‹ Jacques Grévin, 1538-1570; étude biographique et littéraireChapitre 87 sur 262 · Montaigne, Essais, I · texte numérisé non relu

Montaigne, Essais, I

personnages l'éloge des vertus républicaines, c'est visiblement sans enthousiasme, et l'affabulation qui termine son poème :

Geste mort est fatale Aux nouveaux inventeurs de puissance royale*,

ne vient pas en résumer l'idée maîtresse et en exprimer la moralité. On sent bien que pour Grévin, Rome, qui doit sa puissance à César, ne peut que redouter les effets d'une révolution. Ces palais, s'écrie le dictateur,

Sçauront après ma mort de combien ma présence Sert pour contregarder leur antique puissance*.

Il est facile de voir que l'auteur partage les sentiments du messager lorsque celui-ci exècre les assassins, et ceux des vétérans lorsqu'ils laissent percer des doutes sur l'efficacité des promesses démagogiques :

Et je crains qu'un mesme soleil Ne l'aisl vue un malheur prédire Et qu'il ne voye cest empire Cruellement ensanglanté Sous V ombre d'une liberté'.

Comme sens historique, c'était très intelligent. Fallait-il prêter l'ivresse de l'affranchissement à une populace plutôt capable d'offrir à Brutus, ainsi que dans le chef-d'œuvre de Shakespeare, le titre de César en témoignage de sa reconnaissance? Comme dramaturgie, c'était fort adroit, tout l'intérêt se concentrant sur la victime. Soit répugnance personnelle, soit sentiment critique de la situation, Grévin se montre très sobre de déclamation démocratique. A ce point de vue encore, je me sépare de M. Faguet, qui voit dans le César (juelque chose comme « la Servitude volontaire en vers ». On peut parler ainsi de la pièce de Muret,

non de celle de Grévin. Brutus est le héros de la première; le héros de la seconde, c'esl César.

Et pourtant, la trajjédie de drévin a en cette destinée singulière, (jue les partis |)olili(jucs en ont fait à deux re|)rises une aime de comi)al. Elle fut rééditée pendant la Eigne, puis sous Henri IV. Ce Conif Un si fameux, on le délaissait pour chercher dans une tragédie romaine un instrument de propagande. Étrange coïncidence! En 1578, on réimprime Cdsar; onze ans après, Henri III meurt assassiné. En lOOG, on IcMéimprime sous ce litre significatif : La Liberté i:angée ou César paii/nardé^ : quatre ans après, Henri IV meurt assassiné. Quand l'ouvrage de Grévin serait empreint d'une exaltation que nous n'y avons pas trouvée, on ne saurait reprochera l'auteur d'avoir suscité Jacques Clément et Ravaillac. H en va parfois ainsi de certaines idées que des lettrés répandent «par manière d'exercitation «.Déplus avisés les rééditent, et attendent. Un fanatique viendra, qui fera le reste.

Maintenant que nous connaissons les origines de César et que nous savons en quoi il se sépare de la composition latine qui lui a servi de modèle, que devons-nous penser de ses mérites propres et de ses qualités littéiaires?

La première chose qui frappe dans cette œuvre dramatique, c'est son extrême simplicité. Rien de moins implexe que la tragédie au xvi" siècle. « Que ce soit, dit Sainte-Beuve, une Cléopâtre, uneDidon, une Médée, un Agamemnon, un César, voici ce que l'on y remarque constamment : nulle invention dans les caractères, les situations et la conduite de la pièce; une reproduction scrupuleuse, une contrefaçon parfaite des formes grecques; l'action simple, les personnages peu nomhreux, des actes fort courts, composés d'une ou de deux scènes et entremêlés de chœurs; la poésie lyrique de ces chœurs hien supérieure à celle du dialogue; les unités de temps et de lieu observées moins en

1. La préface de l'éditeur, que Brunct qualifie de curieuse, n'offre en réalité aucun intérêt.

vue de l'art que par un effet de l'imitation; un style qui vise à la noblesse, à la gravité, et qui ne la manque guère que parce que la langue lui fait faute.... Telle est la tragédie dans Jodelle et ses contemporains'. » Il y a beaucoup devrai dans cette appréciation : elle deviendrait tout à fait exacte si Grévin n'élait pas mis sur la même ligne que les autres. Sans doute, il ne faut pas chercher dans César des analyses psychologiques. Et pourtant les caractères sont bien indiqués, tout au moins les nuances discernées avec une attention en somme assez déliée. Brutus garde du commencement à la fin une attitude calme et réfléchie, formant contraste avec l'emportement des autres conjurés. Cassius, quand il insiste pour le meurtre d'Antojne, ne npus^ surprend pas : dès ses premiers mots, il sentait « bouillonner son courage' ». Les idées heurtées et confuses de César au premier acte, plus tard les angoisses de Calpurnie, voilà de bonnes ébauches de peinture morale. Les unités se trouvent respectées, l'unité de lieu avec une facilité née du choix de la scène (une place publique devant la maison de César^), l'unité de temps avec une rigueur à laquelle fait allusion un des personnages du drame*. Les sentiments expiimés par les personnages prennent une dignité un peu emphatique, je le concède. Mais quelle différence avec la platitude ou la boursouflure des œuvres contemporaines! Les héros de Grévin sont les ancêtres de ceux de Corneille. Ils les annoncent. César nous confie les tristesses et les inquiétudes d'une puissance souveraine toujours exposée au danger :

Quel soucy renaissant empesche mon repos?

Quel présage certain d'Iiorreur, d'ennuis, de flàme,

D'ennemis et de mort se mutine en mon àme*?

1 . Sainte-Beuve. Histoire du Théâtre français au xvi* siècle.

i. il, 17, V. 26-27 :

Si le soleil levant vous a veu tournionlé, il fault qu'à son coucher il voye liberté.

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