‹ Jacques-Louis David: 1748-1825Chapitre 3 sur 47 · Portrait de M. P. [Pierre Pécoul · texte numérisé non relu

Portrait de M. P. [Pierre Pécoul

Vers la méme époque, David avait exécuté aussiles portraits de M™° Pécoul, de M™* de Vassal, femme de l’intendant général des Etats du Languedoc, et du Comte Clermont d’ Amboise.

Le surintendant d’Angiviller refusa d’abord les Horaces, commandés pour le roi, mais qui dépassaient de trois pieds les dimensions prescrites. L’opimion fut la plus forte. Le mémoire de David montre que son tableau fut, non seulement accepté, mais payé 6.000 livres au lieu de 4.000, prix d’abord convenu. On peut deviner, souscestergiversations, les menées de quelques rivaux inquiets.

Déja une sourde animosité le dressait contre l’Académie, a laquelle il semble

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n’avoir jamais pardonné son quadruple échec. Mais ces questions personnelles mises a part, il faut constater que toute sa vie David fut en rébellion contre lenseignement officiel et qu'il n’eut pas plus de sympathie pour l’Académie que pour I’Institut qui devait la remplacer.

Son éléve chéri, Drouais, lui écrit de Rome, d’un style qui anticipe sur le Pére Duchesne : « On dit qwil n’y a pas eu de prix cette année [1786], les uns parce que les concurrents étaient trop faibles, les autres que c’est par jalousie pour votre atelier... Je vous avouerai que Fabre, Girodet et Wicar étant les mieux, comme on le dit, et le prix étant en balance, j’ai cru que vous vous étiez emporlé contre cette injustice et que vous aviez envoyé faire foutre les perruques... »

Les perruques n’étaient qu’au début de leurs mésaventures.

Pour l’instant, David est tout a son tableau, la Mort de Socrate, que lui avait commandé M.deTrudaine. La encore, la gestation fut longue et nombreuses les conversations préalables. Un dessin du musée Wicar nous montre un projet tout différent de celui qui fut adopté : la plupart des disciples, dessinés nus, sont debout, Xanthippe est couchée aux pieds de Socrate.

On veut qu’André Chénier, ami des Trudaine, ait donné au peintre lidée du geste suivant lequel le philosophe, tout occupé de sa pensée, tend la main vers la coupe de poison sans cesser de parler a ses disciples. La scéne est d’une eravilé, dune simplicité austére, qui rappelle Poussin, moins la largeur du faire et le naturel des attitudes. Tableau mieux fait, semble-t-il, pour séduire les philosophes que les peintres et qui nous parait aujourd’hui d’une couleur froide et d'une exécution léchée.

Cependant, au Salon de 1787 oil parut, seulenvoi de David, sur la cimaise, le succés fut immense. Reynolds en parle en ces termes : « Le plus grand effort de art depuis la Chapelle Sixtine et les Chambres de Raphaél au Vatican. Ce morceau ett fait honneur 4 Athénes du temps de Périclés. Dix jours d’observations ne firent que confirmer Vidée générale que je m’élais formée, qui est,

quwil est parfait de tous points. »

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Quelques mois aprés, le 13 février 1788, le plus aimé de ses éléves, Jean- Germain Drouais, sur qui il fondait les plus grands espoirs, mourait a Rome a Page de vingt-quatre ans. Deux tableaux de Drouais, le Christ et la Chananéenne et Marius 4 Minturnes, sont conservés au Louvre. David ne se consola jamais. Dans ses divers logements, il fit élever un petit monument ov il enfermait les lettres de son malheureux ami. Quand il apprit la funeste nouvelle, il s’écria: « J’ai perdu mon émulation », phrase louchante qu’il faut rapprocher de celle de Pline le Jeune : « J’ai perdu un témoinde ma vie... Je crains désormais de vivre plus négligemment. »

Aprés un petit voyage en Belgique qu’il fit pour se distraire de sa douleur, David revint 4 Paris et se mit a peindre Brutus. Brutus, premier consul, de retour dans sa maison, aprés avoir condamné ses deux fils qui s’étaient unis aux Tarquins et avaient conspiré contre la liberté romaine, les licteurs rapportent leurs corps pour qu’on leur donne la sépulture.

La commande de d’Angiviller datait de 1787. Sur la proposition de David, le sujet choisi était un Coriolan. En 1789, la commande ayant été renouvelée, c’était encore d’un Coriolan qu'il s’agissait. C’est de sa propre autorité que

David substitua Brutus 4 Coriolan.

On était aux premiers mois de la Révolution. D’Angiviller, sentant le danger d’un pareil sujet, défendit d’abord a David d’exposer son tableauau Salon. Mais il était trop tard pour résister. Le tableau fut accroché pendant les derniers jours de l’exposition. J] souleva un enthousiasme dont il faut bien chercher la cause dans les événements aussi bien que dans l’ceuvre elle-méme. On comparait ouvertement le patriotisme de Brutus a la conduite de Louis XVI qui, par faiblesse, avait laissé le plus grand nombre de ses parents émigrer et prendre les armes contre la France.

