‹ Jacques Grévin, 1538-1570; étude biographique et littéraireChapitre 75 sur 262 · Jodelle, éd. M.-L., I, 1 i, v · texte numérisé non relu

Jodelle, éd. M.-L., I, 1 i, v

La tragédie de César est précédée d*un Brief Discours pour intelligence de ce Théâtre, où Grévin expose en quelques pages sa théorie de la tragédie.

Avant tout, il professe que le respect de l'antiquité doit être grand. Ceux qu'il faut admirer s'appellent Eschyle, Sophocle, Euripide, et, chez les Latins, Sénèque. En eux se trouvent le modèle et la source de toute inspiration dramatique. Mais nous savons par ce qui précède qu'on peut démêler une nuance d'ironie dans les paroles de Grévin lorsqu'il salue en eux ce la fontaine de laquelle tous les bons poètes Tragiques ont heu, et le trésor au(iuel ils ont pris les richesses pour embellir leurs poëmes ». Cela n'était que trop vrai et il s'agissait de faire autrement. Comment donc s'y prendre pour réussir dans ces « compositions non accoustumées en nostre langue »? Suivre les préceptes d'Aristole, auquel Grévin emprunte ou croit emprunter sa définition de la tragédie : « La Tragédie (comme dit Aristote dans son Art poétique) est une imitation ou représentation de quelque faict illustre et grand de soy-mesme, comme est celuy touchant la mort de Jules César ». Définition trop incomplète pour se recommander d'Aristotc. O n'est pas Grévin qui se pique d'ex|)liquer la fameuse y.ûéOapai;. Quant à la comédie, il l'appeMe « un discours fabuleux, mais approchant de vérité, contenant en soy diverses manières de vivre entre les citadins de moyen estât... ». Voilà une bonne définition : elle émane de la doctiine aristotéliqne, et fait déjà pressentir la formule définitive de Fénelon : </ La comédie représente les mœurs des hommes dans une condition privée ». Grévin y ajoute un souci d'instruction et de perfectionnement moral par la scène; sa définition se termine par ces mots : ... et par lequel on peult a|)prendre ce qui

est utile pour la vie, el au contraire cognoislre ce que ion doit luir, ensrijinez |)ar le Ixuilieur ou uiallieur d'aulruy », C'est ridée que Ronsard rcprciidia avec lorce dans la seconde préface de la Fra}tciade,en voulant (juela tragédie et la comédie « soient du tout didascaliques et enseignantes* ».

Toutes les tragédies du xv!*" siècle comportent des chœurs, pour celte unique raison qu'on trouve des chœurs dans la tragédie antique. Les hommes de la Renaissances ne se sont pas demandé si l'auditoire moderne a les mêmes goûts que celui d'Athcnes, et si le mélange de la poésie lyricjue avec la poésie dramalicpie ne doit pas dérouter le spectateur français, amoureux avant tout d'action et d'unité. Grévin se conformera donc à l'usage en plaçant un chœur à la fin de chaque acte (celte séparation des actes était même ce qui justillail rem[)loi du chœur aux yeux de Scaliger). Mais, au sujet de ces chœurs, il fait une remanjue qui prend bien, il me semble, la portée d'une observation générale. On a trop l'habitude de confier le rôle du chœur à des « chantres », personnel invariable el indifférent, auquel on ne se soucie pas d'attribuer un caractère qui soit en rapport avec le sujet de la pièce. On a tort. « J'ay faicl, dit-il, la troupe interlocutoire de gensdarmes des vieilles bandes de César, el non de quelques Chantres, ou autres, ainsi qu'on a accoustumé... ». D'où un double profil; le chant sera banni du théâtre, où il choque le public français, et le drame y gagnera dé la vérité : c'est Grévin qui emploie ce mot, bien curieux pour une époque où l'on ne s'occupait guère de ce qu'on a a|)pelé de nos jours la couleur locale : « J'ay eu en ceci esgard que je ne parloy pas aux Grecs, n'y aux Romains, mais aux François, lesquels ne se plaisent pas beaucoup en ces chantres mal exercitez, ainsi que j'ai souventeffois observé aux autres endroicts ou Ton en a mis en jeu. Davantage puis qu'il est ainsi que la Tragédie n'est autre chose qu'une représentation de vérité, ou de ce qui en ha apparence,

i. HoNsAHD, éd. p. \\\., III, 19.

