LA VIN AUX ETOILES
Elle rougit, divine, et sourit la première.
Les deux coupes de vin brillant dans la lumière,
L'étoile de Vénus exalte l'horizon...
— « Apportez, apportez un verre à ma Suzon,
Dit le père, et buvons à la noce prochaine,
Sous les astres criblant les ramures du chêne ! »
La place aux ronds tilleuls centenaires est pleine De paysans hâlés pour avoir, dans la plaine, A tour de bras, fauché la houleuse moisson. Les vieux se sont assis devant quelque boisson, Sur un banc de l'auberge où, toute rose et blanche, Dans le soleil flambant de ce joyeux dimanche, La servante s'affole et porte en les pressant Contre ses jeune- seins des flacons, et, passant Devant les anciens, vive, blonde et vermeille, Ils la suivent les yeux mi-clos. Elle est pareille A leur jeunesse renaissant dans les clartés, Et, buvant le vin frais, ils voient d'autres étés. Quelques hommes, le long des murs du cimelièrc
Où de petits lézards s'étirent sur la pierre Des tombes, en criant jouent aux boules. Chacun Dans l'enclos où des croix s'inclinent a quelqu'un Une sœur qui mourut avant ses noces, belle Et mince, mais c'est loin, on ne se la rappelle Presque plus ; une mère, un frère grand et fier... Mais des morts oubliés de jadis ou d'hier On ne distingue pas les fosses, car l'argile Brûle toute au soleil du même éclat tranquille.
Le Capitaine, un gros et vieux navigateur
Aux cheveux blancs, au teint cuit et haut en couleur
Qui revint d'Amérique et des îles sauvages,
Après trente ans de contrebande et de naufrages,
Fume une pipe à sa fenêtre. 11 dit bonjour
Aux paysans ; sa mère attendait son retour,
Il ne la quitte plus, il a l'air vieux comme elle
Il regarde à son toit rentrer une hirondelle.
11 naquit là ; la vie est douce, il est heureux.
En fumant au soleil lorsqu'il ferme les yeux,
Il doit revoir l'azur embué du Tropique, Los ardeurs de midi sur le vert Pacifique, Et les nuits en bateau, lorsque dans son hublot Qu'il ouvrait pour sentir l'humidité de l'eau, S'inscrivait en points d'or plus chaud, la croix australe, Les relâches aux porls du golfe de Bengale, Les soirs de Bénarès, les filles d'ambre blond Qu'il surprit, se baignant aux bassins d'un vallon, Dans un pays cuivré qui n'est pas sur la carte... La créole, aux cheveux courts et frisés, écarte De sa belle main grasse et brune les plis blancs De son écharpe à fleur s, el , droits, lourdsettremblanls, Ses seins comme des fruits gontlent la mousseline... Ami d'unbonmarchand,danssamaison, en Chine, Il a bu le thé noir, et voici qu'à présent, Le soir dans son village, avec un paysan, 11 trinque el !>oil le vin des vignes que son père Planta de son vivant dans un lopin de terre. On aime à visiter cet homme, car toujours Il offre en racontant un voyage au long cou D'une lourde bouteille étrange et toute ronde Que garrotte un treillis rugueux de paille blonde.
Ce bleu dimanche d'août il fume en souriant.
Derrière lui, peuplé de choses d'Orient,
Et de meubles usés, trésors de la province,
Petits coffrets d'un bois inconnu, dur et mince,
Crédences et fauteuils des aïeux, tabourets,
Beaux oiseaux empailles, coquillages nacrés,
Le rustique salon empli de trop de choses,
Est clair avec ses pots et ses bouquets de roses.
Vis-à-vis sa maison est l'église au portail
Large ouvert, et Ton voit les cierges, le vitrail
Qui change les rayons en grenat, en vert sombre,
Et la nef embuée et fraîche, et, dans son ombre,
Le bois blanc d'une chaise et le blanc des bonnets,
Et des corsages neufs aux cols enrubannés.
Une poussière d'or sous le porche voltige.
La messe va finir, l'harmonium dirige
Un cantique entonné par d'inhabiles voix.
La place en est sonore, et, du profond des boi>,
Des clairières d'argent, des prochaines vallées,
Des sauvages ravins emplis d'herbes foulées
Qui gardent de deux corps l'empreinte, bien souvent,
Tels des lits dévastés que refera le vent.
De partout on entend s'élever la prière
Qui chante vers l'azur et la chaude lumière...
— L'hymne cesse, des bancs se heurtent, et Ton sort.
Plus promptes, sous le porche, au vibrant soleil d'or,
Les filles, qu'une robe à ramages fait belles,
Descendent l'escalier, élevant leurs ombrelles,
Fleurs féeriques, penchant de grands calices ronds
Qui s'ouvrent d'un seul coup comme des liserons.
Riant, et comparant leurs rustiques dentelles
Elles parlent tout haut et savent les nouvelles :
A la foire le vent emporta des rubans ;
Le curé, ce malin, a publié les bans
Du maître des Ramiers, Jacques, et de Suzanne!
Dans la bonne chaleur, rôdeur des foins qu'on l'âne Monte des champs autour du village étendus. Jacques passe en rendant aux hommes leurs saluts, Il va vers le moulin... La vieille route est blanche. — Jacques, soyez béni ! Voyez le bleu dimanche ; Vous marchez au bonheur, vous laissez pour toujours L'aventure, les pleurs, les orageux amours Passagers, violents comme ces grandes pluie-. Ces averses d'été tièdes et vite enfuies Que l'on reçoit avec délices, sans prévoir Qu'elles hachent les blés et frustrent le pressoir !
De par le monde, il est des tables bien dressées.. Dans les palais aux vastes salles lambrissées, Les tables d'empereurs étincellent... Midi. La fenêtre au bleu ciel de septembre attiédi Est ouverte, et Ton voit le vieux parc grandiose. La jeune reine blonde a pris la pâle rose Que l'on met chaque jour devant elle, et rêvant, L'effeuille en souriant sur le tapis, devant Le miroir somptueux qui la reflète, belle, Dans sa robe qui n'est qu'une grande dentelle. Les princes d'Orienl, sous les citronniers mur-. Les jasmins retombants qui parfument les murs De leur -érail fermé, s'attablent, el la lune
Effleure les colliers d'une sultane brune,
Ses perles, ses sequins et ses petites dents.
