‹ Jacques Grévin, 1538-1570; étude biographique et littéraireChapitre 68 sur 262 · Ronsard, éd. P. Bl., V, 125, v. H · texte numérisé non relu

Ronsard, éd. P. Bl., V, 125, v. H

impostures pai' ce tant excellent personnage Jean Wier, lequel en ces derniers temps s'est employé h descoiivrir les faucetez, lesquelles ont esté long temps meslées parmy les divins préceptes de l'ancienne Médecine*. »

Jean Wier, ou Weyer ou Meyer, nommé encore Piscinarius, né à (irave (Brahant), en 1515, élève de Corneille Agrippa, étudia en France dans diverses universités. Il était médecin du duc Guillaume de Clèves lorsqu'il lit paraître un ouvrage intitulé : De prœstigiis Dxmomim et incantationibus ac veneflcm libri V, Raie, 1564 et 15(j(). C'est le livre auquel Grévin faisait allusion. Grévin ne se contenta pas de l'admirer. 11 en donna une traduction française sous ce titre : Cinq livrer de l* Imposture et tromperie des Diables : des Enchantements et sorcelleries: Pris du latin de Jean ]yier, médecin du duc de C lèves, et faits François par Jacques Gréirin de Clermont en Beauroisis, médecin à Paris (15(37). Bien qu'il ne s'agisse pas d'une œuvre originale de notre auteur, le traité de Wier avait trop d'importance aux yeux de son traducteur pour que nous puissions nous dispenser d'en présenter l'analyse et d'en noter les tendances : enjravaillant à propager les opinions de Wier, Grévin s'attribuait la mission, comme il le déclare dans l'épître dédicatoire au duc d'Anjou, de <^ donner congé aux foies opinions, lesquelles, comme de père en fils, ont plis racines si profondes, que l'accroissement de leurs branches a obfusquéune partie des meilleures entes. » Ces « foies opinions », c'est la croyance aux démons et au pouvoir des sorciers « et toutes telles superstitions, ausquelles le simple [)euplc adjoutefoy'». La superstition, voilà le mot lâché. Mais parle-t-on seulement pour « le simple [)euple » ? Au fond, la démonograjihie de Wier cl de Grévin, c'esl le procès des croyances déinonistes de leiii* temps, (i'est surtout un a|)|)el à l'humanité et à la raison contre les hori'ibles traitements infligés aux prélendus sorciers.

I. S'cond Discours sur l'Anlimoinc, fol. 103. '2. Venins, p. 51.

Rien h dire du livre I, « Du Diahle, de son origine, de son esludie et puissance ». Toujours Térudilion chère à Tépoque, et toujours les citations poétiques, parfois assez longues, traduites par Grévin en vers français. I/auleur entre dans le vif du sujet au livre II, « Des Magiciens infâmes, des sorcières et des sorceleries, ensemble de leur pouvoir ». De tout temps, les Magiciens ont été des imposteurs, et leur théurgie n'a dû son succès qu'à la crédulité des hommes, heureux quand l'ignorance de certains médecins ne venait pas en aide, car « les indoctes Médecins... tout ainsi que cette ignorante trouppe de chirurgiens barbereaux... couvrent leur bestise et erreur par les sorcelleries, et par la vertu des saincls ». Imposture encore, ou folie de nulle puissance, la u paction » des sorcières, malheureuses « mélancholi(jues », qui, lorsqu'elles sont le plus sincères, « croient et confessent avoir fait les choses que jamais elles n'ont peu faire ». Rien de plus remarquable que les aperçus psychiatriques de ce médecin de la Renaissance : on s'attendrait à l'entendre prononcer les mots d'hystérie et d'autosuggestion. Je passe sur le livre III, ce De ceux que Ion pense avoir été ensorcelez par les sorcières », et sur le livre IV, <c lequel comprend la guérison de ceux que Ion pense estre charmez par les sorcières ou possédez du Diable ». Au sujet du cinquième livre, « auquel il est traitté de la peine deue aux Magiciens infâmes, aux sorcières, et aux empoisonneurs », Wier disait dans sa préface : « Poussé par l'instinct de ma conscience, j'ay adjousté ma telle quelle opinion avec ces quatre livres, et déclairé au cinquième, qui est comme un accessoire aux premiers, que c'est que je pense, et sur quelles raisons appuyé je donne advis touchant la punition.... » Ne vous y trompez pas : cet « accessoire » constitue le principal; tout l'ouvrage a été écrit pour lui ; il en présente la conclusion logique. Si les sorciers sont d'habiles charlatans, si les sorcières sont « de povres vieilles afiblies », il faut plaindre celles-ci et mépriser ceux-là : il ne faut pas les dévouer aux flammes. Qu'on brûle les livres de magie, qu'on réserve la peine de mort aux seuls empoi-

