Ibid., p. 90, V
— liO — toute naturelle; au xvi'' siècle, elle n'était pas si commune. Collelet, qui se déclare grand admirateur de Touvrage de Nicandre, enveloppe dans les mêmes éloges l'auteur et le traducteur. C'est, dit-il, « un poème si beau et si curieux que celuy qui aime la philosophie naturelle comme un des plus utiles et des plus dignes objets de la poésie ne sçauroit lire ces vers sans ravissement. Ce n'est pas que tous soyent d'esgale force, mais c'est qu'il n'y en a pas un duquel on ne puisse apprendre plusieurs beaux secrets de la nature ». Pour nous qui nous occupons, non du sujet, mais du style de la traduction, nous préférons l'appréciation plus froide et plus raisonnée de l'érudit De Thou. Celui-ci faisait grand cas de la traduction de Grévin; il y trouvait une élégance qui lui rappelait à la fois celle du texte original et celle de la traduction latine de Jean de Gorris ; « Nicandrum elegantissime a Jo, Gorrxo Latinum faclum Gallicis x^ersihm non cedente Grxcis Lalin isq ne e legantia reddidit ' . »
Son auteur cependant, plus épris désormais de médecine que de poésie, ne lui attribuait qu'une importance secondaire. Imprimée en 1567, elle ne vit le jour qu'en 1568, à la suite d'un ouvrage avec lequel elle forme un recueil en un volume : les Deiuc livres des Venins ^ cmsquels il est amplement discouru des testes venimeuses, thériaqueSy poisons et contrepoisons. L'œuvre originale d'abord, la traduction ensuite, comme un appendice. Le traité des Venins est une longue dissertation de 500 pages compactes, comprenant deux parties qui reproduisent la division des poèmes de Nicandre : dans le premier livre, « il est discouru de la nature des bestes venimeuses et des thériaques, qui sont les remèdes contre leurs morsures » ; le second livre traite « de la nature des poisons et contrepoisons ». Le premier livre commence par un long chapitre Des Venins en général (p. 3-40). Grévin, ne voulant imiter, dit-il, les écrivains sans méthode, « lors que brouillants les doctrines infallibles , ils veulent,
1. De Thou, Historiée, lib. XLVII in fine (Ed. de La Rovière, t. II, p. 664)»
comme on dict communément, écorcher les anguilles par la queue w, prend soin d'abord de donner ses définitions, d'indiquer les divisions du sujet et d'exposer l'ordre qu'il doit observer. Au reste, à partir du chapitre II, il suit Nicandre pas à pas. Les deux livres des Venim sont le commentaire des deux poèmes, auxquels Grévin se réfère très fréquemment, en citant sa propre traduction. Seulement, le commentaire est très étendu. Par exemple, là où les Thériaques énumèrent en quelques vers les poissons venimeux, Grévin consacre des chapitres distincts à la Murène, à la Pastenaque, à la F/r^, ou Dragon marin, et aux différentes espèces de Turpille. Par endroits, Grévin complète la doctrine du médecin grec. Il ajoute à la fin du premier livre un chapitre Du chien enragé (ch. XXXY), et, à la fin du second, un chapitre De plusieurs poisons desquels Nican'/re n'a point escript (ch. XXIII). Le chapitre XXIV et dernier du second livre est la reproduction pure et simple du premier Discours sur l'Antimoine, à la fin duquel Grévin avait annoncé la prochaine apparition de son traité des Venins.
J'ignore ce que vaut scientifiquement cette monographie. Colletet, qui n'était peut-être pas plus compétent que moi, ne lui marchandait pas son admiration : « Ouvrage non seulement excellent, dit-il, mais qui sans doute a eu toute l'approbation dans son siècle et qui l'aura peut-être dans tous les siècles à venir.... Je souhaitterois que quelque bon libraire voulut faire réimprimer cet ouvrage; je croy qu'il y trauveroit son compte et le public sa satisfaction, et ce d'autant plus que ce livre est fort rare et fort difficile à recouvrer m. La critique médicale de nos jours n'a pas eu, que je sache, l'occasion de se prononcer sur les Venins. Ce que je puis dire, c'est qu'au point de vue littéraire, le livre présente un intérêt auquel on ne se serait pas attendu. Selon l'usage du temps, l'auteur l'a bourre de citations classiques. Tous les anciens (jui ont parlé des serpents, reptiles ou bêtes venimeuses, sont mis à contribution, tous les poètes du moins, car c'est à eux seuls que l'érudition de Grévin fait ses
— Ii2 — emprunts. Or (et c'est la ce qui constitue l'originalité de Touvi*age et ce qui nous le rend précieux), ces citations, Grévin les traduit en vers français. Il était resté poète, en dépit de luimême! El il ne s*agit pas seulement de quelques biibes empruntées ça et là à Virgile ou à Horace, à Ara tu s ou à Lycophron. Des pages entières d'auteurs grecs ou latins sont rendues en vers; toute une floraison poétique que les biographes ont dédaignée. Le IX* livre de la Pharsale contient une digression sur les diverses sortes des serpents de la Libye, nés du sang de Méduse, et un tableau des souffrances que les reptiles font endurer à l'armée de Galon. En maint endroit, Grévin se mesure avec Lucain ; un de ces extraits fournil un morceau de 28 vers*. Autre exemple : trois passages d'Oppien ne donnent pas moins de 50, 56 et 44 vers*. Je transcris le premier de ces trois fragments parce que l'on pourra le comparer avec l'endroit correspondant de la traduction d'Oppien en vers français par Florent Chreslien\ Il s'agit du combat du crocodile et du Cercheur ou Rat de Pharaon (ichneumon ou mangouste).
Le Cerclieur est petit, toutesfois il mérite
Pour sa force et vertu et prudente conduicte
D'estre parangonné aux plus grands animaux :
Pourtant qu'il faict mourir les serpens plains de maux,
Les Crocodils aussi dangereux et nuisibles,
Qui sur le bord du Ml apparoissent horribles :
Car lors que quelqu'un d'eux s'endort profondement
Ouvrant son grand Chaos dentelle triplement,
Et de ses grosses dents la diverse closture,
C'est lors que le Cercheur, caut et fin de nature,
Les observe de près regardant de travers
De ce grand animal les boyaux tout ouverts.
Puis il se va veautrer dans la boue et le sable,
Et passant la largeur du gosier effroyable,