‹ Jacques II. à Saint-GermainChapitre 4 sur 7 · II · texte numérisé non relu

II

le temps et une forte yolonté. La main qui veut tout briser est souvent emportée; ménagez tout ce qui peut tous être utile ; que Marlborough sache que vous connaissez ses projets, et que tous lui pardonnez; rendez à Russell la flotte; au bout du compte, une trahison qui a eu pour résultat la victoire de la Hogue peut bien se gracier; on ne trahit pas deux fois à la tête d'une armée.

La clémence envers qui peut vous être utile, et l'exemple contre tous ceux qui disparaissent d'un État sans bruit, voilà votre politique. Vous parlez du duc de Berwick et de sa fuite en Ecosse; nous avons un remède : le klan de Glencoe n'a pas prêté serment d'allégeance Vous savez les statuts..... 9 Et Guillaume répondit : a Je les connais, et qu'on les exécute! »

Zramattim.

£n ce moment lord Bentinck y capitaine de la garde hoUaBdaifie, entra dans le ca-»

binet du roi , et lut remit un billet , sur le^ quel était écrit un seul nom. Guillaume le prit y et de sa main le rapprocha des yeux de Sunderland

« Lord Shrewsbiiry ! dit le ministre.

— Lui-même; je Fai mandé , précisément dans* ces vues de transactions et de ménagemens dont vous me parliez tout à l'heure.

— Je savais à Votre Majesté trop d'avenir dans la pensée pour croire qu'elle se laisserait ^dler aux emportemens d'une trop cruelle douleur. Shrewsbury est le plus 103/^1 des jacobites; on peut se fier à sa foi. »

£t Sunderland se retira, saluant d'un sourire d'afFection le fils de la grande douairière , que lord Bentinck introduisait dans le cabinet.

Le roi Guillaume fit un signe de sa main

à Shrewsbury, qui entrait d'un air digne et calme.

« Milordy je vous ai mandé auprès de moi f dans un moment où les hommes s'oublient assez eux-mêmes auprès de la tombe pour que vous puissiez ajouter foi à mes paroles. Marie n'est plus, et mon règne commence. Milord, je suis fatigué des wighs; partout ils mettent des entraves à mon gouvernement , aVec leurs principes exagérés de liberté et de résistance. Je ne puis plus rien' pour l'Angleterre; ils manient la majorité démon parlement; incapables d'affaires, ils visent à la popularité par des tracasseries ; car lorsque une tête politique est nulle, elle a encore une ressource, c'est de crier fort à la trahison. Je vois l'administration des trois royaumes, sans unité, tomber en lambeaux. Dans cette situation, mon dessein

arrêté est de m'adresser aux torys; eux seuls comprennent la prérogative royale et les droits de la couronne. J'appelle des hommes de pouvoir et d'honneuf , et, Milord, je vous offre le poste de secré* taire d'Stat de PPta maison, que vous aveii àbdiqaé lors de l'eiLpéditioQ de Jacques en Irlande. »

Shrewsburjy un moment étonné, rq>ri€ avec réxpressipu d'une grande modestie :

«Les mêmes mptifs qui me firent alors abdiquer me dictent encore aujourd'hui un refus à Votre Majesté.

— Ces motifs ne seraient-ils pas, Milord, une dernière conférepce que Votre Sei^gneurie aurait eue avec le jaçobite Montgommery?»

Shrewsburyi pâle et troublé de ce que Guillaume savait toute la conspiration de Saint-^îermain, r^ondit: '

« Mes sentimens sont bien connus de Votre Majesté : elle ne doit pas être étonnée de trouver mon nom exi certaines at faires.

— Milord, reprit Guillaume, je ne ferai point ici une scène d'Auguste et de Ginna; je sais la valeur des hommes ; et vous me connaissez trop bien pour supposer que je me targue de g^érosité et de pardon à votre égard. Quand je fais un acte, j'ai en vue le pays et les intérêts de ma couronne ; si je me rapproche de vous, c'est moins encore par la juste estime de votra caractère que par l'utiHté que j'y trouve. Vous avez conspiré, vous conspirez contre moi

encore; vous êtes uni à quelques torys mécontens. Voyez là- bas sur cette table , vos lettres y sont; je pourrais vous intenter à tous un procès de haute trahison ; l'opinion serait pour moi, et votre tête me répondrait de l'avenir..... Mais je ne veux point vous avoir par la peur, dit Guillaume s'approchant de la table, et jetant toutes ces lettres dans le feu : les preuves sont en cendres; j'en appelle à votre raison et à votre patriotisme.

— Et le vieux dévouement de mes ancêtres! s'écria milord Shrewsbury; puis-je effacer l'honneur de mon blason ?

— Votre honneur! Shrewsbury, reprit Guillaume en lui pressant les mains; écoutez-moi! Tant que la cause du roi Jacques a eu quelque chance , je conçpis que vous lui

ayei sacïrifié votre épée ; je ne blâme pas ces dévouemens, et Bentinck m'en donnerait ici l'exemple, sans doute; aussi ai-je accepté votre démission lors de l'expédition de Jacques II en Irlande. Il y avait doute, hasard des batailles. Votre bras a dû se donner à qui était votre -cœur. Mais aujourd'hui, à quoi se réduisent les chances d'une restauration ? à quelques complots souterrains que votre loyauté repousse contre ma personne ou contre l'Angleterre ! Ainsi rapetissée , pouvez-vous servir encore cette cause ? Laissez à milady douairière de Shrewsbury ces larmoiemens de femmes; vous êtes homme politique, je vous offre une chance de service au pays; il ne vous appartient pas de le refuser.

— Mais mon parti criera à la trahison; et c'en est une. Sire!

— Une trahison l le mot est bien trouvé lorsque je viens de jeter là au feu des preuves d'un abandon de sujets bien autrement grave. Votre parti ^ Milord, se compose, comme tous les partis possibles, de fous et de gens sages; les premiers, il serait insensé de les rattacher; ils mourront avec leurs préjugés plus ou moins honorables, n'importe; les sages applaudiront à votre exemple; car, après tout^ que leur apportez-vous? le pouvoir : or, que fait le nom de celui qui règne? Ce que veulent les partis, ce qu'il doivent vouloir, c'est la direction des affaires , et je les mets dans vos mains : puis*je compter sur vous, Shrewsbury?»'

Et le comte , accoudé sur la table de travail, paraissait absorbé dans ses idées; des larmes tombaient de ses yeux.

ce Shrewsbury, lui dit Guillaume, ayez moins de cœur et plus de tête; voyez TAngleterre agitée par les factions , le pays désolé, les grandes familles désunies, la France prenant force de nos débats intérieurs. Un peu de soulagement apporté à tout cela ne vaut-il pas l'abandon de quelque fidélité de race?

— Votre Majesté ne sait-elle pas toute la puissance d'une dynastie , lorsqu'elle se rattache à votre maison par les bienfaits et les souvenirs?

— Eh bien , Milord , concilions tout : acceptez ce que je vous offre, et je dépose dans votre sein le secret de mon avenir.

La mort si subite de ma femme , le désir de mettre un terme aux maux de l'Angleterre , m'ont fait prendre la résolution de négocier

avec la cour de Saint-Germain pour savoir si Jacques consentirait à abdiquer en faveur du prince de Galles, qui, élevé en Angleterre et au sein de son Eglise, serait appelé après ma mort à la couronne. Cette négociation vous va^t-elle? satisfait-elle complètement votre conscience et votre opinion?