Au milieu des salons, sous les lustres ardents,
A l'heure où dans la nuit, tout dort, mêmelesbrises,
Pour des hôtes fameux il est des tables mises...
Mais entre les fûts lourds de quatre chênes roux,
Dans l'herbe, vert tapis soyeux, vivant et doux,
Elle était belle aussi la table paysanne
Que présidait, émue et divine, Suzanne.
Derrière elle flottait sur un rameau vermeil
Son voile qui semblait devoir fondre au soleil.
Le vent le déployant quelquefois, la ramure
Était comme un dessin sur son étoffe pure.
Dépassant le satin de sa robe, tout blancs,
Ses souliers avaient l'air de deux oiseaux tremblants;
Et les fleurs d'oranger ceignant sa jeune tête,
La désignaient à tous au milieu de la fête.
Jacques à ses côtés gravement souriait.
Peut-être pensait-il : « Si l'autre me voyait! »
Sa mère près de lui parlait à la meunière,
Et le meunier versait de la vive lumière
En versant du vin clair dans le verre brillant
D'une enfant aux yeux bleus qui buvait en riant.
On avait invité la vieille demoiselle
Du château. Malgré l'Age elle était encor belle.
Sa vie avait été troublée, elle avait vu
Le fils du jardinier mourir sur son sein nu,
Dans un chalet perdu sous d'antiques futaies.
Elle le rejoignait parmi les roseraies
Du parc sauvage et fauve, au cœur noir de la nuit,
Dans l'averse qui fume ou la lune qui luit;
Enfantine, puissante, élancée et pareille
Avec ses bras nerveux et sa gorge vermeille,
Et ses cheveux dorés et son corps surhumain,
A la fille d'un Dieu que suivrait un essaim.
Un pâtre ayant voulu la guetter, vit dans l'ombre
De la porte surgir sa haute forme sombre,
Sentit un grand parfum terrible et fut jeté
Hors du parc qu'accablait un orage d'été.
On racontait cela... mais à chacun sa vie!...
Les convives formaient une troupe ravie
Autour des plats à fleurs qu'apportaient du moulin
Les chambrières courant dans l'herbe en jupon fin.
Deux mères qu'entouraient les deux troupes mêlées
7i JACQUES
De leurs enfants, en fraîches robes étoilées
De leurs bijoux, tenaient dans leurs doigts lumineux
Des pêches, de beauxfruits gonflés, mûrs, savoureux
Et duvetés comme les bras que, sous les branches,
On voyait à travers le tulle blanc des manches.
Le couchant apaisait le jour. Un papillon,
Fleur d'azur, palpitait au milieu d'un rayon;
Des chœurs de vendangeurs chantaient danslesvallées ,
Le ciel vermeil était plein de grappes foulées,
Un pressoir paraissait ruisseler dans le bleu,
Et vers les gouffres d'or montait, tremblant un peu,
A peine, point lointain que Dieu peut-être appelle,
Éperdument, montait une seule hirondelle...
Des toits roux, les pigeons aux pavés de la cour S'abattaient et venaient, sentant trembler le jour, Chercher les grains du soir que leur jetait Suzanne. Elle quitta la table et prit dans une banne Un sachet de maïs dur, luisant et vermeil, Qu'elle lança comme une offrande au vieux soleil. Les pigeons roucoulants piquaient le grain à terre. Un enfant qu'essayait de retenir sa mère, S 'échappant, vint courir en riant après eux. Lentement, les oiseaux, aux battements soyeux De leurs ailes, autour de Suzanne montèrent. En hésitant encor, tous, ils l'enveloppèrent D'éventails déployés soulevant ses frisons.
Puis, brusquement, tentés par les grands horizons,
Orientant leur vol vers les bois et les pentes,
Les oiseaux familiers, dans les ondes mourantes
Du couchant, délivrant la mariée enfin,
S'enlevèrent au ciel dans un essor divin...
— Un vieillard qui chantait, debout devant la table,
Des beaux jours en allés disait le charme aimable.
Sa voix grave mon! ait, et ses purs cheveux blancs
Flottaient sous les rameaux obscurcis et tremblants.
Il chantait le matin et l'aube qui voltige,
Et ce miracle : être amoureux! Et ce prodige:
Avoir vingt ans ! et les lisières d'arbres noirs
Où les couples ravis s'enfoncent aux beaux soirs.
Il parlait des regrets aux cœurs élégiaques ;
Et Suzanne pesait sur l'épaule de Jacques
De sa petite main où scintillait toujours
Le fragile anneau d'or qui mariait leurs jours.
Nul n'avait vu la lune. Elle était sur la rampe
Des coteaux, et servait à la table de lampe.
Un enfant la montra du bout de son doigt pur.
Ses fleuves d'argent bleu ruisselaient dans l'azur,
Et du moulin, la roue aux lourds rayons de pierres,
Semblait moudre en tournant ses magiques lumières,
Et l'écume de l'eau, fumée aux clairs flocons,
S'en colorait. Elle rêvait sur les balcons
Chargés de chèvrefeuille et d'épaisse glycine ;
Elle éclaboussait d'or les plats de la cuisine,
Donnait à chaque femme un féerique regard ;
Et nul en l'admirant ne prit garde au départ
Des jeunes épousés fuyant dans l'avenue.
Ils étaient déjà loin ; et sur sa tête nue
Suzanne avait jeté son voile nuptial.
Ils marchaient au milieu d'un champ domanial ;
La traîne de satin s'attardait dans la vigne,
Et la maison, là-bas, les appelait d'un signe.
Sous un torrent de lune ils franchirent le seuil
Du jardin... et la traîne inclina le cerfeuil.
Un tournesol veillait, toutes les capucines
Se balançaient aux murs, végétales clarines.
