Pasquier, Les Recherches de la France, VII
(le liino'iiu ri ,j„ il Intlia parmi les salelliU's de la IHéiadc, son mnii appartiendrait à lltisloire de la Renaissance et nous devrions le mettre en bonne place. Mais on trouvera que ses œuvres ont de tlnlérêt et de l agrément par elles-mêmeSy et il mérite mieux, à tout le moins, que les courtes mentions concédées à son souvenir par les critiques qui ont écrit sur le \\i' siècle avec le souci d'être complets. On a déjà parlé de son théâtre. Ce qinm en a dit, encore que comprenant simplement quelques pages dans des études d'ensemble \ est traité avec beaucoup de distinction, et je me félicite d'avoir pu en profiter. Plusieurs points cependant restaient à toucher ou à approfondir. D'autre part, les poésies de Grévin, si intéressantes, par endroits si remarquables^ n'ont fait jusqu'à présent l'objet d'aucun examen. Elles révèlent cependant chez leur auteur un très grand talent. Je n'ai pas à en dire davantage pour le moment. On est toujours suspect de surfaire un auteur qu'on présente. Le lecteur jugera .
Après Grévin, ses amis. Leur nomby^e, la rareté, la curiosité des écrits de quelques-uns rendent encore témoignage de la fécondité littéraire du siècle. Tel de ces contemporains mériterait à lui seul une étude particulière. Par exemple, Simon-Guillaume de La Boque. Émule de Grévin, dont il se proclame l'héritier, disciple de Desportes, ami de Malherbe, ce gentilhomme poète est, lui aussi, un auteur oublié. Et pourtant, si son nom pâlit à côté de celui de Malherbe, et même à côté de celui de Grévin, il eut du charme, de la grâce, du nombre et une correction fort louable pour son temps. Il représente un bon écrivain de second ou de troisième ordre.
Ces écrivains secondaires (et qu'on range parmi eux Grévin lui-même, cela ne rendra la remarque que plus exacte), ces poelip minores qui existent à côté des grands auteurs, toujours étudiés et toujours cités, ont, dans l'histoire générale de la littérature, inw importance qu'il ne faut pas méconnaUre, Indépendamment
1. K. Ciiwiis. 1.(1 Comcdlc eu France nu xvi' siècle, l'iiris, 1802, p. 29-C5; E. Faguet, La Tratjédie fmni^akc an xvr siècle. Paris, 1883, p. 120-120.
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de la valeur quils peuvent posséder par eux-mêmes, ils concourent à faire comprendre une époque^ en V éclairant comme par des jours pris de côté. Ils font voir à quel point le fjoût des lettres, à un moment donné, était partout en honneur. Us montrent sur quels modèles on se réglait. Ils peuvent servir à expliquer quelques-unes des causes qui ont concouru à former le génie des grands écrivains, et quelle action ceux-ci ont exercée, à leur tour, sur leurs contemporains et leurs successeurs. Il est intéressant, par exemple, dans notre sujet, d'observer l'effort poétique de deux contemporains, Grévin et La Roque, tous deux enfants du même pays. Cun élève de Ronsard, Vautre disciple de Desportes et de Malherbe {cet ennemi juré de la Pléiade), et tous deux concourant ainsi par des moyens di/férents aux progrès futurs. En un mot, les écrivains de second ordre ou d'ordre inférieur ont un peu la même fonction que ces « types de transition » avec lesquels ils se confondent souvent, et dont on définissait naguères le rôle et futilité en disant quil nous faut leur demander « le secret de la variabilité des espèces, de révolution des genres et du progrès de l'art ». Et l'on ajoutait, en donnant des preuves à l'appui de ces formules un peu abstraites : « Si nous les négligeons, si nous ne leur prêtons pas l'attention qu'ils méritent, cest la succession des faits qui nous échappe, c'^est la généalogie des formes, c'est la co)itinuité du mouvement intérieur qui vivifie l'histoire^ ». Oui, sans doute, la loi de continuité existe en toutes choses^ et se vérifie ici comme ailleurs. Nous devons considérer une littérature nationale comme un vaste monument, édifié peu à peu. On est habitué à ne voir du monument que les parties maîtresses , celles qui s'imposent aux regards par leur degré de perfection. On contemple tarceau élégant et solide; on en vante la gracieuse ogive; on oublie que d^ utiles étais lui ont permis de jeter dans les airs la courbe hardie de ses nervures.
A un autre point de vue encore, on peut trouver que le sujet
I. K. BnusKTiKitK, l.cs Pi'écurJicuni de la Pléiade : Maurice Scève, étude lue dans In sé;incu |>ul>iii{iii' annuelle des cinq Aoadrniios, le 25 octobre 1894.