Qu'en dites-vous , Milord ? »

Et Shrewsbury se précipita aux genoux de Guillaume et lui. baisa les. mains :

« J'accepte, Sire, avec orgueil et gloire! *i

ff^i^mt »tcrtt

Tout retentissait des vivats, des éclats d'une joie domestique dans le noble château de Shrewsbury; la douairière s'en revenait de Saint-Germain où elle avait assisté au grand baptême; toutes les vieilles jaco-

— no —

bites de la contrée s'étaient rassemblées en réunion générale , et la douairière de Shrewsbury n'avait pas assez de paroles pour raconter toute la belle cérémonie et comment le roi Jacques n'était pas impuissant, pas plus que Charles ii d'amoureuse mémoire. C'était une de ces réunions comme j'en ai vu quelquefois y des dames de charité ou des quêteuses de paroisse; car que peut -on faire quand on est douairière, si ce n'est rendre le pain bénit! L'ex-mairesse^ vénérable doyenne, n'avait pas manqué de demander les détails, l'ordre et la marche des pompes de Saint -Germain; quel tabouret chaque dame titrée occupait à la droite et à la gauche du grand lit de parade de Sa Majesté la reine d* Angleterre , de présentement à Saint-Germain.

Cependant uii air de tristesse régnait sur

le front de la douairière, et Élisait contraste avec Fenthousiasme générai qu'inspirait le bonheur d'avoir joui de la vue de Sa Majesté légitime 9 et d'avoir reçu sa gracieuse accolade; on savait bien que le duc de Berwick s'était sauvé et qu'il n'était point dans les mains du prince d'Orange; mais lady Shrelvsbury pouvait-elle oublier, et tous les assistans le savaient comme elle, que le duc de Berwick avait été dénoncé par lady Arabella Russell, sa propre nièce! Quelle tache pour une noble race! quelle bande noire ne fallait-il pas appliquer à son blason !

a A-t-on des nouvelles du duc de Berwick?

dit tristement l'ex-mairesse ; j'ai su qu'il s'était réfugié en Irlande, en Ecosse peut-être, où tant de partisans le protégeront.

— Dieu sauve sa tête chérie Irépondit lady

Shrewsbury ; ma famille a assez de torts envers le noble jeune homme. »

£t de grosses larmes tombèrent des yeux de la vieille duchesse.

« Ne parlons pas de cela, reprit lady Seymour; c'est un mystère qui s'éclaircira en l'honneur de votre race; n'est-ce pas encore un mensonge de ce prince d'Orange qui compromet ainsi les meilleures maisons !

ne serait-ce pas une simple dénonciation de domestiques?

— Dieu vous entende , Milady ; en tous les cas, je laverai ma race de cette tache malheureuse ! Je donne à Sa Majesté le roi Jacques de nouvelles preuves de dévouement j chut ! chut ! dit-elle en se levant pour vérifier à toutes les portes si personne n'écoutait:

vous savez , Miladys, que j'ai amené avec moi de France un agent secret de la restauration ?

— Un agent secret ! dirent à la fois toutes ces douairières, un agent secret de la légitimité ! où est donc cet homme respectable ? »

Et aussitôt milady Shrewsbury ouvrit une porte dérobée, et M. L'ioyd parut rayonnant au milieu des nobles dames. Est-il une position plus heureuse, lorsqu'il ne se fait pas pendre, que celle d'un agent secret tombant au milieu des femmes de son parti ? Que lui comparer, si ce n'est l'aumônier d'un couvent, fêté et caressé par un essaim de fraîches et gentilles nones, accablé de bonbons, et périssant comme Vert- Vert sous les dragées?

M. L'ioyd salua profondément cette res-

pectable compagnie, et l'on se mit à Tinterrogef sur le succès prochain de la cause royale.

«c Ceci durera-t-il long-temps? disait lady Seymour.

— Pas six mois, n'est-ce pas? répétait Tex-mairesse.

— Quelle tyrannie ! disait une autre.

— Atroce gouvernement! » répliquait la douairière de Shrewsbury.

M. L'ioyd ne savait qui entendre et à qui répondre ; tant de questions se pressaient , se multipliaient!

« Miladys, calmez -vous! calmez -vous!

nous parviendrons au résultat désiré , mais de la prudence 9 de la modération.

— Du calme! de la modération! répéta Tex-mairesse avec une espèce de rugissement. Et comment avoir du calme après tout ce qui se passe? Non ! il ne faut pardonner à personne; il faut que Sa Majesté le roi agisse dans toute la plénitude de son pouvoir, et qu'il fieisse pendre tous les malpensans.

— Tous! tous, certes! sans exceptions!

répondirent toutes ces femmes en chœur.

— D'abord, lord Sunderland.

— Le duc de Marlborough !

— Puis la majorité des lords.

— La chambre des communes en masse.

Puis.

— Mon Dieu 9 dit M. L'ioyd, vous ne laisserez donc personne pour saluer l'avènement de notre royal maître Jacquet ii, roi d'Angleterre?

— Oui 9 Sir 9 des gens comme nous, des fidèles sujets; les Ladys qui ont baisé la main à leur gracieux souverain Charles ii d'amoureuse mémoire!

— Voilà un trône bien étayé, répéta entre ses dents M. L'ioyd, et ma foi tout ceci me rattacherait bien au prince d'Orange. »

On entendit un grand bruit dans la cour, les pas des chevaux se pressaient.

« Qu'y a-t-il ? qu'y a-t-il? » s'écria la douairière avec émotion.

Un valet de pied vint annoncer lady Arabella RusselL La vieille tante n'avait pas fait encore une réponse, que la jeune lady entra pâle et en désordre.

La douairière s'écria: « Vous ! Milady?

— La reine n'est plus ! le duc de Berwick le proscrit! Anna Perkins sa concubine! »

Elle s'assit presque évanouie.

a Milady a perdu la raison , dit l'ex-mairesse.

— Ma nièce !» et la douairière de Shrewsbury lui tendit les bras. « Pauvre nièce !

— Punition do ciel , répéta tout bas lady Seymour, pour avoir trahi le prince légitime.

— Otez-moi de devant les yeux ce spectacle; les flammes ! ce palais! le duc de Berwick! cette femme! Anna Perkins^!»

Elle a perdu la raison.

Et M. Lloyd , qui avait reçu un billet de Londres j le lut ainsi à la compagnie :

a Le duc de Berwick a eu une conférence ce secrète avec Guillaume; reconnu par lady « Arabella Russell, il a été dénoncé par elle; a le duc allait être saisi dans le parc , lors- « qu'un violent incendie a éclaté; on en a accuse le duc de Berwick; le palais est en « cendres. Le comte de Shrewsbury accepte « la place de secrétaire d'État »

- UÔ -

— Mon fils secrétaire d'État de l'usurpateur ! s'écria la douairière de Shrewsbury, et Arabella Russell ma nièce! la malheureuse ! dénoncer pour la seconde fois un Stuart! quelle fatalité!

-— Oui , toujours lady Russell sur les traces du duc de Berwick et de sa complice! répondit avec une voix altérée et puissante la jeune lady.

— Et qu'a de commim cette existence avec la tienne?

— Qu'a de commun? la passion ! £t vous ne savez pas tout ce qu'il y a dans une femme qui voile l'image de son époux , et cela pour être trahie y sacrifiée à une misérable concubine que l'on voit heureuse et tendrement aimée ! »

Et toutes ces douairières l'écoutaient; toutes pensaient : ce n'était pas comme cela au temps du galant Charles ii; il y avait moins de remords !

« Shrewsbury est secrétaire d'État , un tory au pouvoir! le duc de Berwick a eu une conférence avec Guillaume , murmura M. L'ioyd, et je n'y étais pas? qu'a-t-on pu y dire et y convenir ? a-t-on pu agiter une question royale sans moi?»

Et cela l'occupait plus que l'incendie d'un château et la folie d'Arabella Russell ! car une conférence est une chose inestimable pour un agent secret : c'est sa préoccupation et sa manie ; grands et petits , nous tendons tous , dans notre sphère, à nous donner de l'importance! et mannequins politiques que nous sommes, nous jouons.

tous notre rôle sur des échasses. Le regard du peuple a quelque chose de l'œil du taureau qui grandit ceux qui le conduisent et le trompent ; autrement que de petits hommes n'aurait- il pas broyés de sa main de fer?