Un rossignol chanta dans un arbre, et ce fut
Comme un crépitement de perles sur le fût,
Une averse d'argent pleuvant de la ramée,
Accompagnant ces mots : « Bien-aimé ! <> — « Bien-Aimée! »
Suzanne s'appuyait, défaillante, au clavier, Que sa robe traînait encor sur le palier. Leur fenêtre brilla. Dans ses tulles de fée, Et de fleurs d'orangers en durs boutons coiffée, Elle vint près de lui s'accouder à l'appui De la large fenêtre et regarder la nuit. Lorsqu'elle remuait, sa robe virginale Faisait le bruit que fait la ramée automnale, Un bruit sec et soyeux de feuillages froissés. Des rainettes chantaient au loin dans les fossés ; Perle de ce minuit vaporeux de septembre, La lune derrière eux tendait de bleu la chambre, Et sur les fers arqués enguirlandant le puits. Tous les volubilis étaient épanouis.
LA NOCE SOUS LES ARBRES rfr
Belle nuit, nuit d'amour dans la maison d'enfance !
Comme le cœur humain, lorsqu'un peu d'espérance
Le frôle, sent en lui déborder l'infini !
Une jeune épousée embaumant le vieux nid,
La chambrette où jamais on n'aima que son livre.
Comme tout aboutit à ce soir de joie ivre,
Et comme cette nuit couronne le passé !
C'est là qu'on a dormi, par des songes lassé,
C'est là qu'on a pleuré, c'est là qu'après l'orage
Venaient tous les désirs, pendant que le village
Sommeillait en silence et pesant, sans savoir
Que les astres du ciel étaient dans l'abreuvoir.
C'est là qu'on était seul surtout, dans la nuit sombre
Où la lampe assignait une limite à l'ombre.
Mais maintenant la lune argenté les rideaux ;
Les livres entassés des pieds jusques au dos
Du fauteuil de velours, on les jette. A leur place
S'assied la mariée, et le moment qui passe
Est unique et divin, et l'on ôte en tremblant,
A genoux devant elle, un petit soulier blanc.
Sous le givre magique, éternel, des étoiles,
Elle est là, toute blanche, au milieu de ses voiles...
— Ne tremble pas, ô mon amour; en traversant
Les vignes, un raisin a taché de son sang
Ton bas clair d'épousée auprès de ta cheville,
Et ton petit pied nu de rose jeune fille
A celui d'Eurydice à présent est pareil ;
Le raisin écrasé fait ton talon vermeil.
Laisse, à ton pied neigeux que l'air nocturne glace,
Je veux, de mes baisers essuyer cette place.
Hier j'ai tant veillé que la lampe se meurt
Faute d'huile, soufflons sur sa flamme, ô mon cœur,
Le ciel nous versera sa clarté vague et pure.
Ta couronne de vierge est dans ta chevelure
Comme un bandeau royal qui fait que ton époux
Ne peut pas te parler sans ployer les genoux.
L'autre nuit j'étais là, tout seul près de ma lampe,
Cette étoile là-bas gravissait cette rampe,
Et ce soir ! Et ce soir !... Sous le satin changeant
Oui te vêt d'un tissu de vaporeux argent,
A mes deux bras heureux pèse ta taille pleine.
Viens, la lune se cache et polit le contour
De l'épaule du mont, et l'ombre bleue est pleine
De mystère et d'un grand consentement d'amour !...
iTËNEMENTS
S septembre...
Sept heures, le vent passe, et de fortes effluves Sortent des celliers frais où s'alignent les cuves. Quelqu'un près d'un tonneau, dans un flot de jurons, Se plaint d'avoir les yeux remplis des moucherons Qu'attirent l'aigre vin et les grappes foulées. Un peu de brume au loin remonte des vallées... — Feux d'herbes, toit fumant d'une agreste maison, Ou première vapeur de la jaune saison.
Les fenêtres sans flamme ont des persiennes d'ombres. Le- seuils des caves seuls ce soir ne sont point sombres, Kl c'est dans les celliers que Ton entend des voix. Le vieux bourg est désert, et chaque villageois
Semble avoir délaissé sa maison de nuit pleine. Pour vivre quelque vie étrange et souterraine. On ne voit même pas les groupes d'amoureux... Il ne ferait pas bon être trop malheureux, Car on serait bien seul ce soir, car rien n'existe Que l'âpre vin nouveau dans ce village triste.
19 septembre... 8 heures ...
Le menuisier était dans la cuisine noire De l'auberge enfumée et se versait à boire. Il avait un matin appris que l'apprenti Avec sa femme, sa Rosine, était parti.
Son tablier sentait le bois et la résine, Il se versait à boire et pensait à Rosine. D'un doigt que le travail du jour avait souillé, Il indiquait son jeu de cartes au roulier Qui s'exclamait, sans voir pAlir le misérable, En frappant de son poing énorme sur la table : — « T u gagnes, les maris trompés gagnent toujours ! » C'était lheure flottante où fument les labours ;
Dans le cadre bleui de l'étroite fenêtre,
S'allumait et tremblait, commençant à paraître,
Une étoile d'argent sous un petit rameau.
La sœur du menuisier vint frapper au carreau.
— « Sors. — Pourquoi? Je suis bien... — Ta femme est
11 repoussa son verre et partit tête nue,
Tandis que le roulier riait en se versant
Du vin nouveau pareil sous la lampe à du sang...
Il l'aperçut du seuil. Une seule bougie
Vacillait aux murs noirs de la salle rougie ;
Leur enfant achevait de souper en frappant
Sa cuillère au rebord de son plat de fer-blanc.
Sa face entre les bras, elle pleurait dans l'ombre ;
Il voyait remuer sa chevelure sombre,
Ses épaules houler sous son corsage clair,
A chaque gros sanglot qui traversait sa chair.
Lorsqu'elle l'entendit elle leva la tête.
Comme un arbre brisé qu'assaille la tempête,
Son visage défait ruisselait. Jusqu'au bord
Ses yeux étaient pleins d'eau qui luisait, et tout l'o
De la flamme y tremblait en gouttes de lumières.
