‹ Jacques Grévin, 1538-1570; étude biographique et littéraireChapitre 31 sur 262 · Le Libro de la Stampa, Registre I, fol · texte numérisé non relu

Le Libro de la Stampa, Registre I, fol

3. Elles ont été réimprimées récemment dans une brochure tirée à petit nombre : Les Rimes de Christophe Plantin publiées par Max HooseSy Conservateur du Musée Plantin-Morelus, Lisbonne, 1890,

adressée « Aux excellens et magnifiques signeurs (sic) Messigneurs les bourghemaistres, eschevins, et prudent Sénat de la très renommée ville d'Anvers w (180 vers). Dès le début, nous reconnaissons la facture de Grévin, ses tournures, ses rejets, ses comparaisons lentement déduites :

Comme un bon métayer, qui auroit afermé Quelque champ labourable, et là dedans semé Divers pépins et grains, et fait sa diligence De le faire valoir, pour en cueillir l'aisance De contenter son maistre, et puis s'entretenir; On verroit e'perdu lors qu'il a veu venir Sur son espoir en herbe un foudroyant orage, Qui lui auroit broui l'heur de son labourage : Ainsi, nobles Signeurs, m'en prend-il maintenant....

Nous pourrions tout citer, car évidemment tout est de Grévin, même les formules de modestie par lesquelles Plantin s'excuse de ses audaces poétiques :

Ainsi est quelquefois le pasteur astrologue : Ainsi le savetier trenche du theologue : De la géographie ainsi le nautonnier Fait les descriptions : ainsi le gros bouvier Veut traicter chose grande : et de philosophie Compter le jardinier....

De Grévin encore et surtout les allusions voilées à ce sujet qui le possédait : les luttes religieuses, la méchanceté des hommes, le courroux de Dieu, qui

chasse l'arrogance D'un tas de serviteurs qui luy font deshonneur,

et les remerciements qui lui sont dus « de la prospérité rendue à son Eglise ».

Le style de Grévin, et jusqu'à l'emploi des expressions familières à un disciple de la Pléiade, se reconnaît encore davantage

daii> l.i jMctr (le Ncis <jiii suit : « Chrisluphe Plantin imprimeur, «aux prudensel experts Maislres (recolles, et tous autres ([ui s'employent à enseigner la langue Françoise » (140 vers).

Non, Messieurs, non, je ne me vante pas

D'estre orateur, poète, ou maistre d'école...

De la fontaine au chevalin ruisseau

Je n'ay pas beu : et si n'ay souvenance

D'avoir jamais dormi sur le coupeau

De la Montagne aux dames d'éloquence....

Pour finir, quelques stances d'une allure gracieuse « aux jeunes enfans de bon naturel ». Le poète n'oublie pas qu'il faut rendre l'instruction attrayante, et, comme il disait tout à l'heure aux bourgmestres, « allicher de loin » l'enfant qu'on veut instruire :

Petits mignons, voici des fraises De nostre diamp, et du pain cuit :

Mais, pour bien croistre sains et aises, Mangez le pain avec le fruit.

Tout fruit crud à déjeuner nuit, Que sans pain manger on s'advance :

Et puis après, pour recompense, On tombe en haine et mauvais bruit....

Puis viennent les Dialogues. D'un côté le texte français; sur la page en regard, le texte flamand. On comprend que je ne me prononce pas sur les mérites de la traduction de Kerkhovius et de Camille de Bomberghe*. J'indique successivement le thème de chaque entretien.

Première Partie. — I. Le lict, et les habitz (p. 16). Le serviteur y et deux escoliers. — Description amusante des efforts du serviteur pour faire lever les élèves et des raisons invoquées par ceux-ci pour continuer à goûter les douceurs du lit. Voca-

1. Max Uooses, Christophe Plantin, imprimeur anversois. Anvers, 1882, p. I2ôô. Cf. Le Grand Livre des A foires, Registre IV, fol. 94 v°.

biliaire précieux de tous les termes d*usage pour désigner les diverses parties de la literie et de rhal^illement.