Cfo Crooeatô tt ite Jrlanîiaw-

a Te voilà enfin dans la vallée de Glencoe y et ce n'est pas sans peine, dit Tom au duc de Berwicky en abordant dans un de ces vallons nuageux qui séparent les sombres montagnes d'Ecosse.

— Que le nom est bien choisi! répondit miss Anna; vieille demeure de Fingal , elle a retenu le nom de Vallée des larmes !

— Quel klan habite ici? demanda le duc de Berwick , rompant un long silence , tristement agité par la pensée d'Arabella.

— C'est la famille des Macdonald, fidèle à ta race, reprit Tom, montagnards stupides qui s'attachent à une famille comme à un culte !

— J'aperçois des uiiiformes anglais: la vallée serait-elle envahie! » Et le duc de Berwick regardant la couleur des uniformes: « C'est le régiment de lord Argyle , en garnison ici sans doute ; pauvres Macdonald ! vous payez cher votre fidélité ! »

Un soldat passa tout auprès du duc de Berwick.

c( Camarade j lui cria-t-il en mauvais écossais , pourquoi tant de compagnies dans ce vallon?

— Vous n'êtes donc pas de ces contrées?

lui répondit le soldat avec un ton brusque; remerciez-en Dieu, car le lord colonel nous fait faire bonne et grande chère aux dépens des montagnards; voyez plutôt. »

£t il montra une troupe de ses camarades qui chassaient devant eux plusieurs bœufs ^ et portaient des oies avec leurs blanches ailes passées à travers la bandoulière de leur mousquet.

a II fait ici bon vivre, et cette garnison

vaut bien celle de Portsmouth et de Plynjouth.

— Tout ton régiment n'est point dans la vallée de Glencoe? continua le duc de Berwick.

— Ah ! mon dieu non : dix compagnies entourent ce diable de fort de Bass , qui se pavoise toujours du drapeau des Stuarts; quels hommes que ceux qui se défendent ainsi ! Imaginez qu'ils ne sont là dans cette bicoque que dix ou douze soldats ou plutôt des diables y et depuis quatre ans ils font damner les grenadiers d'Argyle, qui certes ne sont ni les moins braves ni les moins rudes à Tassant.

— Admirable courage ! s'écria le duc de Berwick.

— Et pour qui tout ce dévouement? ajouta Tom.

— Il y a de la magie , reprit le soldat; lord Argyle voulait les avoir par famine; ils ont imaginé de Éaire monter les vivres au moyen d'un bateau qu'ils hissent jusqu'au haut de la muraille : d'où viennent ces vivres ? tout le monde l'ignore ; mais j'entends le cornet qui sonne l'appel de midi, et Le capitaine Campbell n'est pas tendre. »

Le soldat se retira pour rejoindre sa compagnie qui se rassemblait autour de l'habitation de Macdonald.

Le duc de Berwick demeurait soucieux avec cette triste pensée d'Arabella qui le préoccupait. Qu'allait-il faire dans ce pays? il savait les opinions du comte de Montross et de plu-

sieurs lords d'Ecosse , le dévouement de tous les klans écossais à sa race. Il pouvait fugitif passer en toute sûreté à travers les montagnes pour gagner la mer et s'y embarquer ; cette idée lui répugnait. Etre au milieu des amis de sa causé y les voir persécutés pour leurs opinions, et puis les abandonner sans prendre les armes y sans partager leur péril , sans exposer sa tête à une communauté de dangers , c'est ce que les nobles âmes ne peuvent comprendre. On fera de beaux livres contre la guerre civile, contre ces soulèvemens de gentilshommes fidèles et de paysans armés de croix ; philanthropes pusillanimes qui ne savent pas tout ce qu'il y a de grand et d'énergique dans les têtes qui se sacrifient!

<c J'irai chez Montross, dit le duc de Berwick, et nous arrêterons enfin ce qu'il est possible de faire pour réunir les braves

montagnards et marcher contre ceux qui les oppriment.

— Fières troupes que les Ecossais , dit Barclay y digne race des montagnes!

— Fières troupes , sans doute , répondit Tom, quand elles saisirent le glaive du Seigneur, quand elles firent la guerre pour le covenant contre les vieux droits d'une race de rois!

— Silence, Tom, répondit Barclay; ne cesseras-tu de nous parler de ta république et de tes saints, bons à pendre tout au plus aux vieilles murailles d'Edimbourg!

— Le berceau des Stuarts pourrait-il produire autre chose que des miracles ? ajouta miss Anna.

— Le château du comte de Montross , chef de la famille de Graham , est à deux lieues de Glencoe» sur le penchant de la montagne y si je connais bien ma carte d'É* cosse, dit le duc de Berwick; et après quelque temps de marche sur des coteaux verdoyans, on découvrit à droite les antiqi^és constructions du château : c'était en quelque sorte la Grotte de Fingal, à laquelle la féodalité avait adapté les caractères indélébiles de son passage ; les grandes tours crénelées y les fossés profonds et cette architecture découpée qui frappe tant l'imagination. A mesure que les nuages se dissipaient, on voyait se développer ce large contour de murailles qui formait la triple enceinte; plus loin une noire foret des bardes, au midi de gras pâturages, et au milieu des troupeaux nombreux qui se disputaient l'herbe des champs; quelques postes

de soldats anglais du régiment de lord Argyle étaient distribués dans la plaine pour surveiller les mouvemens dés montagnards.

Lorsque le duc de Berwick arriva au château du comte de Montross , il y avait réunion secrète des klans jacobites* et de quel(}ues envoyée irlandais <jui proposaient un soulèvement contre l'oppression. I^e duc de Befwick pe se fit point annoncer 30us son nom véritable; Montross ne le connaissait pas; il voulait pourtant se réunir à lui et diriger la révolte de TÉcosse et de l'Irlande.

<c Un gentilhomme du Northumberland demande à parler à lord Montross ^ dit sir Georges Barclay, et nous sommes de sa

* J'ai pris le mot klan indifféremment dans sa signification naturelle de tribu ; puis par ellipse , comme le titre du chef 4e 1^ tribu , et pDpv éviter des périphrases.

suite : il s'adressait ainsi à un des pages écossais y lutins brillàns qui peuplaient la cour du noble lord.

— Soyez les bienvenus , jamais Thospitalité ne fut refusée à de braves gens comme vous; et quoique vous soyez de race an^ glaise 9 nous viderons la coupe dans la grande salle du festin. Nous aurons bonne compagnie ce soir, car tous les klans des montagnes sont réunis autour de la table de chêne où venait boire le victorieux Fingal!

— Et parmi tous ces klans, quel est le plus noble , le plus respectable , le plus fidèle aux Stuarts ? dit nûss Anna.

— C'est Macdonald et sa nombreuse f iainille; c'est Macdonald avec les cinquantecinq mâles de sa race. »

£t la cloche du château sonna à tout branle pour annoncer l'arrivée des étrangers.

On les fit passer dans une grande pièce où ils se lavèrent les mains et lès pieds; on fit circuler à la ronde une coupe que remplissaient quelques Ecossais au costume national, et alors les uns et les autres se pressèrent les mains en signe d'hospitalité.

Bientôt lord Montross vint lui-même visiter les étrangers. Comme il avait beaucoup connu Jacques ii, et que les traits des Stuarts étaient gravés dans sa mémoire , il fiit vivement frappé des caractères de ressemblance qu'avait avec ses souvenirs la belle et noble physionomie du duc de Berwick ; il reconnut cette main surtout, dénonciation traditionnelle. Montross le prit à part, sous prétexte de visiter le château :

Cl II serait diffîcile, Milord, de cacher votre origine; elle est gravée sur chacun de vos traitsi, dans chacun de vos regards; je connais assez les tristes aventures du duc de Berwick pour supposer que la fortune a pu le jeter parmi les fidèles montagnards d'Ecosse. >

— Je n'ai pas besoin de dissimuler avec vous, Milord, je confie ma tête à votre loyauté; je suis le duc de Berwick, digne en tout point de m'associer aux nobles efforts des Écossais.