Autour d'eux se rangeaient les choses familières;
L'enfant les regardait, effrayé, tous les deux, Tandis qu'au fond du chemin blanc, au ras des cieux, Enorme, ronde et jaune, en oscillant, la lune Jaillissait et montait sur la campagne brune !
20 septembre.
Les soldats sont campés à Fontbelle ce soir. Ils passent maintenant, la musette en sautoir Qu'un pain gonfle, et leur troupe emplit les vieilles ru Les jeunes filles, sur les portes accourues, Frémirent longuement, de la nuque à l'orteil, Lorsque le régiment entra dans le soleil. Sous les pampres rougis, les murailles épaisses Tremblèrentquand gronda lepremierrangdes caisses, Et les carreaux collés avec des papiers ronds Vibrèrent quand soudain chantèrent les clairons. Un grand colonel blanc regardait aux croisées
Dont il eût pu cueillir les plantes arrosées, En étendant le bras, du haut de son cheval. Puis un vent déjà froid, brusquement automnal, Emporta par delà les châtaigniers antiques L'odeur des œufs cuisant dans les poêlons rustiques...
30 septembre.
L'air était plein d'appels, ce matin, et de cris. Des martinets, très haut, scrutaient le ciel plus gris, D'autres, du vieux clocher aux humbles toits humides, Allaient, venaient, faisant des visites rapides. Ils s'en sont tous allés. Vers le milieu du jour, Des cailles, des ramiers, passa le vol plus lourd. Un triangle vibrant de grands canards sauvages, Après eux, fit lever les yeux dans les villages... Appuyé sur sa bêche, un paysan rêveur Suit leur vol un moment et reprend son labeur. Il a lu qu'ils allaient : martinets, hochequeues, Ramiers, cailles, pluviers, au delà des mers bleues,
LES EVENEMENTS <Jl
Qu'ils avaient d'autres nids aux murs blancs de Tunis ;
Qu'ils pouvaient boire l'eau limpide au goût d'anis
De Trébizonde et d'Ispahan, parmi les roses.
Qu'ils allaient voir monter les soleils grandioses
De l'Asie exhalant des parfums inconnus.
Mais il sait que, postés sur des rocs froids et nus,
Des brigands affamés prélèvent dans l'espace
Un péage de sang à la troupe qui passe.
Il sait que l'aigle guette, et qu'aux faîtes des tours
En ruine depuis des siècles, les vautours,
Devinant l'heure des migrations ailées,
Fondent sur les oiseaux, au-dessus des vallées.
Et les accompagnant du regard, point lointain,
Flottement indécis, décroissant, incertain,
Bon comme Michelet et doux comme Virgile,
Il prie afin qu'ils aient un voyage tranquille.
Et son âme qui suit ces buveurs d'horizon
S'exalte et voudrait fuir les murs d<> sa prison.
Elle voudrait, semblable aux oiseaux quelle envie,
v n aller, n'être plus qu'une rapide vie
Que berce une aile tiède, et ne sentir plus rien
Que ses plumes frémir au gouiïre aérien !
2 octobre.
Personne n'attendait les colchiques, mais eux Sont venus dans la nuit pleine de frissons bleus. Ils sont comme campés aux portes du village, Dans les beaux prés mouillés et contre le barrage. Des premières maisons on peut les voir ; ils sont Pareils aux bohémiens qui s'installent en rond Pour tresser le panier, la corbeille et la cage, Et qui demeurent quelques jours et puis s'en vont.
4 octobre, 10 heures du soir.
Tout repose ; un mouton rumine en rêve et tousse.
La limpide soirée un peu mouillée est douce.
Le cordonnier travaille à l'humble lueur d'or
!)<' sa lampe et l'auberge est éclairée encor.
Mais, soudain, misérable et ridicule offense
A la nuit de rosée, au champêtre silence,
Un phonographe éclate en lourds nasillements...
Sans doute, ces couplets joyeux étaient charmants,
Alors qu'endimanchés, en de fraîches banlieues,
L*'s couples les chantaient.
— Chapeaux blancs, robes bleues, Yeux brillants du vin gris bu sous les liserons D'un clair estaminet, tout : les beaux horizons, Les sylvestres odeurs, la jeunesse et la joie, Les bouches de vingt ans, le grand ciel qui rougeoie. Tout se mêlait ; ces pauvres mots au bord des bois Avaient rémotion que leur donnaient ces voix, Mais ici, déformés, pesants et métalliques, Ils n'ont plusrien d'humain. Sous les astres antiques, Trop de mystère écrase ici le noir coteau, Le silence est trop pur, et ce n'est guère beau Ce que l'espoir du gain fit faire à l'aubergiste. Et pour écouter l'air hésitant, vague et triste Que crache l'instrument posé sur un dressoir, Des jeunes gens veillent encore ; eux que le soir Vit, semblables aux fils de quelque patriarche, Des bœufs dans le sillon guider la lourde marche.
5 octobre.
Ce pluvieux malin, à la pointe du jour,
Les conscrits rassemblés sur la place du bourg,
Sous les tilleuls roussis dont la dépouille tremble,
En levant leurs chapeaux chantèrent tous ensemble.
Des vieillards les suivaient en portant leur bissac.
Pour aller à la gare ils passèrent le bac.
On sentait, en longeant une châtaigneraie
L'odeur des champignons. Droites, près d'une haie,
Deux filles en cheveux agitaient leur mouchoir,
El deux conscrits, souvent, s'arrêtaient pour les voir.
Dans le train amarré monta la bande entière,
Et dans chaque wagon, penchés à la portière, Des groupes entonnaient de rustiques chansons, Et vers les champs dont ils coupèrent les moissons, Vers les coteaux dont ils vendangèrent les vignes, En chantant leurs couplets, ils faisaient de grands sign Leurs refrains s'envolaient : « Si nous sommes soldat s, Jeunes filles du bourg ne nous oubliez pas, Marthe, Blanche, Lison, demeurez-nous fidèles !... » Et dans le vent où s'en allaient des hirondelles, Sous les nuages gris et le ciel pluvieux, Ces refrains étaient beaux par ce matin d'adieux. Ils disaient l'éternelle histoire désolée, La femme, grande enfant bien vite consolée, Les craintes de l'absent, les serments effacés, Et les regrets amers de nos cœurs délaissés.
