LA VIE DE JORDAENS
JACQUES JoRDAENS naquit à Anvers le 19 mai i5g3 et fut baptisé le lendemain dans la Cathédrale. Longtemps i5g4 passa pour l'année de sa naissance, et cette erreur eut vraisemblablement son origine dans l'inscription du portrait de Jordaens paru dès 1649, dans VImage de divers hommes d'esprit sublime de Jan Meyssens. De Bie, Sandrart, Houbraken, Campo Weyerman, Descamps, et tous les biographes ultérieurs du maître reprirent cette date erronée pour leur propre compte, jusqu'à ce que, pour la première fois, je pense, en i833, l'acte de baptême authentique, tel qu'il figure dans les registres paroissiaux encore existants, fut reproduit par F. Verachter, archiviste de la ville d'Anvers, (i) Le père de Jordaens s'appelait aussi Jacques. C'était un honnête marchand de toile, ou « vendeur de serges » (sargieverkooper) ; c'est ainsi qu'il est qualifié dans les archives de la ville, à ce que nous apprend M. Van den Branden. Il provenait de tout petits bourgeois ; les fripiers (oude cleercoopers) étaient nombreux dans sa famille. Le père Jordaens habitait la maison à l'enseigne du Paradis (het Paradijs) dans
(i) Messager des Sciences et des Arts, 18 33, p. 5og.
la rue Haute, à Anvers, et s'était marié le 2 septembre iSgo dans la Cathédrale, à Barbara van Wolschaten. Celleci lui donna, outre Jacques, notre peintre, qui était l'aîné, deux autres fils et huit filles.
De bonne heure déjà Jordaens avait choisi son métier, et il ne semble pas que ses parents aient contrarié sa vocation. Ainsi, en 1607, donc à l'âge de quatorze ans, nous le trouvons en apprentissage chez Adam van Noort, qui fut aussi le maître de Rubens.
Van Noort est un de ces peintres dont la vie nous est présentée et dont les œuvres sont appréciées de la façon la plus contradictoire. Nombre de biographes, et parmi ceux-ci se distinguent l'inévitable Campo Weyerman et le prolixe A. Michiels, amplifièrent avec complaisance la malveillante appréciation de BuUart sur le maître, (i) et le représentèrent comme un être brutal et dissolu, qui se trouvait presque toujours entre deux vins et qui prodiguait à ses élèves plus de bastonnades que de sages leçons.
P. Génard (2), Th. Van Lérius (3) et d'autres encore, protestèrent chaleureusement contre ces imputations, mais dans leur noble zèle ils versèrent malgré eux dans l'excès contraire en nous peignant van Noort, non seulement comme un père de famille modèle, mais comme un artiste des plus méritants, qui aurait exercé une influence prépondérante sur ses élèves Rubens et Jordaens. Aujourd'hui encore, il existe certains critiques qui professent une grande admiration pour van Noort, sans que l'on sache au juste sur quoi celle-ci est
(1) I. BuLLART, Académie des Sciences et des Arts, Amsterdam, 1682.
(2) Adam van Noort, Album der St. -Lucas Gilde, Anvers, i855, p. 116.
(3) Catalogue du Musée d'Anvers, 1874, pages 217 et 292.
fondée. En somme, nous connaissons trop peu de chose sur la vie et les œuvres de cet artiste pour émettre un jugement définitif à ce propos. Fils d'un peintre des plus médiocres, Lambert van Noort, il était né probablement en i562, et il survécut même à Rubens, car il ne mourut qu'en 1641. Des œuvres sans doute fort nombreuses qu'il produisit durant sa longue carrière, quelques dessins insignifiants et quelques gravures d'après ses tableaux seulement sont parvenues jusqu'à nous. L'attribution à van Noort d'un certain nombre d'autres œuvres ne repose sur aucune preuve sérieuse, et elles présentent d'ailleurs un caractère trop différent pour pouvoir être attribuées à un même artiste, (i)
Van Noort demeure donc un peintre obscur et il n'y a pas moyen d'établir avec certitude ce que Jordaens doit au maître dont il suivit les leçons durant huit ans. Il est probable que Jordaens n'apprit de lui que la partie technique de son métier et si la durée de son apprentissage nous paraît exagérée, c'est que pour prolonger celui-ci, Jordaens avait des raisons étrangères à la peinture. Le jeune Jacques s'était amouraché de la fille de son maître, à la façon de maint héros de roman, et lorsqu'il eût atteint l'âge de raison et qu'il eût fait preuve de maîtrise dans son métier, il obtint la main de Catherine, la fille d'Adam van Noort et d'Elisabeth Nuyts, comme prix d'application et de bonne conduite...
Le mariage fut célébré le i5 mai 1616 dans l'église Notre Dame. Catherine Van Noort avait reçu le baptême le 21 août iSSg; elle avait presque quatre ans de plus que son époux.
(i) Cf. Max Rooses : Geschiedenis der Antwerpsche Schilderschool, p. 220, P.-P. Rubens, sa vie et ses œvres, page 40. Voir aussi van den Branden, Schilderschool, page 38g.
Mais leur union n'en fut pas moins heureuse, comme il résulte de la complaisance avec laquelle le peintre représentait sa femme dans un grand nombre de ses compositions.
Les biographes d'il y a cinquante ans rivalisent d'effusions lyriques à propos des charmes et même des vertus domestiques de la jeune Catherine. D'après les portraits dignes de foi, ce devait être en effet une franche, cordiale et avenante créature, quoique son nez un peu camus, ses petits yeux ronds, ses cheveux un peu trop tirés en arrière n'en fissent pas précisément un parangon de beauté. Mais telle qu'elle était, elle suffisait parfaitement au peintre qui ne rechercha d'ailleurs jamais des modèles d'une beauté et d'une noblesse irréprochables. Il est à remarquer que Jordaens peignit ses œuvres les meilleures et les plus originales avant la mort de sa femme (17 avril lôSg) et que tout ce que nous connaissons de lui postérieurement à cette date, est en général bien audessous de sa production antérieure. Y aurait-il quelque corrélation entre le décès de sa femme et l'affaiblissement des facultés du maître ? Elle ne nous est pas démontrée, mais rien n'est plus probable. Jordaens était un de ces êtres sociables par excellence, auquel il fallait les joies du foyer domestique, la tendresse d'une fidèle compagne. Aussi le coup que lui porta la perte de sa femme n'aura-t-il pas été sans influence sur son art.
Jordaens n'eut que trois enfants : Elisabeth, baptisée le 26 juin 1617 et morte, sans avoir été mariée, le même jour que son père, le 18 octobre 1678; — Jacques, baptisé le 2 juillet i525, qui fut peintre et mourut au Danemark (je ne crois point que l'on connaisse de ses ouvrages) ; — et Anne Catherine, baptisée le 23 octobre 1629 et mariée à Jan Weerts
Pl. XI
(ou Wierts), qui fut par la suite Conseiller, Chancelier et Président du Conseil du Brabant à La Haye. Jordaens n'eut de petits-enfants que de cette dernière fille, savoir : jfean Jacques Wierts, qui fut Conseiller et Maître des comptes du roi d'Angleterre (i), et Suzanne Catherine Wierts, qui fut mariée deux fois, d'abord à Jean André van der Meulen, Seigneur de Nieucoop, Conseiller du Conseil Souverain de Brabant, Dijkgraaf (Surintendant des Digues) des pays de Vianen, — puis à Antoine Sticher, Conseiller ordinaire à la Cour de Hollande, Zélande et Frise (2).