— Oui , ils seront grands et nobles, duc de Berwick; voyez cette longue réunion de klans tous assis autour de la table de Fingal ; chacun porte sous ce costume grossier un cœur loyal , prêt à se sacrifier pour Jacques ii et son descendant le prince de Galles. »

Le duc de Berwick apercevait en effet j dans uneimmense galerie, cette nombreuse troupe de klans, chacun revêtu de sa couleur distlnctive; quelques Irlandais étaient mêlés à eux et paraissaient fraterniser, quoique cependant une discussion assez vive f&t engagée.

En jetant les yeux sur ces Irlandais, le duc de Berwick n'eut pas de peine à reconnaître ses amis avec lesquels il avait combattu à k Boyne ; parmi eux se distinguaient O'Connar, O'Donnel, OTVfahony; le duc leur fit signe en mettant un doigt sur la bouche qu'il ne voulait point être reconnu, et ses amis se bornèrent à lui serrer vivement la main et à saluer sa bienvenue.

<c Que la paix soit avec vous , dit en entrant lecomtedeMontross, continuez sans alarmes une discussion sur les moyens de sauver l'Ecosse et llrlande; ces étrangers qui nous

demandent l'hospitalité combattront pour la même cause. » Et tous les klans se levèrent pour saluer le duc de Berwick et ses compagnons.

« Eh bien ! dit ODonnet, la question est tout entière siir le serment du Test ; il doit être révoqué; il ne peut plus exister; la contre-révolution qui renversera le prince d'Orange doit être plus encore catholique que politique.

^- Nous voulons notre foi et nos vieilles franchises écossaises, telles que notre parlement les avaient stipulées ^ répondit Macdonald. ^

— La nation irlandaise est pour le moins aussi digne d'obtenir son affranchissement que l'Eglise presbytérienne; et pourquoi lui

refuserait-on y à elle aussi, son Ëglise, ses évêques et sa liberté ?

— Bien , dit le klan de Glencoe , mais cette religion c'est le papisme qui opprime depuis si long-temps les peuples d'Ecosse et d'Angleterre; pour vous en convaincre, allez entendre les sermons de l'évéque de Glascow.

— Nous ne voulons plus en Irlande un clergé schismatique qui dévore les dîmes de nos paroisses catholiques.

— Pourquoi le peuple a-t-il persisté dans son erreur du papisme? dit le kian avec chaleur.

— Valait-il mieux adopter le schisme et abdiquer sa foi comme Henri vin? répliqua O'Mahony. »

Les personnalités devenaient vives /et il y avait loin de là au système de conciliation qu'on voulait adopter; il existait des haines , une antipathie nationale entre les Ecossais et les Irlandais, et il était bien difficile de les réunir dans un but commun; telle était cependant la pensée du comte de Montross.

a Que voulons-nous tous, mes amis? continua le noble lord , restaurer la couronne de nos anciens maîtres les Stuarts; il sont Ecossais d'origine, et les vieux che& de ces contrées se souviennent de la race qui gouverna leurs ancêtres ! Vous , nobles Irlandais , vous saluerez le chef catholique. Qu'importe le motif? n'avons- nous pas tous la même affection, n'allons-nous pas au même résultat?»

Et tous répondirent en chœur :

a C'est vrai , noble lord j c'est vrai.

— Et que devons*nous ùAre maintenant?

— Nous réunir pour renverser la Êdble digue qui vous empêche de revoir vos prin* ces légitimes; je ùâs un appela votre loyauté ; qu'à un signal donné, l'Ecosse et l'Irlande se soulèvent en armes.

— C'est ce qui est déjà préparé , répondirent les klans; fes montagnards sont prévenus. Au premier son de la cornemuse et quand le feu paraîtra sur les hauteurs, ils devront descendre de leurs demeures, et se rassembler sous l'étendard de leur chef.

— L'affaire est faite depuis long-temps en Irlande, s'écria O'Mahony; tout est prêt, et si nous avions des fusils , des munitions et

quelques mille livres sterling, quarante mille Irlandais pourraient opérer contre l'armée orangiste.

— Voilà bien des moyens, répliqua le duc de Berwick; plus qu'il n'en faut peut-être, mais l'important est de les organiser : la cause de la loyauté a péri faute de s'entendre; elle est pourtant si belle, compagnons, qu'on pourrait bien lui sacrifier quelques inimitiés nationales , quelques souvenirs , quelques antipathies de famille. Le roi Jacques sait vos desseins; il applaudit à vos efforts, nobles Irlandais! Braves montagnards, encore quelques jours, et l'étendard des Stuarts sera relevé. »

Ces paroles excitèrent de l'enthousiasme ; Macdonald prenant la main du duc de Berwick, lui dit :

a Le 25, tous les klans seront en armes; je t'en donne ma parole. »

Et Tom murmura dans ses dents :

a Vieillard imbécile, et pour quelle cause?

si c'était au moins pour la sainte république d'Angleterre ! »

Cf Ma»mcvt îr^ iêfitticot.

« Des étrangers parcourent les montagnes ! alerte, colonel! »

Ainsi s'exprimait un jeune capitaine dans le costume national d'Ecosse , accourant

sous la tente de milord Argyle, commandant le régiment campé dans la vallée de Glencoe.

« Quelques nouvelles tentatives du comte de Montross, capitaine Campbell, intrigant actif qui remue tous ces klans, et les porte à la révolte contre le roi Guillaume! et quelle est leur mine ?

— Pardieu! je ne les ai vus que de loin; l'un est grand , avec des traits prononcés et remarquablement nobles et beaux!

— Silence, capitaine! les dépêches du conseil privé me signalent le duc de Berwick ! Serait-ce lui qui viendrait troubler la paix des montagnes?

— Le duc de Berwick! colonel; quelques

hommes, et je Tarrête, serait-il dans le souterrain le plus secret du château dé Montross!

— Le château de Montross est inviolable, capitaine Campbell; Sa Grâce a de vieux privilèges, et nous ne pouvons approcher de ses créneaux !

— Pitoyable système qui nous expose à la révolte des klans; le proverbe écossais ne dit-il pas : « Une fois la tanière forcée, l'ours «est pris!»

— La révolte n'est point à craindre, capitaine; et je compta sur vous; écoutez.»

Et milord Argyle conduisit Campbell dans un lieu écarté, afin de n'être pas entendu.

« Etes-vous dévoué à Sa Majesté le roi Guillaume, Campbell?

— Comme à ma mère, colonel.

— Ferez-vous tout ce que le bien du service royal commande ?

— Je le ferai !

— Eh bien, Campbell, lisez ces dépêches! »

Le capitaine les prit, les parcourut à plusieurs reprises, tandis que lord Argyle, les yeux fixes, l'air inquiet, saisissait toutes les impressions de la physionomie du capitaine.

«Ce n'est que cela? » dit Campbell

avec sang-froid.

Et milord Argyle frémit.

ce Ce sera fait cette nuit , colonel.

— Tous y sans en épargner aucun ,

aucun », continua milord Argyle y. avec une tristesse dubitative.

Campbell fit un signe approbatif :

<c Milord, y aurait -il ma femme et mes fils dans tout ce klan?

— A neuf heures tout doit être fini; lord Sunderland en fait une condition expresse; si Ton connaissait l'ordre du conseil avant l'exécution, tout serait compromis; Macdonald est puissant parmi les klans; une parole, et le feu, signal de guerre, paraîtra encore sur ces montagnes. Campbell , votre

compagnie est, je crois , de même race que la famille de Macdonald.

— De la même race, colonel j nous nous sommes enveloppés des mêmes plaids; cela nous donne de» facilités pour pénétrer dans sa demeure. »

Et le capitaine réunissait ses Écossais, s'acheminait vers le nord de la vallée.

