‹ Jacques OrtisChapitre 6 sur 12 · Malachie, eh. m, verset · texte numérisé non relu

Malachie, eh. m, verset

vais-je préférer Thérèse à Dieu?... Et pourquoi non?... Thérèse n'est-elle pas la source de la beauté céleste, iminense, toute- puissante? Je mesure l'univers d'un regard... je contemple d'un œil effrayé l'éternité... Tout est chaos, tout est fumée, tout est vide!... et, lorsque Dieu m'est incompréhensible, Thérèse n'est-elle pas là devant moi?

Deux jours après, Ortis tomba malade; M. T*** alla le voir, et profita de cette occasion pour lui persuader de s'éloigner des collines Euganéennes. Délicat et généreux, le père de Thérèse estimait le caractère et l'âme d'Ortis, qu'il chérissait comme son meilleur ami. Souvent il m'assura que, dans tout autre temps, il aurait cru illustrer sa famille en prenant pour gendre un homme qui, selon lui, ne participait à aucune des erreurs de notre temps, et qui, doué d'une trempe indomptable de cœur, avait de toute façon, au dire de M. T*** lui-même, les vertus d'un autre siècle; mais Odouard était riche et d'une famille puissante qui, par son alliance, le mettait à l'abri des persécutions de ses ennemis, lesquels n'avaient à lui reprocher que de désirer la liberté de son pays, crime capital en Italie. En mariant Thérèse à Ortis, il accélérait, au contraire, sa ruine

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€t celle de sa famille. D'ailleurs, il s'était engagé ; et, pour tenir sa parole, il s'était séparé d'uD^ épouse ehérie. D'un autre côté, son peu de fortune ne lui permettait pas de donner à Thérèse une dot considérable; ce que rendait nécessaire la médiocrité de la fortune d*Ûrtis. M. T*** m'écrivit ces détails, et ait la même chose à Ortis, qui, le sachant déjà, Fécouta patiemment jusqu'au moment où il parla delà dot; alors, il l'interrompit.

— Je suis pauvre I s'écria-t-il avec force, je suis «l>scur, proscrit, inconnu à tous les hommes, et je sie serais plutôt fait enterrer vivant que de vous de- BBttnder Thérèse pour femme ; je suis malheureux, mais non point lâche ; et jamais mes fils ne recevront hmr fortune de la main de leur mère... Dailleurs, w4re fille est riche et promise...

— Donc?... reprit M. T*** comme pour l'interrofiW'

ôrtis ne répondit rien, mais il leva les yeux au «îeI; et, après quelques minutes :

— 0 Thérèse! s'écria-t-il, tu seras donc malheu- Sicsel

— Oh 1 mon ami, lui dit alors M. T*** en le regarésai avec tendresse, mon ami, par qui a-t-elle com- ■soeé de souffrir, si ce n'est par vous?... Par amour fBor moi, elle s'était résignée à son sort, elle allait i'vm seul mot rendre la paix et le bonheur à ses

pauvres parents; elle vous a aimé I et vous, qui, de votre côté, l'aimez avec tant de délicatesse, vous avez enlevé son cœur à celui qu'elle regardait déjà comme son époux, et vous continuez de troubler la tranquillité d'une famille qui vous avait traité, qui vous traite et vous traitera toujom's comme son propre fils... Partez, éloignez-vous pour quelque temps ; peut-être auriez-vous trouvé dans un autre un père inflexible; mais en moi!... J'ai été malheureux aussi, j'ai connu les passions, et j'ai appris à les plaindre, parce que je sens moi-même le besoin que j'ai d'être plaint, à mon âge, et avec ma tète chauve. C'est de vous que j'ai appris que l'on estime l'homme qui fait le mal, s'il a le talent de faire paraître généreuses et terribles les passions quij chez les autres, paraîtraient coupables ou ridicules. Je ne vous le dissimule pas; du premier jour où je vous ai connu, vous avez pris un tel ascendant sur moi, que vous m'avez forcé de vous craindre et de vous aimer; et souvent je comptais les minutes par l'impatience de vous revoir, et, en même temps, je me sentais pris d'un frisson subit et secret quand un domestique annonçait que vous montiez l'escaUer. Ayez donc pitié de moi, de votre jeunesse, de la réputatiop de Thérèse; sa beauté s'efiface, sa santé s'affaiblit, son cœur la ronge en silence, et pour vous... Ah! je vous en conjure, au nom de Thérèse, partez,, éloignez-vous;