9 octobre.
Le village assoupi ne se doulait de rien. Les poules, gravement, méprisaient le vieux chien Du boucher qui passait, presque paralytique. Le barbier, sur son seuil, n'ayant pas de pratique, A l'horloger bossu parlait ; tandis qu'au bord De l'abreuvoir semblant au couchant rempli d'or Liquide et miroitant à cause des coulées De soleil, devisaient des femmes assemblées, Paraissant tricoter du fil et des rayons. Quand tout à coup, le vent des Révolutions Souffla. Comme un héraut, le vieux garde champêtre, Aux enfants accourus, aux gens à leur fenêtre,
Lut, ayant essuyé ses lunettes d'acier
Et de verre poli, qu'un grand conférencier,
Ce soir, viendrait traiter la chose sociale...
Le village n'ayant ni hall, ni vaste salle,
Sous un hangard en hâte on dressa des tréteaux.
Contre le mur troué s'appuyaient les râteaux,
Les fourches et les faux que l'araignée attache.
Entre les deux quinquels on voyait une hache
De bûcheron, avec son couperet brutal
Qui luisait d'un éclat dur, sinistre et fatal.
L'homme appela le grand conflit futur des classe-. L'or des riches fondait comme neiges et glaces Au soleil rayonnant des temps qu'il annonçait. Tout un monde nouveau du vieux monde naissait. La Révolution n'était plus cette femme Exaltant le faubourg soulevé qui l'acclame Par un soir étouffant, lourd et vermeil d'été, Cette femme aux bras forts, dont le sein irrité Comme un beau sein gonflé de fille populaire,
Sort d'un voile en lambeau, palpitant de colère. Elle était, disait-il, la Révolution, L'ordre sûr et réglé, l'organisation Des travailleurs pour la victoire et la conquête. Pareils aux vieux décors qu'on jette après la fêle, 11 dépouillait les bleus et divins paradis Pour en parer la sombre terre de jadis. Chacun faisait son œuvre et préparait sa joio... 11 évoquait ces temps. —
Au ciel clair qui rougeoie Se croisent des milliers d'hirondelles, tissant Une trame légère au soir, et le croissant De la lune, effacé, pur et visible à peine, Brille. Unetable est mise au pied noueux d'un chêne. Et devant le couchant plein de lumière encor Rêve un couple, et la femme a de grands cheveux d'or. Gerbe mûre croulant sur ses épaules blanches. Elle est belle et sourit sous les arceaux des branches, C'est une paysanne en robe de velours, En souliers de satin, en aimables atours, Car on tisse pour tous d'admirables soieries Plus que les prés en mai, légères et fleuries.
La contrainte chassée a fait l'être charmant,
Confiant, libre, pur ; épanouissement
De Tété radieux après l'hiver du monde !
Fendant le mol éther sans effort, comme une onde,
Dans un gouffre d'azur, navire aérien,
Passe un ballon d'argent. .. Il ne reste plus rien
Du vieil ordre menteur, et tout est harmonies,
Certitude, beauté, joie et paix infinies !
Comme s'il eût voulu balayer tout cela,
Un vent humide et frais jusqu'au matin souffla.
15 octobre.
Un maçon pour bâtir allant tirer des pierres
A des murs ruinés que cachaient de vieux lierres,
Découvrit au milieu du décombre, à travers
Les ronces qui tombaient comme des rideaux verts,
Les cailloux, les plâtras, que trouait la fougère,
Une porte qu'il mit d'un coup d'épaule à terre.
Telle une eau qu'un barrage arrêtait, le soleil
Inonda brusquement un cabinet vermeil.
Depuis plus de cent ans les vitres étaient closes.
Un miroir décoré d'épis mêlés de roses
Ornait la cheminée, et des rayons de bois
Supportaient des bouquins poussiéreux d'autrefois. Du plafond qui n'était qu'un pan de lierre sombre Un seul rameau pendait, s'allant nouer dans l'ombre A quelque reliure, et, ressortant plus loin, Nombreux, touffu, formait un rideau dans le coin Où l'Encyclopédie était toute entassée.
On lisait à travers la toile bien tissée D'une araignée, un titre en lettres d'or pâli. Les rats avaient mangé Diderot, aboli Voltaire et Condorcet ; la Nouvelle Héloïse Pareille à quelque dame en campagne surprise Par l'orage, n'avait plus un feuillet de sec. Un cloporte sortait d'un vieux poète grec ! Au milieu de la pièce, une petite table Sur son tapis fané, d'une soie adorable, Gardait un verre intact, près d'un verre brisé. Et c'était tout. Le doux crépuscule irisé Fouillait de ses clartés les secrets séculaires Du cabinet ouvert, son ombre et ses mystères, Et les derniers rayons que rappelait le soir Effleuraient l'eau d'argent de l'antique miroir.
On porta les bouquins trouvés au presbytère. Un journal garrotté par un rameau de lierre, Un journal manuscrit était au milieu d'eux. Le vieux curé le lut, sous le ciel orageux... C'était l'histoire simple et tragique d'un homme : — En dix-sept cent quarante-deux, Jean de Valpome Quitta sa femme un mois après sa noce. Il dit Qu'il s'embarquait pour l'Amérique, et se rendit A Paris, enlevant, aux portes de la ville, Une rousse aux yeux noirs, la coquette Lucile Qui tenait magasin de parfums sur le cours. Violentes ardeurs des coupables amours ! Paris gardait à Jean les pires maux. La belle Devint en quelques jours inconstante, infidèle. Un soir il la surprit avec un cavalier, N'ayant de ses atours gardé qu'un bleu soulier, Nue, et le corps tout blanc de poudre parfumée, Soupanl au coin du feu, dans la chambre embaumée, Devant un guéridon chargé d'épais cristaux, De bouquets, de flacons, de beaux fruits, de gâteaux, De candélabres étoiles de cires blanches. Elle s'enfuit... 11 se fit prêtre, et sous les branches
10 i JACQUES
De l'asile exhumé par les maçons du bourg Il raconta sa vie, écrivant chaque jour. Voici de son journal, au hasard, une page :
« 2 mai 1152.
