Hymne au Dauphin^ v
Les contemporains de Ronsard ne disposaient pas d'une langue achevée; ils la faisaient au contraire, tous ensemble, dans un travail ardent et tumultueux, qui ne leurlaissait ni le temps pour polir et ciseler, ni la liberté pour choisir. De là leur constante inégalité, résultat d'une hâtive et indiscrète abondance. Il nous ont tout donné d'eux : c'est à nous de trier. Dans Grévin comme dans Ronsard, il faut prendre les bons vers sans se laisser rebuter par les autres. Il faut, ainsi qu'on Ta dit si heureusement pour Ronsard, « les mettre sur le papier comme des diamants démontés* », sans s'offusquer de ce que la monture délaissée pouvait avoir de faux goût. Citons un exemple au hasard. Dans une pièce de ses débuts, Grévin s'excuse auprès de Ronsard d'avoir eu la hardiesse de se désaltérer à la source de poésie, tourmenté par la soif du beau « comme un chien haletant après avoir chassé ». Fils aîné du Parnasse, s'écrie-il,
Helas, pardonne moy si j'ay bien osé boire,
Panché sur les deux mains près le bort d'un ruisseau
Qui jazart ecouUoit une bien pelile eau'....
Voilà, pour rendre une pensée délicate, des vers qui ne laissent pas d'être suffisamment frappés. Continuons, et nous tomberons sur un développement trivial : la description minutieuse de la position que le poète doit prendre pour approcher sa bouche de l'onde.
Si maintenant on tient coiii[)tc iïnn |)oinl liés iinpoiianl, mais sur lequel je n'ai pas à revenir, la place qu'il faut assigner dans l'histoire de notre art dramatique au nom de Jacques Grévin, on trouvera à ce poète une figure singulièrement attachante dans le groupe des écrivains parmi les(jutîls il a vécu. Poète d'arricregardc, dit Pasquier. Soit, mais il faut s'entendre. L'expression
1. P. Blanchemain, Élude sur la vie de P. de Rotuard. Paris, 1807, p. 57. '2. Hymne au Dauphin, v. 1.10 I.V2.
Il .1 «jirun sens chronologicjiK;, Pasquicr remanjuant que Grévin était venu après les hommes de la Pléiade. Son appréciation prêterait à l'équivoque et à Tinjuslice, si Ton y voyait une idée de défaveur pour l'auteur de VOlimpe et de César, Emule de Jodelle par rinleliij^^ence des nécessités d'un théâtre nouveau, supérieur à Jodelle par l'habileté de la mise en œuvre, j'ai soutenu que de lui datent et la tragédie et la comédie françaises, ces deux genres 011 notre esprit national devait trouver plus tard un si merveilleux épanouissement. Si l'on ne m'accorde pas qu'il ait été le premier, mettons qu'il reste le second. Je puis encore retourner le mot de Pasquier et appeler Grévin un éclaireur d'avant- garde.
En même temps, il appartient bien à son époque par la diversité de ses aptitudes, par cette curiosité studieuse et cette fougue intellectuelle qui sont la marque des esprits du xvi^ siècle. Elle symbolise la Renaissance et sa soif de tout connaître, l'allégorie célèbre de la prophétcsse Bacbuc*, montrant à ses visiteurs la source du savoir universel, et leur disant : Buvez!
\. Rabelais, in fine.