il me semble que Ce pendant que là ou les troubles (tels que Ion les descril) sont advenues es Républiques, le simple peuple n'avoit pas gi'ande occasion de chanter, et que, par conséquent, Ion ne doit faire chanter non plus en les représentant, qu'en la vérité mesme... ». On le voit, il s'en fallait de peu que Grévin n'allât jusqu'à supprimer le chœur. Innovation, dira-t-on.- Eh quoi ! ne peut-on ce oser quelque chose »? Et qui aura le droit d'oser, sinon Grévin? Dans sa pensée, il innove, à vrai dire, et la tragédie et la comédie, telles qu'elles n'ont pas encore été jouées sur la scène française. « Ami Lecleur... premier de nostre temps je me suis hazardé de mettre la Tragédie et Comédie Françoise entre tes mains... ». Déjà, dans Tépître dédicatoire à Claude de France, il appelait son théâtre « poëme non encore veu en noslre langue ». Et Jodelle, dira-t-on? Grévin ne méconnaît pas Jodelle. Il ne disconvient pas que Jodelle a donné avant lui des pièces écrites en français; seulement il n'accorde pas que ce soient des pièces françaises. Jodelle est plein d'esprit. « Mais aussi, ajoute immédiatement Grévin, je diray ceci sans arrogance, que je suis encores à voir Tragédies et Comédies Françoises ». Les pièces de Jodelle, il les a « tirées des Grecs et Latins pour les replanter en France ». Grévin, qui ne considère Jodelle que comme le dernier des imitateurs ou des traducteurs, ne devait pas goûter enlièrement r(''pî(ie que Ronsard lui a adressée et dans laquelle il préseninil Jodelle comme le premier en date des écrivains de notre théâtre national. Je me contente pour le moment de prend l'e acte de la prétention de Grévin. Si je veux soutenir qu'il faut \n'\v en lui, chronologiquement parlant, le premier dramaturge de la scène française, je trouve déjà quelqu'un qui partage celle opinion, c'est Grévin lui-même.

(JuanI au sujet de César, il reconnaît cju'il le doit à Muret, son pi'ofesseur. A la vérité, iî s'agit là d'un sujet tout classique, et qui, sous une forme ou sous une autre, dut souvent défrayer les représentations de collège. « Mylord, demande Hamlel à Polonius,

— ir>8 —

vous avez joué autrefois à l'Université? — Oui, Mylord, le rôlo (le .Iules Césiu*; Brulus me tua :iu (Inpilolc ». Mais Gréviu nie que sa pièce constitue, comme certains l'ont prétendu, une copie (le celle de son maître, « car là ou elh^.s seront confrontées on trouvera la vérité w. Pour faire celte confronlaliori, analvsons d'abord le poème de Muret.

Acte I. — L'exposition se fait au inoyt'ii d'un monol(3«iuc de César, qui discourt sur la j)uissan(:e de Home et sur sa propre grandeur :

Ipsa victrix genlium Mihi Roma cessit.

Va piKutant il ne tient pas à la vie et ne redoute pas une nioii subite. En lui prêtant ces sentiments, d'après Plutanjue, Muret nous prépare à l'intrigue qui se noue : César parle des avertissements que lui donnèrent un devin et (certains de ses amis; peutêtre quelque danger le menace, mais il repousse la crainte comme indigne de lui :

At enim timere Cœsaris nunquam fuil.

Le chœur chante l'inconstance d(^ la foilune et cite des exemples tirés de l'histoire romaine.

Acte II. — Monologue de Brutus. Il s'excite à l'action dont son nom lui fait un devoir :

Quousque tandem. Brute, virtutem tuam Dormire pateris otiosain degener?

Quousque differs, civitatem liber am Tua videra vindicatam dextra ?

I^ihilne te virlus tuorum commovet Nomenque Brtiti?

Survient Cassius, qui salue aviîc joie ce jour tant dt'siré où doit tomber le tyran. Cassius voudrait qu'Antoine partageât le sort de

César; mais Briitus refuse de se rallier à ce projet, et les deux conjurés se sépaient pour terminer leurs préparatifs. Le chœur célèbre l'amour de la patrie, la haine des tyrans, la légitimité du tyrannicide et la vertu d'Armodius.

Page 1