Quel spectacle magnifique qu'une de ces grandes chaînes de montagnes qui mêlent leurs pics aux cieux! Là, tout est sublime, tout est nature primitive; je crois que dans ce terrible bouleversement qui a tant rapetissé la nature humaine, Dieu a oublié les Alpes et les a laissées là comme un témoignage de l'époque des Géans.

Les montagnes d'Ecosse ne sont pas les Alpes , mais elles ont quelque chose de plu$ pittoresque^ parce qu'elles conservent une population plus nationale^ moins corrompue par les races d'étrangers; qu'est-ce que Is^ Suisse maintenant? un lieu de passage et de chaises de poste , où l'on trouvera bientôt toutes les nations ^ excepté des Suisses!

C'était dans une de ces pittoresques val*léeSj celle de Glencoe, que Macdonald^ vieux klan , s'était retiré en sortant du château du comte de Montross. Il était là entouré de toute sa race 9 génération fidèle qui n'avait point encore prêté serment à Tusurpatéur; il racontait les anciennes prophéties des veillardsde l'île de Sky^s^ légende atisiû sainte que celle de Fingal» et du tombeau de l'enchanteur Merlin dans le pays de Galles.

Est-il quelque chose de plus doux à en-

tendre que les vieilles légendes de la patrie , quand elles ne sont point desséchées par la main pesante de quelque érudit de l'académie des inscriptions? Et Flora ^ l'aînée des filles de Macdonald, chantait quelques unes des ballades jacobites :

« Que Dieu sauv^e le roi , que Dieu conserve notre seigneur le roi , qu'il le rende victorieux , heureux et glorieux pour régner long-temps sur nous.

a Bon courage à tous les sujets fidèles , grands et petits f qui rappelleront le roi ^ le seul roi qui ait le droit de régner i son retour peut seul sauver la Grande-Bretagne! »

Et les klans de Macdonald répétaient en choeur, au son de la cornemuse :

« Que Dieu sauve le roi. »

Le plus puissant des mâles du klan entonna d'une forte voix ces paroles de guerre :

a Dors, ma bonne claymore^ dor$ sous la brayère épaisse entre ces deux rochers; dors^ ma bonne claymore, puisque l'honneur de TÉcosse sommeille; dors jusqu'au jour où le signal du réveil nous sera donné par un autre Montross ou un autre Dundee.

« Reste cachée, ma bonne claymore, sousl'épaisse bruyère , puisqu'ils t ont proscrite , toi aussi ; pro scription glorieuse que tu partages avec la race de nos rois; aimerais-tu jni eux voir un traître se mirer dans ta lame polie ? Que dirais-tu^ si ton acier fidèle devenait un glaive régicide dans les mains des bourreaux de Marie et du roi Charles ?

« Reste donc cachée , ma bonne daymore. »

Au loin le cornet à bouquin et le bruit

monotone de la cloche osseuse annonçaient la paisible rentrée des troupeaux , lorsqu'on frappa avec assez de force à la porte de la maison du klan.

« Ouvrez, au nom de Sa Majesté le roi, nous vous demandons l'hospitalité!

— Qui peut frapper ainsi? répliqua Macdonald.

— Le capitaine Campbell, du régiment de milord Argyle, de race écossaise comme vous.

— Soyez le bienvenu, capitaine, car il y a de vieux souvenirs d'hospitalité entre votre klan et le nôtre. Votre trisaïeul s'assit à ce foyer, et nous, jurâmes éternelle alliance !

— Ëii effet, Macdonald et nous, sommes cousins , si je ne me trompe. »

En disant ces paroles la porte s'ouvrait, et les soldats du capitaine se dispersaient dans l'humble maison du kl^n; et ses filles et sa femme leur offraient du fromage , du pain et du lait, pour fêter leur bonne arrivée; et tous buvaient, mangeaient ensemble comme de joyeux convives !

« Chantez, chantez, mes filles, les vieilles ballades écossaises en l'honneur de Fingal » , répétait le vieux klan; «contez comment les sons de sa harpe d'or ébranlèrent ces saintes vallées»; et Campbell encourageait les jeunes filles qui disaient en chœur les souvenirs de la patrie.

Cependant le capitaine portait souvent

les yeux sur sa montre en argent grossièremeïit travaillée^ pendue à sa ceinture de cuir.

ce Encore une heure», dit-il à voix basse au sergent de la compagnie, qui le regardait avec des yeux fixes et ternes !

Et la troupe formait des danses joyeuses pour distraire la longue veillée d'automne!

La belle chevdiure blancÉiie de Macdonald paraissait au milieu de ses jeunes filles comme des flocons de neige parmi des roses.

Le capitaine semblait prendre plaisir à ces innocentes distractions , comme s'il n'a-^ vait été occupé d'autre chose; il se manifes* tait un échange de gaieté, de confiance et d'hospitalité.

Et Campbell dit :

i( Soldats, l'heure est arrivée! »

Le son lugubre du cornet se fit alors entendre y et les Ecossais d' Argyle se précipitèrent sur le vieux klan, tandis que le capitaine lisait :

« GuillauineVoi! Le klan des Macdonalds ayant refusé le 'serment , est mis hors la loi commune ; lord Argyle exterminera tous les mâles par le glaive , comme coupables de haute trahison. »

L'on entendait de minutes en minutes des détonations dans la vallée; tantôt un enfant trouvait la mort sous la balle de fer , tantôt elle perçait le sein du vieillard. La tête de Macdonald fut envoyée au château de Montross avec ces seuls mots : « Condamné lui et sa race pour refus de serment d'allé-

geance » ; et la terreur fut si grande parmi les klans^ que le duc de Berwick ne put réunir dix hommes des montagnes pour commencer la guerre !

Cette épouvantable mesure avait été conseillée par lord Sunderland. Il avait ménagé les grands; mais les petits, que lui importait ? il épargnait lord Montross comme le duc de Marlborough et Russell ; mais pour les klans des montagnes, il avait dit :

« Qu'une race d'entre eux soit éteinte , et cet exemple évitera le soulèvement de l'Ecosse et les intrigues du duc de Berwick! »

Bépavt îr'€f00S{f.

La triste exécution du klan Macdonald avait jeté la terreur parmi tous les highlanders ; il n'était plus possible d'espérer l'insurrection de l'Ecosse en faveur des Stuarts; telle

était l'opinion de Montross : il conseilla au duc de Berwick de gagner la France et d'y espérer un temps meilleur, pour venir ensuite seconder le mouvement des amis de la cause jacobite en Angleterre.

« Demain nous attendons im corsaire de Saint-Maloy ajouta le noble lord : nos montagnards connaissent les sentiers les plus inaccessibles qui bordent les cotes, abandonnez-vous à leur dévouement, duc de Berwick.

— Pourquoi ne pas rester et combattre ?

s'écria Barclay; les faibles femmes fuient le danger; mais un royaliste meurt pour sa cause; c'est dans Tordre.

— J'ai juré sur le tombeau de mon père, dit Anna , de ne plus quitter les Trois-

Royaumes qu'après la restauration du trône des Stuarts.

— Qu'irons-nous faire eh France? ajouta le duc de Berwick tout pensif; voir notre maison humiliée mendier des secours étrangers, subir la pitié de M"' de Maintenon !

— Duc deBenyick, continua Montross, réservez-vous pour de meilleures circonstances; que vos amis restent en Ecosse, ceci peut être utile; qu'ils essaient d'engager des luttes particulières, cela peut nous servir encore; mais vous, duc de Berwick, vous ne pouvez paraître que sur un vaste champ de bataille; ne vous compromettez pas dans des affaires d'avant-postes.

— C'est en Irlande qu'il faut tenter la

guerre , s'écria OTMfahony en invoquant Jésus- Christ et la sainte Eglise romaine. >.

— Que pourrait faire l'Irlande sans l'Ecosse? répondit Montross.

— En Ecosse ou en Irlande, la bataille doit se donner forte et grande ! ajouta Georges Barclay.

— Et faire triompher la cause royale!

dit Anna.