En l'an i6i5, François Francken le Jeune étant Chef- Doyen, et Jean Moretus, marchand de livres, Co-Doyen (3), « Jaques Jordaens », âgé de vingt-deux ans, est inscrit comme maître dans les registres de la gilde de Saint Luc, avec la qualification de waterscilder (aquarelliste). Les comptes de la même année le renseignent comme peintre, fils de marchand de toile (4), pour acquit de 23 florins 4 deniers comme francmaître et de 9 florins pour le vin (wijngelt).
La dénomination de peintre à l'aquarelle ou à la détrempe (waterscilder) indiquerait que Jordaens comptait d'abord devenir une sorte de peintre décorateur. Le mot
(1) Presideerende Raedt ende Rekenmeester van Syne Maj'^ van Groot Brittanien.
(2) Raedt ordinaris in dm hove van Hollandt, Zeelandt ende Vneslandt. Cf. Victor C. Van Grimberghen : Historische Levensheschrijving van
P. P. Rubens, p. 5ii ; et Van den Branden : Schilderschool, p. 840, note.
(3) (( Als doen soo is den Opper Deken gheweest den jongen Françoys Francken, ende zijnen Mede Deken is Johannes Moretus, boeckvercooper » .
(4) Schilder, Ujnwatierssone.
aquarelliste ne correspond pas tout à fait à ce que nous entendons par là aujourd'hui. Il s'agissait d'un peintre qui décorait les tentures d'appartements au moyen de couleurs à colle. Il n'est pas impossible que le père Jordaens, qui faisait le commerce de la toile, ait compté que son fils « peinturerait » cette toile. Quoiqu'il en soit, Jordaens s'entendait admirablement à peindre à l'aquarelle, ainsi qu'il résulte des dessins coloriés aussi nombreux que magnifiques parvenus jusqu'à nous, et qui lui assurent même un rang à part, un rang unique parmi les artistes de son temps.
Il tira aussi un avantageux parti de ce talent spécial, pour peindre des patrons de tapisseries dont il est question dans divers documents (i) et dont il existe même encore quelques projets, ainsi que les tapisseries exécutées d'après ses modèles.
Son activité dans ce domaine aura sans doute donné lieu à une histoire absurde, racontée d'abord par Sandrart et reprise ensuite avec des variantes et des commentaires plus ou moins bienveillants par le Comte, Houbraken, Weyerman. Descamps etc. Rubens, qui craignait un dangereux rival en son jeune confrère, l'aurait empêtré d'une formidable commande de patrons de tapisseries pour le roi d'Espagne. De cette façon il se flattait de le tenir en haleine, loin de la peinture de tableaux, et de ne point le rencontrer sur son chemin, du moins pour un long temps. De plus Rubens comptait bien qu'en s'assimilant à fond la technique de la peinture à la détrempe, Jordaens aurait perdu la force de son coloris dans la peinture à l'huile.
(i) Cf. entr'autres Van den Branden : Schilderschool, pages 826-827, et RoosES, Onze Kunst, igoS. 11^ Semestre, Pages i52-i53-i54.
Si pareilles calembredaines valaient la peine d'être réfutées il suffirait de constater que ce fut précisément le contraire qui arriva : Jordaens avait débuté comme aquarelliste, et les aquarelles qu'il exécuta dans la suite ne sont pas moins vigoureuses et éclatantes que ses grands tableaux.
M. H. Hymans insiste à juste titre sur l'influence que ses premiers ouvrages de décoration auront exercée sur le talent de l'artiste (i). Jordaens a toujours montré un certain penchant pour le décor, penchant qui trouva sa plus haute expression dans ses peintures pour la salle d'Orange.
Jordaens ne fut pas davantage l'élève de Rubens. Il travailla sans interruption chez van Noort, jusqu'à ce qu'il eut conquis à son tour ses grades de maître et qu'il eut obtenu la main de la jeune Catherine. Mais il n'y a pas lieu le moins du monde de douter des relations amicales qui durent s'établir de bonne heure entre Rubens et Jordaens. Son long apprentissage chez van Noort et le fait qu'il se maria dès sa sortie de l'atelier, ne laissèrent pas Jordaens le temps d'entreprendre le voyage traditionnel de l'autre côté des Alpes. Est-il vrai, comme on le prétendit, que l'artiste ne s'en consola jamais et qu'il souffrit durant toute sa vie de l'infériorité dans laquelle cette lacune le plaçait grâce à la mode régnante, vis à vis des artistes d'Anvers ? Rien n'est moins probable et l'œuvre comme encore la vie de Jordaens tendent même a nous prouver le contraire. Quoiqu'il en soit, au témoignage de Sandrart il avait étudié avec zèle les bons maîtres italiens dans son pays. Or où se serait-il mieux appliqué
(i) Biographie Nationale.
à cette étude que dans la galerie de Rubens, qui lui était certes ouverte ?
Il n'existe non plus de preuve que Jordaens collabora directement avec Rubens. Dans tous les cas Jordaens n'aida jamais son glorieux émule dans la mise en œuvre de ses vastes compositions, alors que Van Dyck, au contraire, prêta souvant pareil concours à son maître. Il n'est pas prouvé davantage que Jordaens ait jamais copié des œuvres de Rubens. On s'ingénie à faire passer de douteux Rubens pour « copie de Jordaens d'après Rubens », sans doute dans le but mercantile de prêter quelque intérêt à d'insignifiant travail d'atelier. Or, nous n'avons reconnu la main de Jordaens dans aucun de ces morceaux.
Avec de nombreux artistes anversois de son temps Jordaens aida à exécuter les magnifiques machines décoratives qui se dressèrent dans les rues d'Anvers lors de la joyeuse entrée du Cardinal-Infant Ferdinand, frère de Phillippe IV, le 17 avril i635. On sait que Rubens avait été chargé du projet de ces décors grandioses. C'est aussi sous sa direction qu'ils devaient être exécutés, (i) Avec Corneille de Vos, Jordaens fut "chargé de la peinture de l'arc de triomphe de Philippe que l'on érigea dans la rue des Tanneurs.
Après la fête il fut aussi chargé de retoucher deux des pièces qui avaient fait partie de la décoration et qui furent offertes en souvenir au cardinal-infant. Il y eut bien ici, à la rigueur, une collaboration de Jordaens avec Rubens; mais elle ne fut que superficielle et aucun des maîtres n'influa sur l'autre.
(i) Cf. RoosES : P. P. Rubens, sa vie et ses œuvres. Page 555.
Pl. XII
Phot. Hanfstaengl, Municli.
La Famille du Peintre (Musée Impérial, St. Pétersburg).
Mais la peinture de Jordaens devait se confondre d'une autre façon avec celle de son illustre contemporain : à sa mort, Rubens avait laissé inachevées trois œuvres qui lui avaient été commandées par le roi d'Espagne, et ses héritiers confièrent à Jordaens le soin d'achever deux de ces compositions. L'une de celles-ci nous a été conservée : le Persée et Andromède du Musée de Madrid, un chef d'œuvre dans lequel deux génies se sont fondus en un sublime accord.
Si l'on ne trouve pas d'autre trace de la collaboration de Jordaens avec Rubens, en revanche, nombreuses sont les œuvres où, suivant les usages du temps, il recourut au concours non seulement de ses élèves, mais aussi de ses confrères, quitte à leur rendre le même service à l'occasion. Frans Snijders fut un de ses collaborateurs les plus assidus et les plus méritants pour la peinture de fruits et d'animaux, qui jouent souvent un rôle important dans son œuvre ; l'excellent animalier Jan Fijt travailla aussi pour lui, tandis qu'à son tour il peignait les figures dans les intérieurs ou les natures-mortes d'Adrien van Utrecht, Paul de Vos, Jacques van Es, W. van Ehrenberg, ou dans les paysages de Jan Wildens, etc.