« Il pleut sur les lilas et les toits du village. Mais la pluie est légère et j'aperçois l'azur. Ne trouverai-je donc jamais l'asile sûr? Je croyais la tempête à tout jamais passée; Seigneur, ayez pitié de mon âme blessée, Qu'elle connaisse enfin le silence du port ! Ma femme abandonnée a cru que j'étais mort En mer, dans un naufrage...
Elle se remarie.
Et c'est moi qui demain dans l'église fleurie Bénirai l'épousée et son nouvel époux, Inclinés devant moi, tous les deux, à genoux... »
« 3 mai.
« C'est fini... Nul n'a vu l'émotion du prêtre !
J'entends les violons, de ma pauvre fenêtre, Dans le parc où la noce esta table, là-bas. J'entends les violons et je sens les lilas... Après dix ans je l'ai trouvée épanouie, Dans l'église, d'un flot de soleil éblouie. Maintenant, il l'emmène... Elle est à moi!... Pardon» Je m'oubliais, Seigneur!... Oce bruit de bourdon, Et ce ménétrier qui pour la noce joue Avec son instrument contre sa vieille joue !.. . »
Au seuil des portes.
La vieille Berlhille :
« Les nouveaux mariés, revenus d'Italie, Sont aux Ramiers depuis hier. Dites, Julie, Voire Prosper, jadis, vous mena-t-il si loin ? »
Julie :
« Moi ? Le jour de ma noce on a rentré le foin, Car le ciel était noir et préparait Forage. Dans le pré plein d'odeurs je quittai mon corsage, Et malgré tous, couronne en tête et les bras nus,
Je travailiai. Mes beaux souliers furent perdus, Mais on sauva le foin, et le soir, dans la chambre, Prosper me dit : « Tu sens les herbes de septembre. » Et j'avais des brins secs au fil de mes bas blancs...
Le temps passe, voici déjà presque trois ans .. »
La vieille Berlhille :
— « Savez-vous que Lucas est mourant à cette heure? Il venait autrefois veiller dans la demeure De mes parents. Je crois qu'il m'aimait. Il était Timide, et sans parler près de l'âtre, il aidait Mon père, il épluchait les luisantes châtaignes. Il m'avait apporté de la ville deux peignes ; Mais je ne compris pas. Je sais qu'il fut navré. On comprend rarement d'ailleurs... Tiens, le cure Sort de chez lui; bonsoir, je sens que l'ombre est froide
Le Prêtre porte une petite boite.
Derrière lui, comme la sonnaille <l un mouton perdu, tinte la cloche! !■• des sacrements (pie balance un enfant du hameau. Le vieil abbé a rencontré Paul, un mendiant aussi que lui.
Ils marchent ensemble et Paul répond au curé :
Paul :
« Maisnon, monsieur l'abbé, je ne passais pointroide, Et je suis bien heureux de cheminer un peu Avec vous. Du soir pur le grand mystère bleu Emplit l'obscur sentier et baigne le village. Je murmurais des vers tantôt ; car le sauvage, L'errant, le mendiant, celui qui n'a plus rien Que sa besace vide et que son pauvre chien, Sent son âme parfois se gonfler lorsque tombe Le crépuscule au fond azuré de la combe. Une étoile scintille et le monde est en paix. Vous disiez qu'à l'office on ne me voit jamais ? Certes, je vous admire et sais que votre vie Est de saints dévoûments et de bonté remplie, Mais moi que tout a rejeté, brisé, blessé, — Vous connaissez la triste histoire, et le passé, — Je n'espère plus rien, et je ne crois plus guère. Et Dieu n'habite pas l'église au ras de terre, Il est sur les plateaux où tout est vierge et pur, Sur les sommets déserts plus proches de l'azur,
Les divines hauteurs de souffles ventilées,
De balsamiques fleurs tremblantes étoilées.
Et, tenez, j'ai surpris à la crête d'un mont
Des rochers à genoux écoutant le sermon
Solennel des grands vents; je connais des herbages
Perpétuellement inclinés ; de sauvages
Et durs chênes rugueux pleins de trous où les eaux
Séjournent, et qui sont des antiques plateaux,
Les bénitiers glacés que l'oiseau seul visite !...
Mais je crois que je prêche ainsi qu'un vieil ermite ;
Bonne nuit, je viendrai vous demander demain
Un coin où reposer à l'abri du serein... »
Il s'éloigne, et le vieux prêtre pousse la porte du petit presbytère dont le toit fume entre des arbres séculaires et noirs.
Dans le jardin des Ramiers.
La voix de Jacques :
« Rentrons, le soir est frais. Vois la lune rouillée... »
Deux ombres se lèvent d'un banc et vont vers la maison où brille une lampe.
La voix de Suzanne :
« J'ai laissé mon écharpe, elle sera mouillée... »
La terre aux mois d'hiver est chaste, nue et dure, Le grand froid bienfaisant la dépouille et l'épure. Les herbes, en été, les arbres, le soleil, L'accablent, et quand brûle un midi tout vermeil, Elle a l'air de suer comme une moissonneuse Oui, par caprice, aurait dans l'hermine soyeuse D'un corset trop étroit serré ses doux seins blonds, Et ses robustes lianes, et qui, sur ses bras ronds, Et de ses beaux pieds nus jusqu'à sa chevelure, Aurait jeté, rieuse, une riche fourrure, Allant ainsi, tandis que dort le moissonneur, Lier les épis roux dans la vaste chaleur. Nul hiver ne fut plus que celui-là splendide.
Il fut de diamant et de verre lucide.
Si rien ne rappelait les feuilles du perron,
Dans l'azur vif et net, comme dansant en rond,
Sous les cieux transparents, plus clairs, plus grandioses
Semblaient flotter les lois et les raisons des choses.