-r- Et comment quitter mes amis? s'écria encore avec chaleur le ducdeBerwick, et vous> mon compagnon fidèle , en s'adressant, à Anna.

— Milord , reprit Anna les yeux pleins de larmes, ce n'est pas la seule violeiiee que

j'aie faite à mon âme pour le service de votre maison; je ne puis plus rester avec vous; je vous ai fait trop de tort : j'ai brisé votre

cœur et le mien ; souvenez-vous de

milady Russell! La pensée s'exalte , quand il s'agit d'une sainte cause et qu'on peut mourir pour elle. »

Le sein de la jeune fille battait avec violence.

(c Partez! Milord, partez sans nous, sans moi! nous sommes. ici utiles à la cause royale; nos affections, nos souvenirs vous suivront sur la terre d'exil; pour nous, il nous jEsiut le triomphe ou le tombeau ! » Et alors se reproduisit tout à coup à son esprit ce rêve de fantômes au lit de feuilles du château de Russell, cet échafaud, cette couronne de rose blanche qui couvrait sa tête, et la

pierre noire et sépulcrale de Westminster; et ce souvenir ne lui inspira qu*un sourire , sourire d'ange dont les ailes s'élèvent déjà vers un monde de lumières et d'éternité !

« La pendaison ou une couronne , reprit Tom, joli avenir pour toi ou pour le peuple! Si nous triomphons jamais, nous, ce sera au moins pour la sainte république d'Angleterre et pour l'universalité des suffrages! Si nous sommes pendus, alorsalors. rien ne sera compromis , cependant, et nous laisserons des amis et des successeurs, car le peuple ne périt pas.

— Tais-toi donc encore , vieux fou de république, dit Georges Barclay de mauvaise humeur; il ne s'agit ni de tes amis, ni du peuple, ni de l'universalité des suffrages,

mais du triomphe des Stuarts^ ce qui ne te convient pas, sans doute. »

Pendant cette discussion, leducdeBerwiiik paraissait plongé dans les plus sérieuses reflétions; puis il se releva..... « Décidément je ne quitterai pas mes amis; je ne les exposerai pas seuls aux dangers; jacobitès, nous mourrons les armes à la main.

— AUons, Milord, dit le comte de Mon tross, votre présence sur le continent peut opérer un grand bien à vos amis d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande; un débarquement de Français, nos vieux alliés, sera toujours accueilli et pourrait armer une si nombreuse population.

— Les Français, dit O'Donneï, sont courageux, mais si légers ! ils nous ont perdus à

U Bpyjie ! Qu'on lai^^ç^spiUai^eijjt 4ébarcpier les quatorze mille Irlandais ^u ^rvîce de la couronne de France ; voilà de beaux et dignes auxiliairiss^ . . >) j

^ — Jtltiais les Irlandais dans notre pays, dit undesklans qui s^s^istait.àdçjtlte conversation; Irlandais et Eco^ais ne p^uye^it coucher ensemble.

, — Kobl^ duc de BenRick, reprit Anna toute çplorée d'exaltai;ion) Iç temps est ye»u de nous séparer! Dieu nous roiîdonnp j il y. a là un pre^entiment qui me dit quq vous devez viv^re pdur la cause et, la gloire des$imi1«S

— Vous le voulez, dit le duc de Berwick , eb bîçn, j'irai e» Fr^Uc^^n^^ûi». je ne vous quitte .g[ue pour vpus rejoindre avec des

secours prompts et efficaces; il faut en finir.

^— ^ Vous nous retrouverez, Milôrd, à vos côtés ou au ciel ! » ajouta iniss Anna d'une parole qui n'avait pluâ rien de la terre.

Tous les loyaux gentilshommes fléchirent un geiîoù; Tom seul resta couvert et debout; le duc dé Berwick les: éml»rassd[ l'un aprég l'autre, et prît la direction de la côte sous la conduite de quelques fidèles montagnarde; le dttc marchait de nuit, s'abritant dails des cabaiiëÀ isolées, câi- dans tous lès villages il y atait le signalement de James Stuart It proscrit; la seconde niiit on arriva sûr le rivage, et derrière dé hauts rochers l'on aper-^ çut le mat du corsaire malôùin; un signal au moypfr de feux fut répété j et une légère chaloupe vint recueillir le (fôt de Berwicjk*

Combien les annales de Théroïsme ne se fussent-elles pas enrichies de l'histoire de Saint-Malo, cité jetée sur l'Océan et qui vit les beaux faits d'armes descorsaires l que de héros inconnus laissèrent de longues traces dans ces belles courses de mer^ au milieu des vagues écumantes! Le soldat peut acquérir un titre bien haut, un rang dans l'armée, le monde et l'histoire; mais le. matelot du cor*' saire, à quel genre de gloire peut-il prétendre? quelle récompense va-t-il mériter? et pourtant ce n'est faute ni de courage, ni.de génies voyez cette goélette, frêle coquille hautement matée et qui disparaît comme engloutie sous chaque vague de la grande mer; sur son bord et pres^s comme une rangée de rame^ sontacci^upis une myriade d'hommes au teint hâlé, aux yeux de feu; ils ne choisissent point , pour sortir du port, le temps frais, la brise bienfaisante; leur élé-

mçnt^ c'est la tempête ^ le temps noir, l'orage m^enaçarït; alors ils échappent aux croisières^ passent à travers les hauts sabords .de$^ trois ponts comme l'oiseau de mer k travail les masses de rochers; et les voilà lancés au milieu des vagues ^^ jouets de tous les élémens, l'œil toujours fixé sur l'horizon qui doit leur amener une ridxe proie ; intrépides , ils s'élancent sur les plus gros navires, s'ac-^ crochent à leurs laides flancs et semblent se jouer de la hache et du crampon qui nebondissent sur leurs têtes.

• ' Tel: est le corsaire; et qudis corsaires que ceux de Saint-Malo ! Sous Louis xiv, plus de trois mille de ces braves loups de mer fatiguaient le commerce de l'Angleterre, pillaient les .grands vaisseaux, multipliaient les prises, et le Roi , qui ne négligeait aucun service, qui courait après toutes les gloi-

m y aimait ^ Êivorker cesooùrBes, lésqueUies donnaient soiïT^nt de grands chefe d'^s^di'e à sa maritaé; témoin Jean^Bart^ d'héroïque tnémoiré! - ; .

*Or, au tenips des guerres 'de GniUaumè âv0c la ï'rance, bon nombre de ced consàires parcouraient les côtes dlrlande et d'Ecole, portaient des arnies, des munitions -aux insurgés; lorsque grondait la tempête et que le ciel se chargeait d- orage , lé corsaire ma-ilouin se rapprochait des plages ennemies ; il bravait les garde-côtes, opérait son débarquement malgré I4 surveillance, et c'est ainsi que les communications se continuaient avec lés insurgés.

Que} aspect que celui d'uA équipage de corsaire! Le capitaine vint recevoir le duc de Berwick , et un vent frais s'étant levé avec

le soleil, la petite coquille cingla vers les rives de la France; lorsqu'on né signalait aucune voile, lorsque le temps était calme, le brave capitaine contait au fils de Jacques les grandes aventures de mer, les exploits de Jean-Bart et de tant d'autres glorieux corsaires; et cela abrégeait les ennuis de la navigation.

Quand oh fut en vue de Saint-Malo , on entendit le canon qui retentissait de cent un coups, comme aux jours de fêtes et de réjouissances, et l'on poussait partout sur le rivage le cri de vii^e la paix!

£a Ifiaix Kft %^»muh.

Et le roi Jacques disait au P. Péters^ dans une des sombres allées de Fontainebleau ^ foret antique, où les cataractes du ciel ont déposé çà et là des roches de granité au milieu des arbres centenaires :

— lt)9 -^

c< Est-il possible? mon £klèle allié, le roi de France, va reconnaître Tusurpateur de ma couronne, Guillaume m de Hollande!

