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vertueuse princesse, dit Colletet, ayant connu son mérite par ses escrils, le retint pour son médecin ordinaire, l'appela auprès de sa personne à Turin, luy, sa femme et ses enfants, le gratifia d'une charge de conseiller d'Étal de Piedmont et do Savoye, et se servit de son ministère en plusieurs aiï'aires importantes à sa personne et à son esta!. » Ces renseignements du consciencieux biographe sont confirmés par un document qui se trouve à la Bibliothèque nationale, au Cabinet des Titres, parmi les Pièces originales. Dans un des volumes de ces Pièces originales, qui proviennent des anciennes Archives de la Chambre des Comptes, et constituent par suite des éléments d'information d'une authenticité officielle, il existe une courte notice sur Grévin, où je relève ces mots : « Marguerite de France duchesse de Savoie [le] retint pour son médecin et le retira à sa cour à Turin, sa femme et ses enfants ; et le fit conseiller d'eslat de Savoie et Piémont.... »* Le manuscrit portait d'abord son enfant : on a corrigé ensuite.
Nous touchons ici à la période de la vie de notre auteur sur laquelle nous avons trouvé le moins de renseignements. C'est au moment où il devient personnage officiel qu'on cesse d'être informé de ses actions. Les Archives ducales restent muettes à son égard*. Les historiens locaux ne viendront pas à notre secours. Seul, Samuel Guichenon, auteur d'un excellent ouvrage sur la maison de Savoie, fait mention de Grévin. Il est vrai que son indication mérite d'être retenue : il signale Grévin parmi les précepteurs du duc Charles-Emmanuel, fils unique de Philibert-Emmanuel (né en 1562). Yoici le passage de Guichenon : (c Ses précepteurs furent en divers temps Anthoine Govean, Guy
1 . Bibliothèque nationale, vwnuscrils^ fonds français, n" 27 891 {Pièces originales, Dossier Grévin, n" 51 748). Cf. Goijf.t et Niceuon.
2. Voici la liste des documents qu'on a consultés à la Surintendance des Archives du Piémont, à Turin, sans y rencontrer le nom de Grévin : 1rs Patentes ducales enregistrées par la Chambre des Comptes, le Registre du Contrôle des P'inancos, les Cnnti délia Casa Realedal 1.5C1 «/ 1570; les Letlere parlicolari, les Leltcre Ministri, 'vt «bles des Protocol H ducali.
Pancirolle, François de Vimercat, François Valleriole, Jean Argentier, Jean-Baptiste Benedetti, Jean-Baptiste Giraldo, Alfonse d'Elbene et Jacques Grevin, personnages signalés en doctrine »*. Et comme autorité, Guichenon cite en marge un éloge manuscrit de Charles-Emmanuel, écrit en latin par le jésuite Pierre Monod*. Mais de quelle nature ont pu être les missions confidentielles auxquelles Colletet fait allusion? La duchesse employa-t-elle Grévin pour les intelligences qu'elle entretenait secrètement avec Genève? Le nom de Grévin ne figure pas, à Genève, sur les Begistres du Conseil. Grévin fit un voyage à Bome. Était-ce en simple touriste, était-ce en qualité d'envoyé diplomatique? Il y aurait quelque chose de piquant à voir un protestant accrédité auprès de" la Curie par un prince qui compta toujours parmi les plus violents ennemis des protestants. En tout cas, ce voyage réveilla chez Grévin Tamour des lettres et de la poésie. A Bome, il parcourut la ville, contempla les ruines, lut Pétrarque, et écrivit vingt-quatre sonnets qu'il dédia à Madame de Savoye. Par ces sonnets, le dernier de ses ouvrages et non certes le moins remarquable, nous allons connaître l'état de son esprit vers la fin de sa vie. (A la Bibliothèque nationale, il existe deux copies de ces sonnets : l'une dans le fonds Dupuy', l'autre dans un curieux manuscrit de Lestoile qui appartint au président Bouhier : Recueils diven bigarrés du grave et du facétieux y du bon et du maiwais, selon le temps. Par Pierre de rEtoille, père de Claude de V Etoile de l'Académie françoise, et de sa propre main\ En tète des vers
1. s. GuiciiEKoN, Histoire (jénéalogique de la royale maison de Savoije. Lyon, 1660, t. I, i>. 709.