Jordaens arriva de bonne heure aux honneurs et à la notoriété. Ainsi, dès l'année 1621, nous le voyons appelé comme doyen à la tête de la Gilde de Saint Luc. (i) Cet honneur dut lui paraître assez lourd, les dettes du dernier doyen étant à la charge de son successeur. Il fallut même
(i) Van den Branden, pages 83o-3i.
que le Magistrat menaçât le peintre d'une amende de cent florins pour le décider — pour ainsi dire sous bénéfice d'inventaire — à prêter le serment de co-doyen. Il remplit ces fonctions du i^'^ octobre 1621 au 10 septembre 1622. Les Liggeren de 1616 à 1629 n'existent plus ; les Comptes de l'année 1621-1622 ne mentionnent que le doyen Charle van Mallery. (i)
De bonne heure aussi les élèves se présentèrent chez Jordaens. Les Liggeren nous citent les suivants :
En 1620 : Charles du Val. — 162 1 : Piere de Moulyn. — 1623 : Jan Kersgiter — Mattijs Peetersen. — i633 : Rogiers de Cuyper. — i636 : Henderick Willemsen. — 1640 : Hyndrick Rockso. — 1644 : Gilliam de Vries. — 1646 : Orliens de Meyer — Jean Goulincx — Andris Snyders — Conraet Hansens — Adrian de Munckninck — PauM^els Goetvelt. — i652 : Arnold Joerdaens. — 1666 : Mercelis Librecht.
Outre ces seize élèves, M. van den Branden en cite encore six (sans mentionner la source) qui auraient travaillé chez Jordaens le 11 août 1641 : Jan de Bruyn — Hendrik Wildens — Hendrik Kerstens — Daniel Verbraken — Jan Baptist Huybrechts — Jan Baptist van den Broeck.
De Bie nous raconte que Jean Bockhorst ou Boeckhorst alias Jean le Long (Lange Jan) étudia aussi chez lui, quoique les fastes de la gilde ne le lui donnent pas pour élève.
Bockhorst est le seul de ces élèves dont le nom ne soit pas entièrement oublié. Il était né à Munster en i6o5, devint franc-maître de la corporation de St-Luc à Anvers en i633, et il y mourut le 21 avril 1668. Il peignit surtout des tableaux
(i) RoMBOUTs et Van Lerius. Liggeren etc. L page Syi.
Pl. XIII
Pliotograpliische Ciesellsi lialt, IJei Iin.
La famille de Jordaens (Miiseo Nacional de Pintura y Escultura, Madrid).
religieux que l'on rencontre dans quelques églises d'Anvers, de Gand et de Bruges, et dans les musées d'Anvers, Munich, Vienne, etc. Il peignit aussi des figures dans les natures mortes de Snijders. Bockhorst était de ces innombrables peintres secondaires qui marchèrent sur les traces de Rubens en exagérant le plus souvent les défauts de leur maître sans s'assimiler la moindre de ses qualités. Dans ses œuvres on constate parfois aussi l'influence des tableaux religieux de van Dyck et même de Jordaens, quoiqu'il ne puisse être question d'une imitation directe.
Arnold Jordaens, mentionné plus haut, était le propre neveu de Jordaens, fils d'Isaac Jordaens et de Catherine de la Port. Né en i636 il fut reçu comme maître en 1664. Nous ne connaissons aucune œuvre de ce peintre.
Jordaens ne forma donc point d'école dont il nous soit demeuré quelque valeur. Cela n'a rien de surprenant. Il survécut à la période florissante qu'il contribua si puissamment à illustrer. Durant la dernière partie de sa vie, la décadence de l'école d'Anvers avait déjà commencé pour de bon. Il ne naissait plus de grands maîtres capables de rivaliser avec lui ou de tirer profit de son enseignement. Les peintres dégénérés qui abondèrent alors s'en tenaient de préférence à une imitation servile et conventionnelle de Rubens, dans un genre encore très demandé par la clientèle des églises.
Un seul maître semble avoir choisi Jordaens pour modèle, quoiqu'il n'ait jamais été son élève : Jean Cossiers, dont les œuvres encombrantes et tapageuses se trouvent entr'autres dans l'église du grand béguinage de Malines. Jean Cossiers (ou Coutsiers, Causiers, Cassiers) fut baptisé à Anvers, le i5 juillet 1600. Il était fils de l'aquarelliste Antoine Cossiers. Il
entra en apprentissage chez Corneille De Vos, conquit la maîtrise en 1628, voyagea, fut deux fois marié, et mourut le 4 juillet 1671. C'était un peintre sans grande personnalité, qui ne parvenait à garder la mesure dans sa recherche des effets violents. Aussi nous dispenserons nous de nous occuper plus longuement de lui. Retournons plutôt à Jordaens.
Les renseignements publiés jusqu'aujourd'hui sur la maison que Jordaens et sa femme occupèrent après leur mariage, en 1616, sont contradictoires. M. Van den Branden écrivit (i) que le jeune couple alla s'établir rue Haute, dans une grande maison entre cour et jardin comme on dit aujourd'hui, à côté de celle du négociant Nicolas Bacx. Le i5 janvier 1618 les Jordaens auraient acheté cet immeuble, et le 3 mars de la même année le père van Noort aurait pris sur cette propriété une hypothèque de 2000 florins. La source dans laquelle l'auteur a puisé ce renseignement n'est pas indiquée.
De son côté M. Rooses reproduit le rôle d'enterrement de Jean Moretus II, de 1618, conservé au Musée Plantin- Moretus et dans lequel sont nommés « Adam van Noort et son gendre, rue Everdy » (2). En outre il est établi que Adam van Noort, peintre, et sa femme Elisabeth Nuyts, auraient vendu le 24 octobre 1622 (et non 1626) deux maisons avec une porte cochère, donnant sur la rue, avec terrains et dépendances qu'ils possédaient dans la rue Everdy, aux pères
(1) Schilderschool, p. 816.
(2) « Adam van Noort en behoudtsone, Everdijstraat ». Schilderschool, p. 541 et P. P. Ruhens, sa vie et ses autres, p. 42.
Pl. XIV
Portrait du Maître (?) (R. Galleria degli Uffizi, Florence).
Pliot. Alinari, Florence
Augustins, pour être englobées dans le couvent édifié par ceux-ci (i).
Il est donc très probable que Jordaens commença par demeurer avec ses beaux-parents dans la rue Everdy et qu'il ne transporta ses pénates rue Haute que plus tard. L'acte de baptême de sa plus jeune fille Anne Catherine, du 23 octobre 1629, mentionne l'adresse : Hoogst[mte] Propre Bacx, (rue Haute, propriété Bacx), de sorte qu'à cette date le couple Jordaens y était déjà installé. Un autre document conservé au Musée Plantin, savoir le rôle d'enterrement de Melchior Moretus, de l'an 1634, mentionne, à la même adresse, le peintre Jordaens et son beau père.