II. — La Prière (p. 50). Jacques, Pierre et Robert. — L'écolier Jacques décide son camarade Pierre, peu religieux de sa nature, à commencer la journée en priant Dieu : deux prières et le pater,

III. — La table ou le repas des escoliers (p. 46). Antoine, François, Nicolas et le serviteur. — Le jeune François crie famine : « J'ay vingt aunes de boyaux vuides, pour festoyer mes amis ». Pour le coup, voilà une expression qui n'est pas de Plantin. Elle appartient en propre à Grévin, qui l'affectionne, car il l'emploiera encore; il écrira, en faisant une description anatomique « : Le second boyau a esté nommé Niste et Jejnnum, pour-autant qu'il est toujours vuyde : aussi l'ay-je nommé le vuyde, ensuivant le proverbe commun des François, lesquels voulant signifier un homme qui a bon appétit, disent qu'il a une aulne de boyaux vuydes, pour festoyer ses parens^ »

Pendant le repas, la conversation prend un tour littéraire. On cite Properce et Virgile. On recorde la leçon que le maître faisait la veille. Ainsi Gargantua et Ponocrates en dînant « devisoienl des leçons leues au matin ». Cependant Nicolas se déclare « si saoul que le ventre lui tire ». Le serviteur leur a pourtant prêché la sobriété. Un trait de mœurs : ce serviteur n'est pas un homme du peuple, mercenaire illettré ; c'est un écolier pauvre, dont les services payent l'instruction. Et comme ceux-là retardent celle-ci, il vieillit entre les murs du collège, dont il possède les traditions : « Mais que vous ayez esté aussi longtemps au collège comme moy, vous en parlerez davantage : car ayant des parons comme vous avez, lesquels ont la puissance de vous entretenir, vous n'avez que faire de vous soucier. Mais moy, il faut que je travaille en esludiant ». C'est ainsi que Ramus fut domestique d'un élève riche du collège de Navarre. Le savant

i. Les PorlraicU anaiomiques, p. h, col. 1.

Guillaume Postel prit également ses degrés dans cette condition se r vile.

IV. Le Meuble commun de la salle et de la chambre (p. 70). Charles, Martin et Simon. — Le maître étant absent, un écolier veut dormir. Les autres, pour l'en empocher, bouleversent tout le mobilier du logis : encore des pages curieuses pour la terminologie de la vie pratique à cette époque.

V. — De ne laisser lestude (p. 80). Pierre , Estienne. — Récit édifiant des tribulations d'un jeune écolier qui a voulu courir le monde, et qui, ramené d'un village voisin à son père, se voit sévèrement corriger.

YL — De bien estudier (p. 94). Jacques , Pierre, Estienne. — Conception morale des avantages de l'instruction et de son utilité pratique pour la direction de la vie, idée familière à l'époque. « L'étude, dit l'écolier Pierre, nous fait entendre le bien et le mal. Le bien de soy-mesme nous invite à le suivre, et nous monstre comment il faut fuir le mal, à cause des inconvénients

qui en adviennent » Les enfants du comté d'Anvers, auxquels

les Dialogues s'adressaient, n'étaient pas destinés à lire les Essais de Montaigne; ils y auraient retrouvé des maximes semblables : ce Le gaing de nostre estude, c'est en estre devenu meilleur et plus sage*.... »

VII. — L'ingratitude (p. 102). Antoine, Pierre. — VIII. L'ingratitude encore (p. 108). Antoine et Jacques. — Deux dialogues d'un caractère purement moral. L'auteur note la mauvaise volonté de Pierre qui refuse à Antoine, malgré les services qu'il en a reçus, de lui prêter son livre. Antoine serait en peine d'apprendre sa leçon, si Jacques ne venait de bonne grâce à son secours. La conclusion que tirera Antoine de cet incident sera sévère à l'égard de son camarade Pierre : « L'homme n'est plus homme, depuis qu'il a laissé et contemné les liens d'humanité ».

Deuxième Partie. — I. Promesse fait estudier (p. Ilî2). Le pédagogue, Antoine et François. — Antoine a hâte de déjeuner

\. Montaigne, Essais, I, 25.

(ces écoliers qui ont toujours faim semblent traduire la rancune des fringales de quelque Montaigu ou de quelque collège de Beauvais). Le maître veut que ses élèves travaillent d'abord, et promet de donner « quelque chose de bon à celuy qui estudira le mieux ».

II. De faire le commandement du maislre {^. 114). Robert, Antoine et François. — Antoine et François se mettent donc à l'œuvre. Leur tâche est d'apprendre par cœur quelques lignes de maximes morales tirées de Platon, et Robert survient à temps pour les faire répéter.

III. Des divers noms imposez aux parties du corps (p. 122). Alexandre, Denis et Louis. — Ce dialogue était bien de la compétence de Grévin. Les écoliers, pour se distraire, repassent les noms de toutes les parties apparentes du corps de l'homme. Aucune expression technique : pur exercice de conversation pour apprendre le français aux jeunes Flamands. Les noms énumérés sont les appellations de la langue usuelle. Aucune omission d'ailleurs. Alexandre s'en permet une, que nous aurions pu mettre sur le compte de la pudeur, sans une rectification consciencieuse de Denis, faite en termes qui nous montrent que les enfants du XVI® siècle apprenaient à désigner les choses par leur nom.