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sacrifiez votre passion à son bonheur, et ne faites pas que je sois à la fois l'ami, l'époux et le père le plus malheureux qui ait jamais existé.

Ortis ne répondit rien ; il parut attendri, écouta tout cela d'un visage muet, et sans qu'il lui tombât une larme des yeux, quoique M. T*** au milieu de son exhor/ ation se retint à peine de fondre en pleurs. Il demeura près du lit d'Ortis jusque bien avant dans la nuit; mais, à partir de ce moment, ni Tun ni l'autre n'ouvrirent plus la bouche que pour se dire adieu. Pendant la nuit, l'indisposition du malade s'aggrava, et, les jours suivants^ il se sentit pris d'une fièvre dangereuse.

Cependant^ les dernières lettres d'Ortis, celles que je recevais tous les jours du père de Thérèse^ m'avaient fait sentir la nécessité de son départ, et j'usai de tout mon pouvoir pour le décider à employer le seul remède qui pouvait encore le guérir de sa funeste passion. Je n'eus point le courage d'en parler à sa mère, qui connaissait son caractère emporté et capabie de tous les extrêmes ; je lui dis seulement que son fils était un peu malade, et que le changement d'air serait favorable à sa santé.

C'est à cette époque que les persécutions de Venise devinrent plus terribles que jamais. Il n'y avait plus de lois, mais des tribunaux arbitraires qui n'admettaient plus ni accusateurs ni défenseurs^

mais des espions de la pensée, des ennemis nouveaux et inconnus, des prisonniers qui étaient frappés par des peines subites et sans nom. Les plus suspects gémissaient dans des cachots; d'autres, quoique de brillante et antique renommée, étaient enlevés de nuit de leur propre maison, remis aux mains des sbires, traînés aux frontières sans avoir pu dire à leurs parents et à leurs amis un dernier adieu et abandonnés à Taventure, privés de tout secours humain. Pour quelques-uns, ces moyens violents et infâmes étaient encore la suprême clémence... Et moi-même, arrivé à mon dernier martyre, je vais, depuis plusieurs mois, errant par toute ritalie, tournant vers ma patrie, que je n*ai plus l'espérance de revoir, mes yeux tout pleins de larmes; mais alors, tremblant seulement pour la liberté d'Ortis, je persuadai à sa mère, quoique désolée, de lui écrire pour le décider à chercher pour quelque temps un asile dans un autre pays, d'autant plus qu'en quittant autrefois Padoue, il avait donné pour motif de son départ la crainte des mêmes dangers. La lettre fut confiée à un domestique de confiance, lequel arriva aux collines Euganéennes dans la soirée du 15 juillet; et qui trouva Ortis encore alité, quoique sa santé fût un peu meilleure. Le père de Thérèse était assis auprès de lui lorsqu'il reçut la lettre : il la lut bas, la posa sous son oreiller ;

pBi8, quelque temps après, la relut encore en donnant des marques d'agitation, mais sans dire un senl mot. . .

Le dix-neuvième jour, où il commença à se lever, 3 reçut un second message de sa mère, qui lui envoyait de l'argent, deux lettres de change, et des recommandations en le priant au nom de Dieu de s'éloigner. Dans l'après-midi, il alla chez Thérèse, cl ne trouva qu'Isabelle, qui, tout émue encore, noua raconta qu'il s'assit en silence, se leva bientôt, l'em- Êrassa et sortit. Il revint une heure après, et la rencontra de nouveau en montant l'escalier; il la pit dans ses bras, la serra contre son sein, mouilla son visage de larmes, se mit à écrire, déchira aussitôt ce qu'il avait écrit, puis s'achemina tout pensif ▼«rs le jardin. Un domestique passa vers le soir, et Faperçut couché sous un massif d'arbres. En repassant, il le trouva prêt à sortir, et les yeux fixés sur la siaison que venaient frapper les rayons de la lune.