Jordaens acheta le 11 octobre 1639 à son propriétaire Bacx, un immeuble considérable appelé La Halle de Turnhout et situé rue Haute (le 43 d'aujourd'hui). Ce bâtiment qui avait servi jusqu'alors d'entrepôt de draps et d'étofi"es de laine, fut démoli et sur le terrain qu'il avait occupé, Jordaens construisit d'après ses propres plans une vaste et superbe maison patricienne. En 1641 la nouvelle construction était achevée, comme il résulte du millésime inscrit sur la façade de derrière. Jordaens passa le reste de sa vie avec les siens dans cette magnifique demeure; sa femme, sa fille et lui même y moururent. Il l'avait installée et décorée tout à fait à son goût. Les plafonds et les portes étaient ornées à profusion de peintures allégoriques, dont M. van den Branden a dressé la nomenclature suivante : 1° les douze
(i) « Twee huysen voor aent strate met eender poorte, metten hove en de huysen daer achter, gronde ende allen den toebehoirten gestaen ende gelegen neffens malcanderen Inde Everdeystrate » . Inscriptions funéraires et monumentales de la Province d'Anvers, tome IV, p. CIIL, Anvers iSSg.
Apôtres, 2° les douze signes du zodiaque ; 3° Suzanne et les vieillards; 4° l'Olympe ; 5° Offrande à Apollon; 6° un homme musclé, dans les nuages, portant une femme nue sur les épaules ; 7° un enfant mourant dont un ange tranche le fil de la vie ; 8° Vénus et l'Amour ; 9° Cupidon se dérobant à une femme nue; 10° des amours aux guirlandes de fleurs; 11° des amours aux guirlandes de fruits.
Voici ce que nous savons de la destinée de ces peintures :
D'après Génard (i) les douze apôtres furent vendus à M. Verhagen de Louvain, sans autre indication. Or nous avons rencontré au Musée de Lille une série de douze apôtres peints sur quatre panneaux. Ces panneaux avaient déjà été signalés avant 1769 par Descamps dans l'église Saint-Martin à Lille (2). Il est possible qu'il s'agisse des douze apôtres ayant décoré à l'origine la demeure de Jordaens, mais nous n'en avons aucune preuve.
Les douze signes du zodiaque sont les peintures qui furent achetées le 3 nivôse, an XI (24 décembre 1802) par le Sénat Conservateur de France au citoyen Langlié, pour 4600 francs, et pour servir à la décoration du Palais du Luxembourg à Paris, où elles se trouvèrent encore il y a quelques mois. On les en a enlevées provisoirement pour les restaurer, après quoi on les transférera dans une autre salle du palais où elles seront mieux exposées (3).
Une Suzanne avec les vieillards, se trouve depuis 1895
(1) Notice sur J . Jordaens, Messager des Sciences historiques, i852, p. 2o3.
(2) Voyage, p. 5.
(3) Voir J. GuiFFREY : Les Tableaux de Jordaens au Musée du Luxembourg, Courrier de l'Art i885, p. 1S2 et i63 ; et A. Hustin : Les Jordaens du Sénat, L'Art, 1904, p. 35.
Phot Be':'ker, Bruxclliîs.
Portrait de Jordaens gravé par P. de Jode Jr.
d'après un modèle inconnu d'ANT. van Dyck (extrait de Y Iconographie).
au Musée de Bruxelles ; le même sujet se retrouve traité dans un tableau du Musée de Copenhague où il figurait déjà dans un inventaire de 1690 ; une troisième variante, traitée assez lestement, se trouve au Musée de Lille. Nous ignorons si l'une de ces peintures faisait partie de la décoration de l'hôtel du peintre.
Les huit autres tableaux demeurèrent jusqu'il y a une trentaine d'années à leur lieu d'origine où ils étaient malheureusement tombés dans un état pitoyable. M. Ch. van der Linden, le propriétaire actuel de la maison de Jordaens, les a transférés depuis dans son habitation particulière, chaussée de Malines à Anvers. En 1877, à l'occasion des fêtes de Rubens, une partie de ces peintures furent exposées au public (i).
Le 27 septembre 1708 les petits-enfants de Jordaens, déjà mentionnés plus haut, savoir Jean Jacques Wierts et sa sœur Suzanne Catherine, vendirent l'hôtel de la rue Haute à Jacques Ambachts (2). Les tableaux qu'il avait laissés, en dehors des morceaux décoratifs, dont nous venons de parler, furent vendus aux enchères le 22 mars 1734 à la Haye (3). La plupart des titres de ces tableaux nous sont très familiers, — mais comme Jordaens traita si souvent les mêmes sujets, il n'est presque pas possible d'identifier les dits tableaux, en dépit du métrage en pieds et pouces que nous en donne le catalogue de Hoet.
(1) Je m'empresse de remercier ici M, van der Linden pour la complaisance avec laquelle il m'a montré ces peintures et pour les renseignements qu'il m'a fournis à leur sujet.
(2) Van Grimberghen, op. cit.
(3) Gérard Hoet : Catalogus of Naamlijst van Schilderijen, etc. 1752, p. 400.
Dans le cours du XVI 11^ siècle la maison de Jordaens passa par les mains de divers propriétaires ; elle se trouvait conservée probablement dans son état primitif, lorsque en 1770, elle tomba en la possession de M. Laurent Solvyns qui y entreprit les premières modifications, entr'autres la sortie par la rue Reynders. En i823 l'hôtel devint la propriété de la famille van der Linden, dont le propriétaire actuel est un descendant, et la demeure historique fut modernisée davantage. La façade, au 43 de la rue Haute ne tranche plus d'aucune façon sur la banalité de ses modernes voisines. Mais dans la cour où l'on entre par la porte en question, au 4^ de la rue Reynders, deux des façades de la maison primitive, se dressent encore l'une vis à vis de l'autre : la façade de derrière de l'habitation et la façade de devant de l'atelier. Traitées dans le style dit jésuite, ces façades se recommandent par leurs belles proportions et leur décoration discrète. Cette cour porte encore le franc cachet de l'époque, quoique les deux autres côtés parallèles aient été gâtés ; quelque chose de l'atmosphère que respirait le maître, semble encore y flotter dans l'air, et nous nous le rep résentons volontiers sortant de sa demeure, traversant sa cour carrée et ouvrant la porte de l'atelier, lequel, hélas, sert aujourd'hui de... magasin. Les deux façades, un des coins les plus curieux du Vieil Anvers authenthique, ont été reproduites par la gravure dans l'ouvrage de J. Linnig (i). La Société « L'Art dans la Vie publique » a donné en outre dans son album (2), une excellente reproduction photographique
(i) Album historique de la ville d'Anvers, avec notices par F, H. Mertens, Anvers, 1868. Pl. 42 et 43.
(2) Anvers, igoS, pl. 8.
Phot. Becker, Bruxelles.
Portrait de Jordaens, gravé par P de Jode Jr.
d'après un modèle inconnu du peintre (extrait de Meyssens, Image de divers hommes desprit sublime .
de la façade de l'atelier. La tête de Bacchus, dans une niche de cette façade, est moderne.
Nous avons parlé plus haut de la part que Jordaens prit à la décoration des rues d'Anvers lors de l'entrée du Cardinal-Infant.
D'autres commandes officielles ne devaient pas tarder à lui arriver. En i63g, l'année où le peintre fit construire sa maison, Charles l^^, roi d'Angleterre, avait chargé Balthasar Gerbier, un de ses hommes d'affaires, de traiter avec Jordaens la décoration d'un salon de la reine à Greenwich. (i) Jordaens devait ignorer à qui cette peinture était destinée. Précaution de roi économe ! Charles se flattait sans doute d'obtenir ces peintures au prix que les aurait payées un simple particulier. Un personnage très connu, l'abbé César Alexandre Scaglia, fut choisi pour intermédiaire. La décoration comporterait neuf pièces pour le plafond et treize pour les parois. Jordaens demanda 680 livres sterling pour ce travail, sans pouvoir s'engager à le terminer en moins de deux ans. Balthasar Gerbier intrigua auprès de diverses personnalités influentes à la cour, et essaya même de peser directement sur le Roi pour que cette commande fût plutôt donnée à Rubens. Il se faisait fort que Rubens ne demanderait pas un plus haut prix et qu'il livrerait de meilleur ouvrage.