2. Cf. Inventaire des titres recueillis par Samuel Guichenon.... Lyon, 1851, foL 60 V, n* ÔO.
5. Hihlioth^quô natiooalc, manuscritSf fonds Dupuy^ n" 845, fol. 2-7.
A. Bibliothèque nationale, manuscrits, fonds français, n" 25 560, fol. 166-17'4. Nous donnons ci-après, en Appoudice, le texte de ces sonnets, qui n'ont encore été imprimés que dans des ouvrages tirés à petit noniluo (voir plus haut la Rihliographio, n' 22. 11 faut noter que M. Ti icolel n'a pas connu la copie de la collection Dupuy).
(le Cirévin, on lit ce litre : Vingt -quatre Sonnets de Grerin sur Rome) .
Un tei sujet ne pouvait inanfjuei' de lt3 lenler. Jadis, il avait chanté « le bonlieu!- et jnallieur de la villr df I{orn«' ». Il avait voulu
buriner d'une main plus heureuse Dans l'acier immortel ceste Ville poudreuse'.
(Ce (jui a l'ait supposer à tort qu'il aurait nourri l'ambitieux dessein d'écrire en vers toute l'histoire de Rome) '. Cette œuvre poétique se perdit, ou l'auteur crut devoir la détruire, soit par modestie, soit par prudence :
Mais le Temps envieux, envieux de mon bien, S'opposant contre moy, a converti en rien Ce que j'avoy tracé, et d'une faulse craincte De l'œuvre commencé, tira la main contraincle".
Ces vers dont il regrette la perte ne sont pas les sonnets que Lestoile nous a transmis. Grévin écrivit ces sonnets après une visite à Rome. Entre 1559, année où la princesse Marguerite devint « Madame de Savoye », et 1560, année oii parut, dans rOlimpe, l'Elégie qui contient le passage ci-dessus cité, il n'y a pas place pour un voyage de Grévin en Italie. Ces premiers vers sur Rome étaient-ils des vers latins, inspirés par les Antiquitez de J. Du Rellay, qui avaient vu le jour en 1558? On a disserté * sur une pièce de vers manuscrite. De Roma incerti authoris, dans laquelle on a vu le modèle d'un des sonnets de J. Du Bellay, et dont la forme même accuserait plutôt une traduction '"' (la pièce se compose de quatorze vers, coupés comme ceux d'un sonnet).
'2. K. Fagl'et, La Tragédie française au xvi" siècle, p. 121. 5. I, 114, V. 17-20.
A, Du Bellay, éd. M-L., Il, 554.
5. Bibliothèque nationale, 7Wff/j«.scr/7.\, /"o/j^/.s /rt///<, n'"8 1.''»8, fol. 72, et 8J59, fol. 115.
Constituerait-elle une épave de ces essais de Grévin dans la poésie latine? En tout cas, un détail géographique des Sonnets siir Rome prouve bien que leur composition se rattache au séjour de l'auteur à la cour du duc de Savoie. J'avais, dit-il, une telle connaissance de Rome par mes études,
Que soudain j'eus désir d'en voir la vérité. Je passay l'Apennin... '.
Il ne parle pas des Alpes, parce qu'il venait, non de France, mais de Turin.
Voir Rome, reconnaître ses monuments, saluer ses ruines avec piété, fouler la poussière des anciens, la prendre en main pour ainsi dire : Expende Annibalem !... Il semblerait que ce dût être là pour les hommes de la Renaissance, si épris de l'antiquité, la cause d'une volupté profonde et l'occasion de laisser échapper des [)ages émues. D'où vient qu'on remarque, dans les écrits de ceux qui ont visité Rome, une absence de toute ivresse qui, chez des modernes, passerait pour du dédain? C'est que, lors même qu'ils ne se trouvaient pas possédés par quelque préoccupation particulière, ils étaient trop humanistes, ou du moins trop exclusivement humanistes. L'étude Iciir avait tellement fait une âme antique, qu'ils connaissaient Rome avant d'y venir. Un manuscrit leur en disait plus qu'un monument. Quand ils se hâtaient vers les bibliothèques, ils passaient distraits devant les ruines. Leur érudition toute « livresque » les rendait étrangers au sentiment archéologique, comme d'ailleurs au sentiment de la nature. Krasme, traversant les Alpcis j)our la première fois de sa vie, composait des vers latins sur les inconvénients de la vieillesse '. Dans les lettres qu'il écrivit de Rome, pas un mot qui trahisse le moindre transport chez le savant voyageur. Rabelais ne nous a pas livré ses impressions. Olivier de Magny ne ra[)porta de Rome