-^ J'ai rencontré le courrier de Saxe qui en porte la nouvelle à la cour dé Madridf.

la paix a été signée à Ryswidk. De list résignation, Sire^ Dieu vous accordera un ample dédommagement.

— Voilà pourquoi , sans douté , reprit la reine, le roi de France nous a relégués à Fontainebleau !

— C'est de la politesse , ajouta le P. Péters : le roi de France n'a pas voulu que Vos Majestés fussent témoins des fêtes de la paixy d'une paix nécessaire; car la guerre a coûté tant de sueurs et de sang aux. peuples !

— Et croyez-vous ,' réTérehd Pêtie , qu'utie paix honteuse y et qui frappe le pAndpejus divinum régis ^ n'ambncèle pas^plus de maux sur la tête des peuples? Je dois protester à la Éace du ciel contre cet acte^ si' les Mis s'oublient y moi, malheureux et proscrit, je^ dois relever le scepti'e qui se flétrit entré leurs mains. J'ai adresse mon manifeste à S. M. l'empereur. Au reste, je ne tiaurmure pas; que la volonté de Dieu $oit faite, mon I^ère, c'est encore Une croîx.3^ ' '

Et le roi Jacques parcourait avec avidité une lettre qu'il venait de recevoir du supérieur de la Trappe.^' ' '

« Qu'est-ce qu'une couronne terrestre el périssaUe, s'écria le P. Péters, à côté des couronnes du ciel !

■— Sstrce pourtant ce que le roi de France m'avait promis et ce que M. de Lauzun avait juré? reprit la reine.

— Encore M. de Lau2un! dit le P. Péters à Poreille de la princesse; il est des raisons , Madame, qui devraient à tout jamais vous interdire de prononcer ce nom. »

Et la reine rougit.

Le bruit de deux carrosses se fit entendre; l'oii annonça M. de Toi'cyi ^crétaire d'Etat au département des affaires étrangères ; M. de ïorcy paraissait péniblement affecté de la charge qu'il avait à remplir ; il ternit âû roi d'Angleterre une lettre de Louis XIV ou le roi de France expliquait luimême et avec un soin ihfiiii lestnoti6 qui avaient déterminé à signer la paix à R'yswick^

« Remerciez le roi de France, répondit Jacques avec, un air fort résigné ^ de sa bienveillante communication; il y a long-temps que je suis habitué aux coups du sort; celuilà ,me frappe cruellement ^ mais je le subis en pénitence de mes péchés.

— Souvenez-vous qii'ils sont grands, Sire, ajouta tout bas le P. Péters; que de fautes et de crimes de concupiscence vous avez comi^iis dans votre jeunesse ! »

£t Jacques poussa un profond soupir.

(c II a Êillu des rais^ons d'£tat , des raisons invincible , dit M. de Torcy, pour déterminer le roi mon maître à prendre une telle résolution; Votre Majesté ne doit point ignorer les impôts qui accablent la France, le besoin du repos qui pénètre tous les sujets du roi; la

paix était indispensable, et les dépêches de M. de Harlay ont annoncé q[u*elle ne pouvait être conclue qu'après la reconnaissance du roi Guillaume.

— Il ne fallait pas que le roi de France promît alors de défendre et de protéger nos droits à la couronne ) dit la reine avec vivacité.

— Le roi mon maître a £ait ce qu'il a pu, répliqua M. de Torcy; il a exposé ses flottes; fourni des armées; si d'imprudens conseillers n'avaient pas entraîné Sa Majesté le roi Jacques dans de fausses démarches, la couronne serait replacée sur sa tête; au reste j le roi mon maître a défendu la dignité et la légitimité de vos droits. Guillaume exigeait votre exil de Saint-Germain et du royaume; le roi l'a refusé, et n'a voulu traiter en aucune façon sur ce point : Votre Majesté sera tou-

jours dignement traitée en roi d'Angleterre^ elle ne recevra de dons que de la munificence de son allié. Le roi se résenre de vous expliquer lui-même un article secret du traité de Ryswick , d'une haute importance pour votre famille.

— Remerciez bien \d ro& de France, dit Jacques en prenant la main de M. de Torcy :

tous les bicnç que j'ai reçus , je les tiens de ses bontés; le mal tn'a été eiivayé par la Providence pour me punir de mes péchés.

— Dignes paroles d'un rot catholique!

dit le P. Péters.

— Le roi mon maître viendra d'ailleurs, je le répète y causer sur tous ces poiuts avec Votre Majesté avant de recevoir l'ambassadeur du prince d'Orange.

— Et quel est cet ambassadeur ? demanda Jacques avec curiosité.

— Le camte de Portland , Sire;

-^ Dites lord Bentink, un Hollandais; je présume assez bien des gentilshommes anglais pour croire qu'aucun d'eux ne voulût se charger de représenter le prince d'Orange auprès de la cour où réside le roi légitime d'Angleterre.

— Sire, 1^ circoja^taiices font les hommes, et Votre Majesté s'est accoutumée à tant; de défections! répliqua M. de Torcy.

— Il n'y a de grand que Notre-Seigneur Jésus-Christ et d'infidllible que notre saintpère le. pa^pe, dit le P. Péters. Tous les mortels sopli pécheurs. ^

— Et quels sont les gentilshommes attachés à l'ambassade?

— Lord Woodstock et lord Fitz-Gerald.

— Lord Fitz-Gterald , dit Jacques, le fils de celui que j'avais comblé de bienfaits!

— Deux Ladys suivent également la comtesse de Portland!

— Et lesquelles? répondit Jacques avec vivacité.

— Les ladys Furster et Arabella Russell.

— Encore lady Russell! la nièce de là bonne et respectable duchesse de Shrewsbury; encore lady Russell! qui déshonora

sa maison en dénonçant mon fils le duc de Berwick ! »

Et le palais de Fontainebleau retentit de longues acclamations : « Voici le duc de Berwick! »

En effet, le fils de Jacques ii descendait d'un mauvais cheval de poste et montait précipitamment le grand escalier de Fontainebleau, monument historique de plus d'une infortune !

« James ! s'écria le roi en se précipitant dans les bras du duc de Berwick.

— Le duc de Berwick! ajouta le P. Péters à voix basse; ceci dérange mon plan : on m'avait écrit cependant qu'il était près de tomber dans les mains du prince d'Orange. »

La reine salua avec quelque contrainte le fils de l'intrigante milady Churdiill.

La figure du duc de Berwick paraissait fort animée.

«Est -il vrai, Sire, que je n'arrive en France que pour apprendre la conclusion de la paix et que le prince d'Orange est reconnu?

— Il n'est que trop vrai , mon cher James, que Sa Majesté le roi de France a cru devoir traiter avec le prince d'Orange dans les intérêts de sa politique et de ses sujets; je ne puis l'en blâmer; je lui dois déjà tant de reconnaissance! »

Le duc de Berwick jeta son fouet de poste à terre , et le brisa :

« M. de Torcy, dit- il en ^'adressant au ministre de Louis xiv, je n'ai et ne puis avoir que mon opinion personnelle; vous ne m'accuserez pas d'ambition; le sceptre ne peut toucher ma main; c'est dans l'intérêt des couronnes royales, dans l'intérêt surtout de ceux que je viens d'exposer aux hasards périlleux des complots , que je parle. Le roi de France est maître de sa volonté; qui conteste sa royale puissance? Il nous a secourus dans le malheur, mais il nous avait promis davantage; il avait dit : a Al- « lez j et je vous seconderais » Nous avons agi ; plus de mille têtes puissantes sont dans le complot : le roi de France les livre à Guillaume ni !

— Milord, les intérêts de la paix demandaient ce sacrifice; il fallait arrêter

le sang. qui. ne cessait de couler dans d'inutiles querelles entre les deux peuples.

— Et vous croyez, M. de Torcy que cette paix pourra avoir une longue durée ! vous croyez qu'elle aura d'autres résultats que de faire subir au roi de France une démarche qui humilie sa puissance et ternit sa gloire !