En Angleterre, où l'on possédait déjà les peintures décoratives de Rubens pour Whitehall, on fit la sourde oreille aux propositions de Gerbier et quand celui-ci se rendit
(i) Voir W. Noël Sainsbury : Original unpublished papers illustrative of the Life of Sir Peter Paul Rubens, etc. Londres, iSSg, p. 2ii-23o.
compte de l'inanité de ses instances, il s'efforça de dépouiller Jordaens d'une partie de la commande, celle des plafonds, sous prétexte que Rubens s'entendait mieux à peindre les raccourcis. Mais il se fit que les prix demandés par Rubens fussent le double de ceux que Jordaens avait prévus dans son mémoire. Gerbier ne se donna pas encore pour battu : par des spéculations sur le cours du change, il s'efforça de faire paraître cette somme moins considérable et de faire obtenir à Rubens une partie au moins de la commande. Mais la mort de Rubens mit fin à ces négociations. Le 23 mai 1640 Gerbier dut bien se résigner à notifier en ces termes l'événement à William Murray, Groom of His Maj*^ Bedchamber : « Peeter » Rubens is deceased three dayes past, so as Jordaens » remaynes y^ prime painter here. »
Si l'on se demande quels motifs avait Gerbier à mettre cette instance presque importune à avantager Rubens au détriment de son émule, il faut savoir d'abord qu'il était très lié avec le premier. Néanmoins il y a lieu de croire aussi que le négociateur de l'affaire avait un intérêt personnel à en agir ainsi, (i) Quoi qu'il en soit, Jordaens demeura donc chargé seul de cette décoration, et la lettre précitée annonçait déjà que le secrétaire de Gerbier venait de s'embarquer pour l'Angleterre avec la première des peintures exécutées par le maître. Nous ignorons l'accueil qui fut réservé à ce morceau et comment il fut apprécié ; nous ignorons de même ce qu'il en advint. On ne sait pas davantage si Jordaens compléta son œuvre. La situation politique de l'Angleterre vers l'année 1640 était bien de nature à distraire le roi de ses fantaisies
(i) Voir sur Gerbier : Rooses, P.-P. Rubens, sa vie et ses œuvres, p. 407 et la Correspondance de Rubens, t. IV, p. 40.
artistiques, aussi est-il probable que l'ouvrage ne fut jamais achevé.
Ainsi que l'atteste l'inscription accompagnant le portrait de Jordaens dans l'album de Meyssens, ce peintre a « faict les belles choses racourtantes pour le Roy de Suéde. » Par ces choses racourtantes il faut évidemment entendre des plafonds. Sandrart a repris cette information pour son compte et Houbraken y a ajouté qu'il s'agissait de 12 morceaux de la Passion du Christ.
M. Henri Hymans (i) a émis l'hypothèse, que cet ouvrage ne serait autre que celui commandé à Jordaens, le 21 avril 1648, par Jean-Philippe Silvercroon et Henri Hondius de la Haye pour la somme totale de 2800 livres de Flandre, et qui devait comporter 35 grandes peintures (2). Faute d'autres données, il est impossible de conclure de façon positive à ce sujet. Mais il nous semble intéressant de traduire cet extrait du catalogue de la vente des tableaux laissés par Jordaens à sa mort (3) : « 78. Un grand morceau carré, avec quatre grandes autres pièces, servant à un plafond d'une grande chambre et représentant l'histoire de Psyché, peints par Jordaens pour la reine Christine de Suède, et mesurant une longueur de 22 pieds et une largeur de 22 pieds, » vendu pour i5o florins. Il résulte de tout ceci que Jordaens travailla dans tous les cas pour la Cour de Suède. Au témoignage de Sandrart il aurait aussi peint une vaste salle pour le roi de Danemark.
Plus intéressante pour nous, parce qu'elle demeura inté-
(1) Biogr. Nationale.
(2) Van den Branden p. 828.
(3) HoET, op. cit. I, p. 400.
grale et à l'endroit où elle fut placée dès l'origine, est l'œuvre qu'il exécuta pour la princesse Amélie de Solms, veuve du Stadhouder Frédéric-Henri (i). En 1649, par l'intermédiaire de Constantin Huygens et d'accord avec l'architecte Jacques Van Campen, notre peintre avait été chargé de la partie la plus considérable de la décoration de la salle d'Orange dans la « Maison au Bois ». Il devait peindre notamment la gigantesque toile de la paroi principale, représentant le triomphe allégorique du Prince, outre un morceau moins important : Le Temps tuant l'Envie. Nombre de ses confrères et compatriotes avaient été invités à collaborer avec lui : van Thulden, de Crayer, Th. Willeborts-Bosschaert, Gonzalès Coques — jusqu'au père Jésuite Daniel Seghers ; mais en fin de compte Jordaens demeura le seul Flamand qui prit part à ce travail, en considérant comme Hollandais Théodore Van Thulden, né à Bois-le-Duc mais qui vivait à Anvers. Les autres peintures qui bariolent plus ou moins agréablement la Salle d'Orange sont dues à des Hollandais ayant subi de près ou de loin l'influence flamande : Gérard Honthorst, Pierre François de Grebber, César van Everdingen, Salomon de Bray, Jean Lievens, Pierre Soutman.
Plusieurs documents intéressants qui se rapportent à ce travail nous ont été conservés. Nous croyons être agréables à nos lecteurs en publiant un extrait de l'un de ceux-ci : une lettre (2)
(1) Voir De Stichting der Oranjezaal. La Haye, 1876, et Max Rooses : Les Peintures de Jordaens dans la salle d'Orange, dans l'Art Flamand Hollandais, igo5. Je»" semestre, p. 121.
(2) Cette lettre appartient au British Muséum. Elle fut reproduite dans Oud Holland IX, p. ig5. La voici dans le texte original, un vieux flamand naïf et savoureux : « aen ditto stuck [heb ik] 't sedert myn laetsten aen )) UEd. niet veel connen avanceeren overmids een ongeluck my Is beje-
Phot. Hanfstaengl, Munich.
St. Martin exorcisant un possédé (i63o) (Musées Royaux de Peinture et de Sculpture, Bruxelles).
que Jordaens écrivit le 8 novembre i65 1 à Constantin Huygens : « ...depuis la dernière que je vous écrivis, je n'ai guère pu » avancer au travail en question vu qu'un malheur m'est » arrivé. Je suis tombé d'un escalier qui se renversa et je » me suis blessé de telle sorte à la jambe que durant tout le » mois d'octobre, j'ai langui et souffert au point de ne » pouvoir marcher et en craignant même que la gangrène ne » s'y mit. Mais grâce à Dieu je suis guéri à présent et je ne » tarderai pas à pousser le travail s'il plaît à Dieu. L'exécu- » tion en grand de mon projet implique plus de difficultés » que je ne l'avais prévu. Ce qui me gène le plus, c'est que » je ne puis étendre cette vaste toile dans ma maison, de » sorte qu'il me faut travailler à mon œuvre plutôt par la » conception que j'en ai dans le cerveau que par le secours » de mes yeux. Toutefois avec l'aide de Dieu j'espère con- » tenter son Altesse ainsi que ces bons messieurs les amis de » l'art. L'hiver et les courtes et maussades journées viendront » bien mal à point et nuiront à mes bonnes intentions, mais » je ne manquerai pas à mes devoirs ».