Après qu'on a senti de beaux bras en sueur,
Et des cheveux pleins de soleil la forte odeur,
Après qu'on a senti des faix de giroflées,
D'épais buissons sanglants lourds de roses gonflées,
Des blonds muguets de cire et des jasmins, après
Qu'on a bien défailli, lorsque les bois sacrés
Abandonnaient au soir l'ardente charge brune
Des arômes d'été qui montent sous la lune,
Il est bon de tremper notre cœur immortel
Dans un bain froid et pur, tout de glace et de gel.
Malgré la longue pluie et ses rideaux humides Qui traînent en hiver sur les pays arides, Malgré le froid pétrifiant sous son cristal Le jardin dépouillé, luisant et minéral,
Ils ne s'ennuyaient pas.
— La salle illuminée Était tiède, et tous deux, près de la cheminée Se regardaient. Leurs souvenirs étaient pareils A ces muscats tardifs qui demeurent vermeils Et deviennent très doux et qu'on mange en décembre. La salle, le jardin aux jours secs, et leur chambre, Tel était leur étroit domaine, mais tous deux Avaient le ciel ouvert, infini de leurs yeux, Et de leurs cœurs épris les immenses richesses. Lorsque de son chignon elle tordait les tresses, Devant le haut miroir qui doublait son corps pur, Pour Jacques, tout l'été s'écroulait dans l'azur. Il découvrit un jour que ses beaux bras de blonde, Et sa nuque et le tour de son épaule ronde, Avaient la douce odeur des blancs muguets mouillés Quand l'averse d'un soir les a presque effeuillés. Voyager près du feu, voilà le vrai voyage Qui ne décevra point l'amoureux et le sage, Et Christophe Colomb, Pizarre ou Magellan, Les vieux navigateurs qui dirigeaient l'élan Aventurier des caravelles vers les terres
11G JACOUES
De splendeur inconnue et de brûlants mystères, Eurent peut-être moins de joie en découvrant Les continents nouveaux, que n'en eut en ouvrant Les yeux sur sa Suzon plus fraîche qu'une rose, Jacques dans sa maison à tous les frimas close. Leur voyage de noce ils le faisaient encor... Les images venaient en foule : Couchants d'or Sur ton azur unique, ô Méditerranée, Antique et noble mer, calme toute l'année, Harmonieux berceau de joie et de beauté, Eau civilisatrice où quelque soir d'été, Sur sa conque d'argent, barque céruléenne, Apparut le grand corps de l'Anadyomène...
— « Jacques, te souviens- tu de la brune aux yeuxbleus Qui nous servait devant le Rhône, sous les cieux Qui luisaient à travers le treillis du feuillage ?
La pure immensité n'avait pas un nuage; Aux tours d'Arles, dans le soleil, sonnait midi. Ce vieux mur de l'hôtel, qu'il était attiédi ! Nous y mîmes les mains, et notre bague neuve Brillait, et nous sentions l'air salubre du fleuve... »
— « Et toi, te souviens-tu de l'orgue magistral
Qu'était ce pin marin aux souffles du mistral?
Il balayait le toit de sa maîtresse branche.
Nous l'entendions du lit, sous la haute nuit blanche
De la poudre d'argent des astres dans l'éther.
Te souviens-tu du soir où la limpide mer
Nous montra sous ses flots, débris d'un vieil empire,
Une dalle de marbre où riait un satyre?... » —
Te souviens tu de ces midis, de ce soleil...
Et l'hiver se dorait et devenait vermeil !
Ils attendaient le jour au lit.
— Suzanne enceinte Se levait quand la vitre était de soleil teinte, Et que Jacques avait allumé le bois mort Dans Tâtre empli soudain de pétillements d'or. Ils attendaient le jour. 0 bras ronds de Suzanne, Comme vous parfumiez la chambre paysanne ! Ils se serraient dans l'ombre et se parlaient tout bas, Et dans la tiède nuit, ils ne se voyaient pas. Le temps passait. Chaque minute était profonde, Ils auraient pu penser qu'ils étaient seuls au monde. Puis un pâle rayon hésitait aux carreaux, Et par degré, le jour faisait que les rideaux
l'hiver 119
Devenaient transparents. Les bruits naissaient, la plaine
De coqs se répondant sur les murs était pleine.
La couche aux larges draps blanchissait lentement,
Et Jacques épiait le visage charmant
De sa femme sortir en souriant de l'ombre,
Avec sesblonds cheveux, masse indistincte et sombre.
On entendait l'âne brouter aux râteliers,
Et les piétinements des moutons éveillés,
Et le valet tousser, et les luzernes sèches
Que du bout de sa fourche il jetait dans les crèches.
Mais rien n'était plus beau du grand lit matinal,
Que la neige de plume au vallon hivernal.
Lui se levant, disait, tourné vers la croisée :
— « La branche qui pendait au poirier est brisée;
Si tu voyais le puits, si tu voyais le banc,
Tu t'y voudrais asseoir, il est en velours blanc!... »
Puis, poussant le bois sec sur la pierre del'âtre,
Du bout d'un long sarment, tordu, noueux, rougeâtre,
Qui, vivant, supporta sa charge de raisins,
Il pensait, tout à coup, à ses anciens malins.
Sans crainte, méprisant la bourrasque passée,
Il pensait à Paris, à sa chambre glacée,
Aux réveils en sursaut où Ton sent dans sa chair,
Comme une trahison de l'être le plus cher.
Aux trompes des bateaux, voix de bête inconnue
Qui par le fleuve jaune en nageant est venue.
Aux profonds escaliers encore pleins de nuit,
Où les boîtes à lait résonnent avec bruit,
Aux pieds nus des voisins qui sautent sur les nattes
Des parquets, sourds, pressés, furtifs comme des patt(
Il pensait aux couchants de quelque ancien été,
Dévorés d'une ardente et sèche volupté :
Des odeurs deboissonss'échappaientdesguinguettes.
Il respirait soudain l'atmosphère des fêtes...
Jacques se souvenait. Et l'orageux amour
Renaissait un moment. Il voyait un soir lourd
De quatorze juillet... c'était une terrasse
Sur une place où Ton dansait... Elle était lasse,
Et ses seins se gonflaient lorsqu'afîn de mieux voir
Le vol d'une fusée au tragique ciel noir,
Elle penchait la tête en arrière. Divines,
Des choses pâles à travers des mousselines
Se cachaient vaguement : neiges roses, fraîcheurs,
Bras où la gaze fine ajoute des blancheurs.