' — Arrêtez, Milord, s'écria M. de Torcy j je ne puis souffrir qu'on juge la politique du roi mon maître.

— Du roi très-chrétien! dit le P. Péters; confions-nous à la puissance de JésusrChrist et à Sa Majesté le roi de France! S'il a cru devoir reconnaître Guillaume m , c'est dans l'intérêt de son peuple; une restauration

lui a paru impossible : il faut laisser la volonté de Dieu s'accomplir!

— Une race de rois qui tombe sans vengeante porte un coup plus fâcheux à.la puissance royale et à l'éclat de sa majesté que quelques paroles enflammées, continua le duc de Berwick; M. de Torcy! pas une seule stipulation d'amnistie pour les malheureux royalistes que le roi de France a encouragés par ses promesses; on les abandonne! Et que vont devenir les fidèles Ecossais, les catholiques d'Irlande? Vous parlez de la "nécessité de la paix; est-elle possible, est-elle durable en présence d'intérêts si divers , si hostiles! Guillaume protégé ceux que la politique de Louis xiv a exilés ; ses armées se peuplent de réfugiés; ils sont à sa cour dans ses camps ; le roi de France nous protège, nous que Guillaume proscrit; votre

paix sera une comte trêve; il ne restera de tout ceci qu'une hcHuteiifie conpes&ion, la reconnaissance d'un prince illégitime! »

A ces mots de honteuses concessions^ M. de Torcy se retira avec dignité.

(c Mon fils, dit tout bas Jacques au duc de Berwick , vous vous laissez emporter :

vpilà M- de Torcy qui sort mécontent de nous tous.

— Eh qu'importe ! répondit le duc de Berwick. Quand on pend iMie couronne sans émotion, on pmit perdre sans pleurs la protection d'un ministre! »

Et le P. Péters tira le roi Jacques à part :

« Sire, souvenezrvous que vous avez un

grand devoir de royauté à remplir aujourd'hui. Ne devez-vous pas toucher les écrouelles à Saint-Cyr? M"* de Maintenon vous y attend y et je dois y voir le Père de La Chaise; nous aurons aussi le pieux spectacle diEsther pour distraire un peu Votre Majesté, après qu'elle aura visité la maladrerie.

— En eflFet, révérend Père; le roi d'Angleterre, le successeur de Saint-Edouard, ne peut manquer à cette royale prérogative. »

Mes filles soutenez votre reine éperdue !

Ainsi récitait une demoiselle toute mignone^ revêtue d'une longue robe de soie, soutenue par d'autres filles ; espiègles qu'elles étaient, elles disaient des grimaces à lape*

tite reine qui se laissait pesamment tomber dans leurs bras.

Une femme maussade , embéguinée, leur disait tout bas :

« Taisez- vous donc, petites sottes, vous ne savez pas votre rôle. »

£t Ësther continuait à débiter sa tirade, folâtrant avec Assuérus, jeune fille de quinze ans qui cherchait à prendre un air oriental et à copier l'ambassadeur de Perse que M. de Colbert avait fait venir autrefois d'Ispahan, aussi bien que les Suisses que l'on faisait alors venir d'Amiens.

a Savez-vous bien, mes filles , dit la vieille, que Sa Majesté le roi Jacques doit aujourd'hui nous visiter?

— Et toucher les éoroueUes à toutes ces femmes qui sont là-bas dans Téglise, répon<> . dit M"* de Lussan.

— Dites qu'il vient les guérir, selon le vœu des saints rois d'Irlande et d'Ecosse.

— Vous croyez, en effet, qu'il les guérit?

Bon Jésus ! tous ces pauvres ont déjà été touchés , et ils sont toiijour& dans les. mêmes souffrances !

— C'est qu'îk étanent pécheui^s.

— Nous auroo» aussi Madame ^.

— A propos, quel rôle fait donc Madame auprès du roi? s'écria une autre petite es-

* M>n* de Maint enon.

piègle; elle ne le quitte pas, et pmirtant elle n'est pas reine.

— Oh ! mon Dieu, que te dirai-je? j'ai lu dans la belle histoire de M. De^réau;^ que le roi a toujours eu une dame auprès de lui, même du vivant de la reine; d'abord M"*' de La Vallière, puis M"" de Montespan; c'est comme Assuérus : il a eu plusieurs femmes à la fois.

— C'est dans l'Ecriture , Mesdemoiselles.

Savez-vous pourtant que Madame est bien rigide pour la vertu?

— Pas un seul gentilhomme n'entre à Saint-Cyr; et c'est une chose si jolie qu'un jeune gentilhomme !

— Cela vaudrait mieux que cette vieille

Majesté d'Angleterre et Madame si grondeuse ^ qui ne parle jamais que de salut, d'hérésie et d'hérétiques.

— Ne dites rien du roi d'Angleterre; milord Henri est fort bien.

— Et le duc de Berwick également.

— -Mais j'entends rouler une voiture; et M. Racine nous a particulièrement recommandé de débiter avec chaleur cette longue tirade qui m'ennuie tant :

Mes filles soutenez votre reine éperdue !

Je me mears »

Le roi d'Angleterre entrait alors dans le cloître, donnant la main à M""' de Main-

tenon qui s'appliquait avec un sourire majestueux les vers diEsther,

Racine les suivait à quelque distance; le grand poète était pâle et presque sans pouls depuis deux jours ^ car le roi ne lui parlait plus. De quoi s'était mêlé Racine? il avait fait entendre le cri du pauvre peuple et parlé de réforme dans l'État! Il apportait avec lui son grand prologue de la Piété j figure mystique de M"' de Maintenon, et comptait beaucoup pour reconquérir sa faveur sur ces deux vers :

Le perfide intérêt , rayeagle jalousie S'unissent contre toi pour raflfreose hérésie.

Madame de Maintenon s'assit à côté de la reine d'Angleterre, et les pensionnaires de Saint-Cyr récitèrent avec beau-

coup de gravité les beaux vers âtEstker.

L'une jouait le rôle de Mardochée , et avait a£Fiiblé d'une longue barbe son joli menton; M"" de Chevreuse faisait Assuérus avec une majesté risible : il n'y avait pas jusqu'aux petites eunuques qui ne fussent très -bien affublées, quoique plusieurs d'entre elles eussent demandé : <c Qu'estce donc, Madanie, dans l'Écriture, qu'un eunuque? » *

La pièce fut bien dite, bien récitée; elle avait été apprise pour distraire un peu le roi d'Angleterre, qui se préparait à toucher les écrouelles.

Vous eussiez vu dans la cour de Saint-Cyr la foule des malades : le roi, appuyé sur le P* Péters, passait dans les rangs de ces débris de misères et d'hôpitaux, et

puis touchait de ses mains ces figures difformes :

a Que Dieu et Saint £douard-le-Gonfesseur te guérissent! »

Et il leur donnait à chacun une livre de pain béni à Tautel ; et la multitude hideuse de cette maladrerie ou truanderie ambulante poussait des cris de reconnaissance. Etrange contraste avec les chœurs mélodieux diEsther dans les dortoirs des jolies pensionnaires de Saint<:}yr!

rabîrkatiim.

Et le P. Péters suivait le roi , les yeux baissés, avec un air tout humilié; il jetait vers lui de temps à autre des regards d'encouragement et de componction; on aurait cru qu'il voulait lui dire : « Voilà vos véritables fonctions royales. »

Quand la foule se fut un peu retirée^ le P. Péters conduisit le roi à part , comme s'il avait quelque pieuse exhortation à lui faire; et voici comment il s'exprima :

a Sire 9 queDieu se montre miséricordieux et grand envers vous !

— C'est vrai, révérend Père, pour moi, humble pécheur.

— Que tous les biens de là terre sont périssables , Sire !

— Et qu'ils sont indignes du Ciel !

— Entre la couronne et le salut peut-il y avoir à hésiter?

— ^/we/i , révérend Père !

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