Pour ce tableau, David avait fait fabriquer par le célébre ébéniste Jacob des

meubles romains copiés sur des peintures de vases. A quelque temps de la, le h

jeune Delécluze, entrant pour la premiére fois dans atelier dit des Horaces, en fut tout éberlué. Ce n’était que sombre acajou couvert de laine rouge a palmettes noires. Il y avait méme une chaise curule en bronze. C’est sur un lit de cette fabrication que plus tard M™® Récamier étendra la grace flexible de ses vingt-deux ans.

Au Salon de 1789, que gardaient les éléves de l’Académie vétus en gardes nationaux, David exposa, en méme temps que Brutus, les Amours de Paris et d’Héléne, tableau commandé par le comte d’Artois. Pour la premiére fois, David y risque un nu intégral. Ce n’est d’ailleurs pas ce nu qui offusque la crilique, mais le geste de Paris saisissant le bras d’Héléne, la seule marque d’émotion et de naturel dans cette ceuvre par ailleurs si froide. Voici ce qu’en écrit Coupin : « Je pense qu’il y a un défaut de tact, de délicatesse, a ce que Paris prenne le bras d’Héléne pour l’attirer vers lui: c’est la main qu'il devrait rechercher, car c’est la main qui est l’heureux organe des mouvements de lame. » Avec de tels critiques, si David a peint froid, c’est qu’on l’y a aidé.

Cependant, le directeur de Académie, Pierre, aussi choqué des tendances que de l’exécution et surtout de l’ordonnance du Brutus, exhalait ainsi son indignation: « Allons, monsieur, continuez! Dans vos Horaces vous avez mis trois figures sur la méme ligne, ce qui ne s’est Jamais vu depuis qu’on fait de la peinture. Aujourd’hui, vous placez le principal personnage dans l’ombre.. Mais ott avez-vous vu qu’on ptt faire une composition sans employer la ligne pyramidale? » Ne nous étonnons pas trop de cet emploi abusif des régles. Tous les genres littéraires obéissaient alors 4 des disciplines analogues.

Mais David ne se souciait plus guére des opinions de l’Académie. II tenait a ses éléves ces propos subversifs : « L’Académie est comme la boutique d’un perruquier, on ne peut en sortir sans avoirdu blanc a son habit. Que de temps vous perdrez a oublier ces attitudes, ces mouvements de convention dont les professeurs tendent, comme une carcasse de poulet, la poitrine du modéle! Ce dernier lui-méme, avec leurs ficelles, n’est pas a l’abri de leur

maniére. Ils vous apprendront sans doute a faire votre torse, le métier

saag thy bon

enfin; car ils font métier de la peinture ; quant & moi, le métier, je le méprise comme la boue. »

Paroles, hélas! toujours d’actualité. Les hommes passent, les routines demeurent. David avait tenté, dans son atelier, d’obvier pratiquement 2 ces défauts de lenseignement académique. Parfois ses éléves se déshabillaient a tour de role et posaient la figure nue, sans ficelles pour soutenir bras ou jambes, sans lalonniéres. Lui-méme s’installait parmi eux, devant sa toile, n’hésitant pas a préférer parfois 4 sa propre étude celle de l'un de ses voisins, mieux placé que lui. Mais comme en toute réaction artistique, le poncif devait suivre le naturel. On est toujours la perruque de quelqu’un, et David qui lutta si violemment contre l’enseignement officiel, devait, comme malgré lui, et par la faute de ses imitateurs, créer un autre académisme, autant et peut-étre plus insupportable que celui qu’il entreprenait de détruire.

A la fin du Salon, David obtint que son Brutus figurat parmilescommandes du roi. Il toucha de ce fait 6.000 livres.

« Plus tard, dit M. Fernand Engerand, le 29 mars 1793, apres V-hommage fait par lui a Assemblée de son Michel Lepelletier, un membre dela Convention rappela qu’antérieurement a la Révolution « le citoyen David avait illustré son pinceau par deux chefs-d’ceuvre en ’honneur de la liberté : le Serment des Horaces et Brutus ». I] ajouta « que le prix des deux tableaux, composés pour le gouvernement, avait été trés inférieur a leur valeur, par la mesquinerie des rois », il affirma « que les républiques devaient étre plus généreuses pour des travaux vraiment républicains » et demanda pour ces tableaux un supplément de 11.000 livres. Il faut reconnaitre & ’honneur de David qu’il eut le bon gout de refuser cette offre et qu’il se déclara « prét, s'il la recevait jamais, 4en

déposer le montant sur l’autel de la Patrie ».

Ici se termine la premiére période de la vie de David, période plus impor-

tante pour l’histoire de la peinture que pour histoire de sa peinture.

Sega

Encore ivre de théories, tout a l’instauration d’une école nouvelle qu’il sent erandir ets'imposer plus fortement de jour en jour, iln’apas encore subi l’empreinte des événements, le joug d’une autorité; il n’a pas, a vrai dire, vécu. Les années a venir lui réservent une succession, peut-étre unique dans l’his-

toire des peintres, d’émotions et de contraintes.

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