sonneurs : les magiciens, sorciers et sorcières ne méritent point (le périr dans les plus affreux tourments.

Un tel cri de pitié aujourd'hui peut sembler naturel. Deux cents ans avant Beccaria, il s'opposait seul a tout le sentiment public. Les catholiques et les calvinistes se sont reproché réciproquement leurs cruautés. Personne n'a élevé la voix contre la sévérité des châtiments réservés aux malheureux convaincus de maléfices et de sortilèges : le supplice de ceux-ci paraissait une chose toute naturelle. J'ai sous les yeux un petit volume intitulé : Nicolaii Remigii dxmonolatreix libri III.,. (Cologne, 1596). L'auteur, Nicolas Remy, juge et conseiller privé du duc de Lorraine, y donne des détails au sujet de huit cent soixante-trois sorciers ou sorcières qu'il fit condamner dans le duché pendant les quinze ans qu'il exerça ses fonctions. El encore déplore-t-il que huit cents autres accusés se soient soustraits par la fuite à ses arrêts, et que d'autres enfin en aient évité les conséquences par la mort volontaire. Ne doit-on pas honorer hautement les hommes qui, comme Wier et Grévin, ont compris le fanatisme de leur temps et n'ont pas craint de le dénoncer?

Est-ce à dire qu'il faille leur reconnaître la moindre influence? Je ne le pense pas. Longtemps encore on brûlera des sorciers et Ton écrira des ouvrages sur leur pouvoir et sur celui des démons ; témoin Jean Bodin,dont le traité De la Démonomanie des Sorciers (Paris, l.jcSO) se termine par une « Réfutation des opinions de Jean Wier ». Toutefois, la traduction de Grévin eut, de son vivant même, deux éditions successives (1507 et 15G9). Guy I^atin, dans une de ses lettres, en fait mention (sans en nommer l'auteur)', l'our le j)rudent Colletet, « cette excellente et curieuse version françoise » est « un livre fort beau, et les questions (jui y sont proposées et décidées méritent bien d'estre leues atlenlivement et peut-estre avec quelque sorte de précaution ».

Plus lai-d, Jean Wier ajouta à son ouvrage un sixième livre. I

1. Lettres de Guy Patin, éd. Rcvcillc-Parise. Paris, 1846, t. I, p. 305.

— Iî26 — parut alors une nouvelle édition de la traduction de Grévin sous ce lilre : Histoires, Disfnttes et Discours desilhmous et impostures