» gent geweest also ick daer af gevallen hebbe door eenen Trap die » omsloech ende myn schene soo gequetst hadde dat Ick daer geheele » maent van Octobre mede gemarscht hebbe met overgroote Pyne soo )) datmen bevreest was, dat het vier daerinne soude gecomen hebben » alsoo dat ick opt been niet steppen en conde, maer is door Gods genaede » nu weder genesen, soo dat ick nu niet naelaten en sal met Gods genaede » het werck te advanceeren. Het valt Int groot ongelyck moeyelycker als )) gegist hadde Ende het aldermoeyelyckxste dat ick t niet en can geheel » in myn huys wtspannen soo dat Ickt meer met het concept int hooft dan » met het gesicht het moet wtvoeren om zyn moeyelycke groote, Doch )) ick hope met Godt haere Hoocheydt Ende goede heeren Vrinden vande » Const contentement te doen. Den winter en corte vuyle daegen sullen » ons wadt hinders Toebrengen daermede onse Intentie wel soo ick vreese » sal verachtert werden maer sullen aen geen devoiren mancqueeren. »
Lorsque son œuvre fut achevée, il envoya à la Princesse une description détaillée de sa composition, rédigée en un français très original (i). Cette œuvre lui rapporta la somme de 3ooo florins.
Quelque dix ans plus tard, en 1661, Jordaens reçut une nouvelle commande considérable de la Hollande. On lui demanda notamment trois grands morceaux décoratifs pour le nouvel hôtel de ville d'Amsterdam, où ils se trouvent encore aujourd'hui (2). Pour chacun de ces morceaux, Jordaens reçut 600 florins, et une médaille d'or lui fut offerte par dessus le marché. Jordaens convertit cette somme en une rente de 4 pour cent.JanVos rimailla quelques quatrains en l'honneur de l'œuvre. D'après Van Dijk ces peintures auraient aussi été chantées par Vondel, mais en réalité le poème de Vondel op de Historieschilderijen, qui parut déjà en lôSg, fut composé sur les esquisses, représentant les mêmes sujets, que Govert Flinck exécuta cette année à l'occasion d'une visite princière. Flinck mourut au commencement de 1660 et la commande définitive fut faite en 1661 à Jordaens.
Jordaens exécuta aussi en i663 pour la maison de ville (Landhuis) de Hulst un tableau de cheminée, représentant Moïse avec les tables de la Loi.
La série des importants travaux décoratifs que nous énumerons ici se termine par les trois morceaux que Jordaens
(1) Publiée dans de Stichting der Oranjezaal, p. 68, ainsi que dans VArt flamand hollandais, igoS, i^r semestre, p. 129.
(2) Cf. Wegwijzer door Amsterdam etc. beneevens eene beschrijvinge van het heerlijk Stadhuis, en verUaaring van het onlangs gemaakte schilderwerk etc. Amsterdam, 171 3, p, 476-7; et Jan VAN Dijk : Kunst- en Histofie kundige beschrijving van aile de schilderijen op het Stadhuis van Amsterdam etc. Amsterdam, 1790, p. 72.
offrit le 14 août i665 à la Gilde de Saint Luc, ou, pour mieux parler, à l'Académie des Beaux Arts d'Anvers, fondée en i663 par Philippe IV. (i) Les peintures encore conservées au Musée d'Anvers, représentent : Pégase; le Commerce et l'Industrie protégeant les Beaux Arts, et la Loi Humaine basée sur la loi divine. Ce dernier morceau porte l'inscription : Arti Pictori^ Iacobus Iordaens Donabat. On témoigna beaucoup de reconnaissance à Monsieur Jordaens (Mijn Heer Jordaens) pour ce superbe cadeau; on lui offrit une aiguière et un plat en argent, accompagnés d'un poème dithyrambique. D'autres maîtres, tels que Boyermans, van Minderhout, Genoels, etc. suivirent l'exemple de Jordaens et offrirent à leur tour de leurs œuvres à la gilde.
Ces diverses séries décoratives, pour autant qu'elles nous ont été conservées, n'appartiennent nullement à ce que Jordaens produisit de mieux. Nous ne les avons renseignées ici que pour les particularités biographiques qui s'y rattachent et qui nous font connaître l'artiste d'un peu plus près.
Quelques témoignages des contemporains du grand peintre achèveront de nous édifier sur son caractère et sa façon de vivre. Sandrart qui demeura durant de longues années la source principale à laquelle puisèrent les biographes ultérieurs, nous raconte : « Mit seinen Studien setzte » unser Kiinstler zwar immer fleissig fort, doch gab er ihm » selbsten auch Récréations Zeit, des Abends in guter » Gesellschaft unter zierlichen Discursen, bey einem Glâss-
(i) Voir J. B. Van der Straelen : Geschiedenis der Rederijkkamer de Violieren; Van Lerius : Catalogue du Musée d'Anvers, 1874, p. 222; Van den Branden : Schilderschool, p. 83g.
w lein Weins, ohne Versaumnis seines tâglichen Bemfs, sich » frôlich zu machen. m Et plus loin : « .... gleichwie er aber » allezeit frôlich, freundlich und liebreich gewesen ; also lebt )) er noch in gutem Wolstand zu Antorf, im 78. Jahr seines » Alters, ganz ruhig, und samlet benebens groszen Reichtum » und Ehre ; deme ich ja von Herzen so lang die Lebens- » Vermehrung wiinsche, als er durch seine Kunst-Werke wol » verdienet, und ihm selbst bastens dienlich und angenehm » ist. »
Houbraken, Weyerman, Descamps, de Piles, etc. reprirent ces passages de Sandrart, non sans les amplifier. Campo Weyerman exécute sur ce thème des variations que nous n'essayerons pas de traduire, (i)
Sur la garde d'un exemplaire du Schildersboek de Karel Van Mander, Mathias Scheyts, peintre né à Hambourg et formé à Haarlem, écrivit en 1679, l'annotation suivante, que nous traduisons du hollandais «... en 1669 je le (Jordaens) trouvais toujours en train de peindre sans relâche, lorsque, me trouvant à Anvers, je lui fis visite ; je le trouvai très affable et poli, car il me mena dans toute sa maison, me montrant les œuvres d'art qu'il possède en grand nombre, tant de sa propre main que de celle d'autres peintres ; il est mort en l'an 1677, âgé de plus de 80 ans... » (2).
(1) « Die Jordaans was een Konstenaar die zeer beleeft en borgerlijk » was van ommegang, die tegen den avondstond zich vervrolijkte, niet » met een glaasje Leuvens, Verkensleuvens, Liersche Kaves, Hoegaerts » en alzulke Dollemans Dranken, maar die zijn flesje Wijn dronk, en » dat past een fatsoenlijk Schilder, en die daagsch daar aan den Schilder- » esel bezocht, in stee van de dierbaare uuren te loopen vermorssen in » een labbekaks Coffihuys, of in een Vischmarkts Brandewijns Ordinaris. »
(2) Cet exemplaire du Schildersboek fut trouvé par M. Wilhem Bode, et l'inscription citée ci-dessus fut publiée par C. Vosmaer dans la Kunsthronijk, t. XXXIII.
Pl. XVIII
Susanne et les deux Viellards (Musées Royaux de peinture et de Sculpture, Bruxelles].
Il nous reste encore à traiter d'un événement considérable dans la vie de Jordaens : sa conversion à la foi protestante (i).