Des femmes de trente ans, Junons belles et grasses, Mangeaient à côté d'eux des sorbets et des glaces. Les flonflons d'un orchestre enlevaient les valseurs Sous les arbres remplis de globes de couleurs; Et la foule, plus loin, boulait joyeuse et noire, Et l'âme sentait bien qu'hormis danser et boire, Et trouver un corps moite et qu'on puisse plus tard Dévêtir près d'un lit tout brûlant, au hasard, Rien n'existait que le plaisir et la montée Des désirs sous la nuit d'astres diamantée ! Tandis qu'ici, c'était la joie et la douceur De la vie et la paix, et l'ordre et le bonheur !
Ce dimanche d'hiver, il était bientôt l'heure
Du repas de midi. La rustique demeure,
Au soleil presque chaud, offrait de deux côtés
Ses murs tous craquelés par d'antiques étés,
Des orages passés, des vents et des gelées.
Sur le large horizon d'un pays de vallées,
Les deux autres côtés donnaient, couverts toujours
D'un faix de lierres noirs et de plus en plus lourds.
Suzanne regardait par la vitre luisante,
Et Jacques revenant par le chemin en pente,
Rentrait en ramenant Marthe, sa belle-sœur,
Rose d'avoir couru trop vite, et dont le cœur,
Battant à coups plus forts, gonflait, sous le ramage
D'un châle, sesdeuxseinsnaissantsdanssoncorsage... Sur la table, un bouquet de mimosas poudreux, Éclairant les couverts, paraissait lumineux, Et le soleil d'hiver, un soleil de dimanche, Mettait sa nappe d'or sur la nappe plus blanche. Suzanne était assise au fond du grand fauteuil. Le repas achevé, quelqu'un frappa, du seuil. Et Suzanne et sa sœur qui brodaient la layette, En entendant des pas relevèrent la tête... Paul entra, souleva son antique chapeau De mendiant. Si vieux qu'il en devenait beau, C'était un feutre informe aux ailes rabattues, Jaune comme le sont les ramures battues Par le vent d'équinoxe en automne. Le chien Derrière lui marchait humble et maigre gardien Au poil usé, du ton roussi de la coiffure, Et de la veste sans accrocs ni déchirure Dont, pour se préserver contre la saison, Paul De quelque peau de lièvre avait garni le col. Sa barbe se mélail à la fauve fourrure, Et ses yeux étaient bleus du bleu clair d'une eau pure. — i Jacques, dit-il en souriant, que le bon Dieu
Vous garde s'il n'est pas trop vieux et s'il le peut.
J'ai trouvé l'autre jour du fin cristal de roche,
Et je l'ai, dur glaçon, dans le fond de ma poche. »
Il sortit et leva le beau prisme au soleil,
En murmurant : « Jadis j'en avais le pareil ;
Gela fait bien sur des papiers ou sur un livre,
C'est plus pur que la neige et plus pur que le givre,
C'est les larmes d'argent de la terre, et je crois
Que si dans un creuset on mettait : rayons froids
Des étoiles, pâleurs de l'antique nuit brune,
Perles de la rosée et nacres de la lune,
Ce que l'on obtiendrait, ce serait ce cristal
Taillé, limpide, régulier et virginal ! »
Jacques fut étonné qu'un vagabond rustique
Sût voir du monde obscur la face poétique,
Et dire avec des mots simples et naturels
Ce qu'il a pu saisir des secrets éternels.
Au vieux devenu grave, il offrit près de Fâtre
De la viande et du pain. Le rude chien du pâtre,
Embroussaillé, hargneux, à reculons gagna
Le dessous de la table et longtemps y grogna,
Sa conscience obscure, impito}able et pure,
Ne sachant s'expliquer comment cette toiture, Le fauteuil de son maître et toute la maison Pouvaient à ce marcheur tendu vers l'horizon, N'ayant dans l'univers rien que sa solitude, Donner un seul instant leur chaude certitude ! Le pauvre autour de lui regardait. Les chaudrons De cuivre, bien fourbis luisaient, leurs ventres ronds Attestaient leur vieillesse au nombre de leurs bosses. D'épais cristaux, donnés à Jacques pour ses noces, Retenaient les rayons du soleil hésitant, Rouge au bord du coteau, comme un grand roc ardent Prêt de rouler au fond des ravines champêtres. On voyait l'horizon de deux larges fenêtres, L'horizon plein de soir, où rôdait un corbeau. Paul se leva cherchant son antique chapeau, Et tendant ses deux mains à la flamme bleuâtre, Pour emporter un peu de la tiédeur de l'âtre, Il s'en alla, disant: « Jacques, j'eus comme vous Une vieille maison où l'hiver était doux; Je ne l'ai plus. J'avais une femme adorée, Elle était blanche, mince et rieuse et dorée, Elle est partie avec un autre. J'avais tout :
Une treille à mon seuil qui mûrissait en août, J'avais quelques amis, avec eux sous ma treille, Je soupais au couchant lorsque rentrait l'abeille, J'avais des lits, du vin, à présent j'ai ce chien, Ma besace et la route... et cela ne fait rien !... »
Ils restèrent pensifs, comprenant que la vie
Impitoyable, obscure et terrible, dévie,
Nous entraînant parfois comme feuilles au vent.
Il suffit de bien peu pour perdre pied, souvent.
Ce mendiant dont nul ne connaissait l'histoire
Les troublait tous. La nuit tombait, glacée et noire,
Jacques jeta du bois, des sarments secs au feu,
Et vint près de Suzanne en son grand fauteuil bleu.
Pensif, il prit la main de sa femme dans l'ombre,
Et la baisa... La cheminée énorme et sombre
S'illumina, tous les sarments flambant soudain,
Et Marthe, à ce baiser de Jacques sur la main
De sa sœur, apparut rougissante et dorée
Dans l'embrasement vif de la salle éclairée !