(les Diables, des mat/iciens infâmes, sorcières et empoisonneurs

Le tout conïprins en six livres (uuy mentez de moitié en ceste dernière édition), par Jean Wier, médecin du duc de Clèves, — Deux dialoyues de Thomas Erastm, professeur en médecine à Ileidelbery, touchant le pouvoir des sorcières : et de la punition quelles méritent. — Avec deux indices : Vun des chapitres des six livres de Jean Wier; l autre des matières notables contenues en tout ce volume. — s. 1. (Genève) jj79. « 11 y a neuf ans passez, est-il dit dans un avant-propos, que cinq livres de l'imposture des diables priiis du latin de Jean Wier, et traduits en François par Jacques Grevin furent imprimez à Paris.... J'ay estimé faire plaisir à nos François de leur présenter en leur langue ce que Grevin avoit premièrement traduit, un peu adouci et ragencé.... » Bien entendu, le volume comporte la traduction du nouveau livre de Wier. Quant aux dialogues qui terminent Touvrage, ils ont pour auteur Jean Erastus, c'est-à-dire Jean Lieber, médecin à Heidelberg, connu par sa polémique avec Théodore de Bèze. Au contraire de Wier, Erastus professe qu'on ne saurait montrer trop de sévérité contre les sorcières : on n'en brûle pas assez! Le lecteur entendia ainsi le pour et le contre, et pourra se faire une opinion. Nous savons par CoUetel qui est l'auteur anonyme de cette édition complétée. C'est Simon Goulart de Senlis', théologien protestant qui écrivit de nombreux ouvrages. Singulier éclectisme que celui de ce pasteur! 11 aurait pu négliger Erastus. Il semble ne pas avoir saisi la vraie pensée de Wier. J'ajoute : ni j)eut-ètre la pensée secrète du tiaducteur. Qui sait si Grévin, en répandant l'ouvrage du docteur allemand, en déplorant avec lui ces injustes bûchers, ne songeait pas à d'aulies bûchers (|ui se dressaient trop souvent pour des hommes moins coupables encore que les sorciers eux-mêmes, puisque leur crime ne consistait, devait-il penser, (ju'à se réunir j)()ur priiM- Dieu? i. VA'. La (Ikoix du Malne, V" Simon Goulard.

Wier était catholique. « Or, dit-il par manière de conclusion, ne veux-je avoir tellement asseuré ceste chose en ce livre, que je ne la submette en tout et par tout au plus équitable jugement de rÉglise catholique de Jésus-Christ, estant prest de la recorriger et la rechanler au contraire si en quelque endroit je suis convaincu d'erreur ». Grévin, dans son épîlre dodicatoire au duc d'Anjou, présente Wier « comme un homme docte et de saine religion. » Que signifient ces paroles? Faut-il y chercher la preuve d'une versatilité qui ne resta point sans exemple à cette époque? Gardons-nous bien de le croire; ce serait nous abuser étrangement sur notre auteur. Je ne vois dans l'éloge de l'orthodoxie de Jean Wier qu'un acte de précaution et de prudence, peut-être un mot d'ironie renfermée. Dans le traité des Venins, qui parut peu après VImposture des Diables, Grévin a donné toute leur énergie à ses véritables opinions sur « la magie cérémonieuse qui se parfaict par invocations, oblations, hosties, sacrifices et autres superstitions* ». Cela est encore un peu enveloppé, mais l'idée va se préciser : « Ceux qui ont vescu sous le Paganisme avant Jésus-Christ... consacroyent au nom de Vénus, de Mars et de Saturne. Les nostres consacrent au nom de Jésus Christ et de la vierge Marie, et par le moyen de l'eau béniste ». Hàtons-nous de dire que dans cette hardie allusion aux rites du polythéisme et à leur persistance, Grévin ne parle pas des prêtres : il parle des anciens magiciens et des modernes enchanteurs qui « abusent de l'Introite de la Messe du sainct esprit ». Mais assurément il ne lui déplairait pas que Ton se méprît sur le sens de ses paroles, ou plutôt il compte bien que le lecteur avisé ira plus loin que la prudence ne lui permet de le faire à luimême, et saura bien à quoi il pense;, quand il exprime son mépi'is pour ces enchanteurs fjni œnsacreïit, el quand il se pose la (piitslion de savoir « si les cérémonies, dont Ion abuse pour le {►résenl es enchanlemcns sont descendues des payennes, et s'ac- (Mndcnt en ce que les unes et les autres ont esté inventées pour

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