Pasquifr, Les Recherches de la France, Ml
2. Dk Thou, Hislor., lil). XLII in fine {iu\. de L:i Roviôrc, l. Il, p. r.fll). T). Baillet, op. cit., t. IV, p. 427.
— 546 ■— vons loulefois ces lignes consacrées récemment à Grévin par un écrivain distingué, que l'on consulte toujours avec fruit sur tout ce qui touche la province de Picardie : « Jacques Grévin fut un des esprits les plus remarquables de son temps^, et s*il n'était pas mort à l'Age où beaucoup d'hommes ont à peine commencé à produire des œuvres sérieuses, il est probable (ju'il aurait eu une influence considérable sur la renaissance des lettres et des sciences' ». Eh! sans doute, quelles preuves de son mérite n'eût-il pas données, parvenant à cette maturité studieuse où l'esprit porte ses meilleurs fruits? Peut-être la Pléiade eût-elle trouvé en lui cet homme de génie qui a manqué, selon Sainte- Beuve, à l'école précoce et avortée de Ronsard, et dont l'apparition eût fait faire à la langue un progrès décisif. Quoi qu'on veuille penser de ce qu'il eût pu être, résumons rapidement ce qu'il a été, en distinguant à son propos ces deux choses dont se compose l'œuvre de tout poète, l'invention et l'expression, les idées et le style.
Il n'a pas d'idées ou il en a peu. S'il en avait, il devancerait son temps. Le xvi* siècle, âge de pensée religieuse et de controverse dogmatique, ne se souciait pas en littérature de recherche ou d'analyse. Je n'oublie pas Montaigne, mais je m'occupe des poètes. Les poètes écrivirent presque sans avoir rien à dire; ils écrivirent comme l'enfant parle, parce que l'heure était venue. Épris de la forme pour elle-même et nourris de latin et de grec, ils ne voyaient dans la poésie que prétexte à forger la langue, et ne connaissaient guère d'autre source d'inspiration que l'antiquité classique, toujours prise comme modèle et comme guide, et toujours « pillée sans scrupule », selon le cri de J. Di Bellay. En ce sens apparaît bien exact le mot de Renaissance, si injuste à d'autres égards. C'étaient Homère et Virgile qui revenaient à la
1. Caix de Saint-Aymour, article Grévin dans La Grande Encyclopédie (en coui>), t. XIX, p. 308.
vie, c'étaient Aristole et Platon. Les poètes du xvi^ siècle s'attachaient à la Muse antique et ne la quittaient pas; ainsi Dante, aux enfers, se serrait contre Virgile : lo mi strinsi al poeta!^ De là ces éternelles apparitions de dieux et de déesses ([u'on nous montre à chaque instant, et que nous croyons voir, vêtus de costumes du temps, avec des gestes gauches, dans des paysages sans' perspective, comme sur les émaux des Pénicaud ou des Limosin. Avec cela, d'infatigables peintures de l'amour et de ses tourments, tout le trésor, on pourrait dire tout le thésaurus du pétrarquisme ; enfin quelques métaphores banales, empruntées au monde extérieur, au cours des astres, aux étoiles attachées « à doux de feu »' ou formant « un tapis de diamants »'; — voilà l'ensemble des idées courantes chez Grévin, comme chez les poètes, ses contemporains : en résumé, une pente naturelle au lieu commun, avec l'espoir chaque fois caressé, semble-t-il, de le renouveler par les mérites propres du langage. Bornons-nous à un seul exemple. Grévin visite Rome. Quelle idée générale l'aspect des ruines va-t-il lui suggérer? C'est que du moment que les villes elles-mêmes périssent, l'homme ne doit pas s'indigner de mourir. Voilà une idée antique. Un ami de Cicéron ne trouvait rien de mieux pour adoucir le chagrin que causait à celui-ci la perle de sa fille*. Cette idée, Rutilius l'a mise en vers*, et bientôt le Tasse se l'appropriera ^ Comment Grévin chercherait-il à mieux dire? Porphyres, s'écrie-t-il, théâtres et bains,
Si vous mesmos encor périssez d'heure en lieure, Je n'ay point de regret (pril Hnllc (|iio je meure "^....
L'éternité, non des villes, mais de la nature, ne le frappe pas.