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ri-apns inittc ne /Hfnui j/(is iiuhijtw d nUcnlion. A i criants égards an moins, c'est une étude de littérature prorinciale. f insiste en peu de mots sur cet aspect particulier ^ dont je me garde d'exagérer ^importance, et sur lequel je ne reviendrai plus par la suite. En mitre de ce mérite, qui relève de la littérature généraby d'avoir été des précurseurs ou des traits d'union, les auteurs intermédiaires, les auteurs de second plan^ ont encore ce caractère, comme les autres et souvent même plus que les autres, d'appartenir et de se rattacher étroitement à leur région, à leur pays, à leur coin d'origine et de jeunesse. Et cela déjà leur donne quelque charme, même pour qui 71 a pas, étant enfant, respiré le même air et joué au bord des mêmes ruisseaux. Mais surtout l'étude littéraire ici encore trouve son profit et se complète, en observant sur place Vaclion de forces locales qui ont compté plus ou moins dans le développement de l'esprit français. On serait disposé à croire, d'après les conditions et les habitudes de notre vie actuelle, que cet éveil des esprits, qui a comme illuminé le XVI* siècle, s'est produit à Paris seulement. Il y a quelque utilité à rétablir les choses sous leur vrai jour et à montrer que l'effort fut universel et se produisit partout en même temps. Sans doute, la capitale fut toujours la dispensatrice des grandes réputations, et l'on comprend, par exemple, que Montaigne, en auteur avisé, ait cherché la consécr^ation de sa*renommée naissante en faisant imprimer à Paris une édition améliorée de ses Essais; encore est-il qu'il les avait écrits en Gascogne. La Picardie eut une part des plus honorables dans cette contributioii de toutes les provinces à l'œuvre nationale. Dans le vestibule du Musée d'Amiens, audessus des fresques de Puvisde Chavannes, on lit cette inscription: Ave l*icarilia niUrix. Elle n'a rien de trop ambitieux. La Picardie fut toujours une terre généreuse et nourricière. Spécialement, le pays beauraisinse signale, au temps merveilleux qui nous occupe, par la quantité d'hommes remarquables qu'il donne à la France. Je trouve le fait noté à l'époque même par un auteur qui, n'appartenant pas à notre province, n'est pas suspect de partialité en
sa faveur : « Belgica secunda, qiia... Bellovaci continentur, exceilcnlium ingenioium parons hoc sœculo fuit' ».
Plus spécialement encore, la ville de Clermont en Beauvaisis (Clermonl de FOise, comme on Vappelle aujourdliui) a vu fleurir, dans la deuxième moitié du xvi^ si^icle, un groupe de littérateurs qui forment comme une sorte de petite académie clermontoise, très restreinte, si Von veut, mais non dépourvue d'éclat. Jacques Grévin na guère vécu à Clermont que du us sa première jeunesse. Mais il n a jamais oublié son pays :
0 ville de Cler-mont, mon pays tant aimé 2. .
« // se rappelle plusieurs fois avec complaisance dans ses poésies, dit Goujet, le souvenir du lieu de sa naissance. » Ajoutons : et dans les titres de ses ouvrages, oà il prend toujours le nom de Jacques Grévin « de Clermont ». Même r amour quil porte à sa « fleur Parisienne" ^^ (c est ainsi qiiil appelle Olympe),ne lui fait pas dédaigner le langage de sa province; ayant écrit ce vers : « Je sen mon cueur qui souvent .s'evaltonne »*, // dit en note : « Mot Clermontois propre pour exprimer le Latin enianciparc ». Un jour quil croit ou feint de croire quil va mourir, il adresse ses adieux à Paris, la grande ville oit il vint, comme tant d^autres, pour chercher sa voie, mais dont il nest pas renfant. Et il prépare lui-même son épitaphe :
Cy fîist sous ceste tombe un poêle clcnutjiihiis .
La Uoque, qui eut une vie errante, a chanté son pays natal et ses amis de Clermonl. Il prend soin, lui aussi, de mentionner dans le titre de ses divers opuscules quil est ^^ de Clermont eu Ikauvoisis ». Veut-on des noms qui tientwnt de plus près
1. pAi'iiiK Masson, Elogid varia. Paris, ICiiS, 2" pari., p. 261).
2. II, 295, V. 1. Cf. Nicandre, p. 511, v. 22. r». I, 71», V. 23.
encore à l'fiislinre l(n(ilt'/ Voici Char/tcuhci , ne à Clennont, médecin et hiunanisley à ce litre doublement confrère de Grécin dont il fut rami, puis l ennemi. Voici Jean de Filleau, qui exerça à Clermont des fonctions judiciaires; ami de Gréviny 1/ a droit à nn médaillon près des portraits de Grévin et de La RoqnCj et s il n'est pas inédit, il est tout à fait inconnu, ou peu s'en faut. Et ttous laissons en dehors de notre élude Loys Le Caron, dit Charondas, bailli de Clermont : connu surtout comme jurisconsulte, il écrivit des poésies françaises et fut lié avec La Roque. Que si Von ajoute à ces Clermontois un autre Picard, Claude Binet, de Beauvais, qui aima Grévin et fit une complainte sur sa mort, et Antoine de Talon, qui, bien que né loin de là, se trouva mêlé à Clermont aux amis et aux coreligionnaires de Grévin, on aura une réunion d'écrivains locaux, compatriotes de naissance ou d'élection, tous liés entre eux, formant on n'ose dire une Pléiade, mais, pour emprunter un mot du temps, une Brigade provinciale, dont Grévin apparaît comme le Ronsard. Et de cette sorte de cénacle littéraire, les mérites, encore que secondaires, ou inférieurs, si l'on veut, pour une époque de si riche production, seraient dignes assurément d'un meilleur éloge que le nôtre.