IV. IjC livre (p. 134). Jacques et Pierre. — V. Lécritoire (p. 158). Estienne et Denis. — Encore deux dialogues intéressants pour l'étude de la langue courante au wf siècle. Les mots dont il s'agissait d'apprendre aux jeunes Flamands l'équivalent français, et inversement, ont trait à la reliure et à la confection du livre, et aux divers objets nécessaires à l'écriture manuscrite.

VI. La Prononciation et les Accens (p. 148). Antoine, Pierre et Jaques. — Les écoliers s'exercent à bien parler. ^Pierre récite un quatrain français :

Bien heureux est quiconques Sert à Dieu volontiers, Et ne se lassa onques De suivre ses sentiers.

— fiO —

Antoine se récrie. « Il semble, dit-il, que ta bouche soit pleine de bouillie ». Au tour de Jacques de se soumettre à l'épreuve. Il fait choix d'un vers d'Horace : Sperne mluplatem, nocet empta dolore volnptus. Pierre, cette fois, triomphe. Non seulement Jacques parle entre ses dents, mais il n'a pas observé la quantité, il n'a pas fait la diiïérence des brèves et des longues. Jacques lui répond bien (ju'il n'a pas prononcé autrement lui-même; mais c'est que Pierre parlait en français, et le français n'a pas de syllabes longues ou brèves; le français est une langue sans accent. Sans prolester contre cette affirmation (dont nous laissons la responsabilité au jeune Antoine), Jacques fait à son camarade une objection : si le français n'a pas à*accent, pourquoi a-t-il des accentsl A quoi ceux-ci servent-ils?

Ici, nous devons nous étendre quelque peu sur le cours d'accentuation que l'écolier Antoine improvise devant ses jeunes condisciples. Les idées d'Antoine, c'est-à-dire de Grévin (ou même de Grévin et de Plantin, car le savant imprimeur a pu échanger ses vues avec Grévin sur un sujet qui touchait de si près à son art), ces idées sont des plus intéressantes pour une époque où les questions de cette nature, depuis Geoffroy Tory, et, plus récemment, depuis Meigret, prenaient tous les jours de l'importance. Antoine a répondu avec justesse que les accents en français ne sont pas un signe de la quantité; ils diversifient la signification du mot, ou servent à indiquer la prononciation. Un exemple : l'auteur des Dialogues considère l'accent aigu ou, comme il l'appelle, l'acut. Que signifie ce petit trait? Que la lettre sur laquelle il est mis doit sonner pleinement. Les mots donne ei donné, à part l'accent, s'écrivent de même; ils se prononcent différemment. Les poètes français distinguent aussi les sons masculins (quand Ve final est prononcé pleinement) et les sons féminins (quand Ve final est ce my-rompu, prononcé à demi-ton » et au besoin « mangé par la voyelle suivante »). De suite des exemples, qui sont en vers, parce que évidemment Grévin,

en parlant de sons, pense surtout à la rime. Sons masculins :

Qui au conseil des malins n'a esté.

Qui n'est au trac des pécheurs arresté.

Sons féminins :

Qui des moqueurs au banc place n'a prise : Mais nuict et jour la loy contemple et prise.

On le voit, c'est une conférence. Avait-elle un grand intérêt pour un auditoire flamand? En tout cas, elle trahit les préoccupations du poète français et montre aussi avec quelle attention on s'inquiétait à l'étranger de tout ce qui touchait au progrès de la poésie française. Mais voici où elle devient originale. I/accent aigu, dit Antoine, ne se place pas seulement à la fin des mots; il se place quelquefois aussi au commencement ou au milieu. On emploie communément le mot escrire. Mais des auteurs ont adopté la forme écrire (c'est celle que Ronsard venait de recommander en propres termes dans VAbbrégé de VArt poétique : « Tu éviteras toute ortliographie superflue et ne mettras aucunes lettres en tels mots si tu ne les profères.... Tu escriras émre et non escripre.,. »*. Avec cette nouvelle forme, on supprime Vs comme inutile et on marque Ve d'un accent aigu. Eh bien! selon Grévin, cet accent aigu n'aurait pas de raison d'être. Qu'il se trouve ou non accompagné d'un s, Ve initial ne peut que se prononcer pleinement ; esté ou été, estendre ou étendre. Mais où l'accent aigu est nécessaire, c'est dans le corps des mots, quand il faut que Ve soit prononcé pleinement; sinon, on le prononcera « my-rompu ». On doit écrire doctement ol prévoir. Il s'en ïi\U lait que celte idée fût admise par tous. Grévin y tenait. J'ai déjà noté (ju'il écrivait son nom avec un accent, et que c'était, sinon n\u) innovation, du moins une hardiesse. Hardie aussi, la théorie de l'aceenl circonflexe. Les « vulgaires écrivains » emploient les

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