Quand et dans quelles circonstances cet événement se produisit-il ? Il est d'autant plus difficile de répondre à cette question, qu'à cette époque les habitants des Pays-Bas avaient d'impérieuses raisons pour dissimuler soigneusement leurs opinions religieuses, pour peu que celles-ci s'écartassent de la religion catholique-romaine.
Sur cette matière les biographes de Jordaens se sont répandus en explications et en commentaires dans lesquels il est assez difficile de démêler les faits plausibles des inventions les plus invraisemblables. Nous nous efforcerons d'élucider cette question le mieux possible.
Nous n'avons découvert aucun argument sérieux confirmant l'hypothèse de Cornelissen (2) et d'Alvin (3) d'après laquelle Jordaens serait né protestant et aurait été élevé dans la doctrine protestante. Ces auteurs semblent n'avoir avancé ce fait que pour laver le peintre du reproche d'apostasie ; dans tous les cas ils ont complètement échoué dans leur tentative. Nous savons pertinemment au contraire que deux des sœurs de Jordaens, Madeleine et Elisabeth étaient des béguines, qu'une
(7) Ces pages étaient à la composition quand parut la première livraison du Vlaamsche Gids, contenant une intéressante étude de Max RoosES : Jordaens Calvinist, à laquelle nous renvoyons le lecteur pour de
plus amples détails.
(2) N. Cornelissen : Tombeau de Jordaens. Messager des Sciences et des
Arts. T. I. p. I.
(3) Alvin : Le peintre Jordaens est-il né Calviniste ? Bulletin Acad. Royale de Belgique T. XXII 2^ partie p. 740.
troisième, Catherine, se fit religieuse et qu'un de ses frères, Abraham, entra aussi au couvent. Il est donc très improbable que la Réforme ait recruté des partisans dans un ménage comptant de si puissants éléments catholiques.
Jordaens semble avoir plutôt puisé ses convictions protestantes dans la famille de sa femme.
Adam van Noort était d'origine hollandaise (i). Suzanne, la sœur de van Noort, était protestante, lors de son mariage, en i589, quoiqu'elle se convertit par la suite à l'église romaine. Son épouse, Elisabeth Nuyts (la belle-mère de Jordaens) doit dans tous les cas avoir été élevée dans la religion protestante, son père, Jean Nuyts, négociant en draps, ayant fait un pari en i58i sur la liberté de conscience dans les Pays-Bas (de liberteit van Religie binnen de Nederlanden) et ayant fait cadeau à sa fille, à l'occasion de la kermesse, d'une bible et du testament (eenen bijbel ende testament). (2)
Jordaens étant entré en 1607 à l'atelier de van Noort et ayant épousé sa fille en 1616, a donc pu se trouver depuis lors en étroit contact avec les idées de la Réforme. Mais jusqu'à présent rien ne le prouve péremptoirement, et le fait qu'il se maria à l'église Notre Dame et que ses enfants y furent successivement baptisés en 1617, lôaS et 1629, donne plutôt lieu de présumer qu'il demeura au moins jusqu'à cette derniére année fidèle à la religion de ses pères.
Toutefois il faut se garder de voir dans ces actes de baptême et de mariage un témoignage probant de la foi catholique de Jordaens. A cette époque, comme on le sait,
(1) Son père, Lambert van Noort, était né à Amersfoort.
(2) \''oir Van den Branden : Schilderschool, p. 400.
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l'hérésie était encore qualifiée de crime dans les Pays-Bas espagnols et il était impossible de s'affranchir des formes extérieures de la religion d'Etat sans encourir des châtiments sévères, ou sans s'exposer tout au moins à de graves désagréments. En outre, au clergé catholique était confiée, à l'exclusion de tout autre, la confection des registres de l'état civil ; donc pour faire acter légalement son mariage, la naissance de ses enfants ou la mort de l'un ou l'autre parent, il fallait bien passer par l'église catholique. Et quiconque ne se sentait pas la vocation d'un martyr, se soumettait du moins pour la forme à la contrainte de la loi.
Il n'est pourtant pas probable que Jordaens ait été protestant dès son adolescence. Les relations qu'il entretint de bonne heure avec le clergé, les nombreux ouvrages qu'il exécuta pour les églises, tendraient plutôt à nous faire supposer le contraire.
Nous connaissons des tableaux d'église de Jordaens datés de 1617, 1618, i63o, 1644, 1645, i653, i655 etc. etc. et il en existe encore bien d'autres de la même époque. En i63o il dédia la gravure de P. de Jode d'après son Saint Martin, à l'abbé de Saint Michel, J. Chr. van der Sterre. Il est inadmissible que toutes ces commandes aient été faites à un hérétique ou qu'un hérétique les ait exécutées.
On objectera il est vrai que, par la suite, lorsque la conversion de Jordaens au protestantisme n'était plus un secret pour personne, il continuait à travailler pour les temples catholiques. Mais on continuait sans doute à demander le concours de son talent à un peintre célèbre, qui avait déjà tant contribué à la parure des églises de son pays, et cela malgré qu'il eût renié la religion de ses pères, alors
que l'on n'eût certes pas encouragé un jeune hérétique, débutant dans la carrière.
Il me semble que les convictions religieuses que Jordaens devait proclamer hautement à la fin de sa vie, avaient longtemps couvé et s'étaient développées graduellement dans sa conscience. L'idée première, partie des van Noort, aura trouvé largement à s'alimenter dans le caractère et le tempérament de l'artiste. Ses idées se seront formées peu à peu, sans qu'il s'en soit pour ainsi dire rendu compte lui-même jusqu'au moment où, par son commerce assidu avec les réformés et à la suite de voyages en Hollande, il sera passé pour de bon au protestantisme.
En i632, Adam van Noort est nanti d'un passe-port pour se rendre en Hollande avec sa femme, son gendre (Jordaens et sa fille. Sans doute, Jordaens entretint dès cette époque et certainement par la suite, des rapports avec les provinces calvinistes du Nord, rapports qui n'auront pas été sans influence sur ses convictions religieuses.
En 1642, le ménage Jordaens fut victime d'une algarade provoquée par une voisine, qui, après un échange de gros mots, en était presque venue aux mains, (i) Le peintre porta plainte à l'écoutète, mais le motif de cet esclandre ne nous a pas encore été révélé. Il n'est pas impossible que les convictions religieuses du peintre, qu'il ne parvenait pas à dissimuler toujours autant qu'il l'aurait voulu, aient été pour quelque chose dans la querelle. Aujourd'hui encore, dans les campagnes flamandes, se produisent des faits analogues qui n'ont pas d'autre cause.
(i) Voir Van den Branden, p. 833-835.
Pl. XX
1 eu
La preuve la plus ancienne de l'apostasie de Jordaens réside, croyons-nous, dans l'amende de 240 livres (d'Artois) qui lui fut infligée entre i65i et i658 pour avoir rédigé certains écrits scandaleux, ( i )
Par écrits scandaleux on désignait, comme il ressort d'autres documents, des pamphlets hérétiques.
Vers i658 Jordaens a aussi produit divers dessins dont le sujet autant que l'inscription qui les accompagne trahit une forte tendance calviniste. (2) A la vérité le maître peignait encore à cette époque et il continua même à peindre ultérieurement des tableaux pour les églises catholiques, mais il est hors de doute que dans un dessin, un simple croquis, une pochade exécutée pour son propre plaisir, l'artiste mettra bien plus de lui-même et de sa pensée intime que dans des tableaux mûris et travaillés, composés en vue du public. Et ce n'est pas la première fois qu'un artiste nous en aurait appris en quelques traits bien davantage sur son véritable état d'âme, que nous ne pouvons déduire de l'étude de ses tableaux ou de la compilation des archives.
