ut jamjam imminentem et titubantem senectutem levius ferre possis. » En somme, la Responsio ad calumnias témoigne seulement du désir de dire à Charpentier des choses désagréables, dans un lalin redondant, d'une élégance inégale et, par aventure, sujette à l'incorrection : c'est ainsi que Grévin ne recule pas devant le mot incertitudinemy sur lequel on ne peut lui contester un droit de paternité.

Charpentier répondit, ou fit répondre. Grévin répliqua, celte fois, en vers français. La pièce s'appelle : Response aux calomnies naguères malicieusement inventées contre J. G, soubs le nom faulsement déguizé de M. A, Guymara Ferrarois, Advocal de M. J. Charpentier^ Au dire de Baillet% ce nom de Guymara désignerait soit Charpentier lui-même, soit le médecin Jean Le Bon, autre ennemi de Grévin, auxiliaire de Charpentier dans une animosité commune. Après un sonnet « A M. A. Guymara, forgeron des calomnies de M. Jaq. Charpentier contre J. G. », une préface de « Jehan Marchant au lecteur » (Marchant, ami de Grévin, semble avoir été avocat au Parlement^) contient ce curieux passage : « Tu sçauras donc que, le motif principal de toute ceste querelle vient d'un nommé Jaques Charpentier, lequel par l'espace de vingt ans ayant esté nourri en divers collèges, tantost serviteur, tantost maistre es Arts, voyant aussi J. G., natif d'un mesme païs et ville, avoir par sa diligence atteint à l'aage de vingt et quatre ans ce que luy n'a voulu entreprendre jusques à ce qu'il s'est veu aux fauxbourgs de vieillesse, soit pour ses occupations en choses de moindre estophe, soit par crainte d'insuffisance, voyant cela, dis-je, il conceut une telle hayne (ce qui se fait facilement entre gens d'un mesme estât et de

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