(1) ...« van dat den schilder Jordaens eenighe scliandaleuse geschriften geschreven hadde. »
Ce poste se trouve dans les comptes de l'écoutète d'Anvers, allant du ler janvier i65i jusqu'à la fin juin i658. Pinchart le reproduisit pour la première fois dans le Messager des Sciences historiques, i863, p. 33, et ensuite dans ses Archives des Arts, III, p. 214. Mais c'est par erreur qu'il a donné les années 1646-1650. Van den Branden mentionne l'amende dans sa Schilderschool, comme s'étant élevée à 200 livres et i5 shellings, mais il a fourni les millésimes exacts. M. Rooses, dans son article précité du Vlaamsche Gids, croit pouvoir admettre que cette amende avait été infligée au peintre vers le mois de novembre i656.
(2) Cf. Max Rooses : De Teekeningen der Vlaamsche Meesters. Onze Kunst, 1903, Ile semestre, p. 154.
Catherine van Noort, la femme de Jordaens, mourut en i65g. Comme il résulte de son épitaphe, reproduite plus loin, elle fut enterrée au cimetière protestant de Putte. Nous ignorons si elle y fut inhumée immédiatement après sa mort ou si la translation de ses restes ne fut opérée que plus tard, pour les réunir à ceux de sa fille et de son époux. Mais il est certain qu'elle mourut dans la foi protestante, car sinon elle n'aurait jamais reposé en terre non consacrée.
En 1660 Jordaens fut cité comme témoin dans un procès sensationnel, (i) Il prêta le serment selon la formule protestante. En effet sous sa déposition est écrit : Jumvit tantum per Deum ; il jura donc par Dieu seul et non par Dieu et ses Saints, comme on le fait encore dans la formule officielle du serment en Belgique. Il est assez étrange que cette démonstration publique d'hérésie n'ait pas attiré de sérieux désagréments au témoin; mais à cette époque les autorités étaient déjà devenues un peu plus tolérantes et il est à supposer aussi qu'on se sera fait un scrupule de chercher noise au maître alors âgé de soixante-sept ans.
Après la paix de Munster, il s'était fondé à Anvers une communauté secrète protestante, De Brabantsche Olijfberg, (Mont des Olives brabançon) et en dépit de toutes les rigueurs et des peines décrétées contre les dissidents, cette petite église continua à subsister. Plusieurs registres et documents qui la concernent se trouvent encore dans les archives d'Anvers. (2)
(1) L. Gaseloot : Un procès pour une vente de tableaux, etc. Annales de l'Académie d'Archéologie, Anvers. 1868, p. 601.
(2) Cf. Mertens et ToRFS, Geschiedenis van Antwerpen, VI, 553 ; et RoosES, Jordaens Calvinist, p. i5, note.
Pl. XXI
s-, ai
Néanmoins les calvinistes anversois rencontraient les plus grands obstacles à l'exercice de leur culte. En i665, lors d'une de leurs assemblées, une grande panique fut causée par une servante, dite de Hollandsche Mary. Cette femme, après avoir été au service des protestants, s'était convertie au catholicisme et était même entrée en condition chez le doyen de l'Eglise Notre-Dame (i). Après cette alerte, on se mit continuellement en quête de lieux sûrs pour y organiser des réunions ; on n'osait s'assembler deux fois dans le même local.
Jordaens ne tarda pas à intervenir comme protecteur de ses frères persécutés. En 1671, nous le trouvons cité parmi les personnes admises à la communion protestante avec sa fille et deux de leurs servantes. (2)
A partir de 1674 Jordaens aurait ouvert sa propre maison à ses coreligionnaires pour y tenir leurs assemblées. D'après les registres de VOlijfberg, (la communauté protestante dont le peintre faisait partie), la Cène y fut célébrée régulièrement jusqu'à sa mort, au moins deux fois par an. Il y a lieu de croire que sous la protection d'un peintre célèbre et estimé, l'église persécutée respira un peu plus librement.
La première preuve manifeste de l'esprit militant que Jordaens apporta dans sa conversion à la Réforme, l'amende pour écrits scandaleux, remonte, ainsi que nous l'avons vu, à l'époque entre i65i et i658 et, très probablement, vers i656.
(1) Génard. Notice sur Jacques Jordaens, Messager des Sciences historiques, i852, p. 216.
(2) « Nam en der persoonen die na vertooninge van behooriicke » kerckelicke attestât] en of oock wel na voorgaende gesonde belij dénis » hares geloofs van de waerde leden des Kerckenraets van den Olijfberch » toegestaen is te verschijnen aen Christi heilige tafel in het ghebruijck » van sijn heilich en hoogwaerdich 3iVontma.e\ :.. Jordaens met sijn dochter » en 2 meissens. » Cf. Génard, op. cit.
En lôSg, 1660, 1671 et plus tard encore, jusqu'à sa mort, nous trouvons des témoignages réitérés et péremptoires de son protestantisme. Il nous semble très probable et très naturel que Jordaens se soit affilié aux Calvinistes bien avant i656, sans avoir jugé opportun de manifester ostensiblement ses convictions nouvelles.
Il n'entre pas dans la nature humaine d'adopter une nouvelle religion à soixante ans, c'est-à-dire au seuil de la vieillesse, si cette religion n'a depuis longtemps nos sympathies et si elle n'a pénétré notre conscience de ses leçons et de ses préceptes. Contraint par les circonstances, Jordaens a pu cacher ses convictions durant de longues années. Et je n'hésiterais pas à placer après i63o et avant i65o le moment où il passa pour de bon à la religion réformée, si je ne risquais pas à donner un nouveau champ aux conjectures plus ou moins fantaisistes.
En 1678, on trouve l'acte suivant dans le registre de VOlijJberg : «... Octob. is gestorve constrycke schilder Jordaens, ten ... ure, en twee ure de selve nacht syn dochter Elisabet Jordaens. » (... Octobre est mort le talentueux peintre Jordaens, à ... heures, et à deux heures de la même nuit sa fille Elisabeth Jordaens.)
Jordaens et sa fille avaient succombé à la soi-disant « maladie d'Anvers », appelée aussi la « suette » ou la « suette anglaise ». Il n'existait plus de cimetière protestant à Anvers à cette époque, quoique, en i585, une trêve de quatre années eût été accordée aux réformés de cette ville pour le libre exercice de leur culte, avec la concession de deux lieux de sépulture. Les protestants anversois se faisaient
Portrait d'Homme (dessin) ^Musée National du Louvre, Paris).
donc enterrer de préférence auprès de leurs coreligionnaires, sur le territoire hollandais.
Tel fut aussi le cas pour Jordaens. Sa dépouille fut transférée à l'église du Putte Hollandais, dit le Putte des Gueux {Geuze Put), où il reposa aux côtés de son épouse et de sa fille.
L'églisette de Putte fut démolie au commencement du siècle dernier et les pierres tumulaires, parmi lesquelles celle de notre peintre, furent abandonnées sous les décombres. Vers i83o, cette pierre fut retrouvée par un Anversois, F. Pauwelaert-Vermoelen et en i833, N. Cornelissen y consacra un article dans le Messager des Sciences Historiques. Voici l'épitaphe que portait cette pierre, épitaphe fort détériorée mais qu'il a été facile de rétablir.
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i8 Oct[ob]e[r] ao i[678J ende
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17 April ao MCI^LIX