En rentrant chez lui, il rappela le messager, répondit à sa mère que, le lendemain matin, il partirait, fit commander des chevaux à la poste la plus ▼oisine, et, avant de se coucher, écrivit la lettre sui*^ vante pour Thérèse, la remit au jardinier, et partit à il pointe du jour :

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Neuf heures.

Pardon ne- moi, Tnérèse, pardonne-moi 1 j*ai empoisonné ta jeunese, j'ai troublé la paix de ta famille, mais je pars... Ahl je n'aurais pas cm avoir ce courage : je puis te quitter et ne pas mourir de douleur; c'est beaucoup, crois-moi. — Profitons de <'.e peu de moments que la raison me laisse encore; plus tard peut-être n'en aurais-je pas la force. Je pars, Thérèse, je pars, l'âme pleine d'une seule pensée, celle de faimer toujours et de toujours te pleurer. Je pars en m'imposant l'obligation de ne plus t'écrire, de ne plus te revoir, que lorsque je serai certain que tu n'as plus rien à craindre de moi... Je t'ai cherchée aujourd'hui pour te dire adieu, mais vainement.. . Daigne, du moins, jeter les yeux sur ces dernières lignes que je trempe, tu le vois, de larm^ bien amèresl... Envoie-moi, en quelque temps ^ «n quelque lieu que tu pourras, ton portrait. Si l'amitié, si l'amour, si la compassion, si la reconnaissance te parlent encore pour un malhem'eux, ne me refuse pas cet adoucissement à toutes mes souffrances; ton père lui-même me l'accordera, je l'espère, lui qui, à chaque instant du jour, pourra te voir, f entendre, et être consolé par toi. Du moinsi, dans les élans de ma douleur, dans les déchirement

de ma passion, lassé de tout le monde, défiant 'des hommes, marchant sur la terre comme un voyageur sans patrie, qui va d'auberge en auberge, dirigeant volontairement mes pas vers la tombe, parce que j'ai besoin de repos, je reprendrai quelque force en pressant jour et nuit contre mes lèvres ton image adorée ; et, quoique éloigné de toi, ce sera encore par toi que je supporterai la vie; et, tant que j*en aurai la force, je la supporterai, je te jurel Toi, de ton côté, prie Dieu, ô Thérèse I prie du fond de ton cœur pur, le Ciel — non pas qu'il m'épargne les douleurs que peut-être j'ai méritées, et qui sont inséparables de la nature de mon âme, — mais qu'il ne m'enlève pas le peu de force que je me sens encore pour les supporter. Avec ton portrait, mes nuits seront moins douloureuses, et moins tristes les jours solitaires que je dois vivre encore loin de toi. En mourant, je tournerai vers toi mes derniers regards, je te recommanderai mon dernier soupir, je verserai en toi mon âme, et je t'emporterai dans la tombe, appuyé contre ma poitrine; enfin, si je suis condamné à fermer les yeux sur une terre étrangère, où nul cœur ne me pleurera, je t'invoquerai muettement à mon chevet, et il me semblera te voir, avec le même aspect, la même action, la même piété avec laquelle je te voyais, quand, un jour, avant que tu pensasses à m' aimer, avant que tu t'aper-

pusses que je t'aimais, — quand j*étais encore innocent de cœur envers toi, — tu m'assistais dans ma maladie.

Je n'ai rien de toi, si ce n*est la seule lettre que tu m'écrivis lorsque j'étais à Padoue... Alors, il me semblait que tu m'invitais à revenir; et, maintenant, j'écris, et, dans peu d'heures, je subirai l'arrêt de notre éternelle séparation. De cette lettre commmence l'histoire de notre amour; elle ne m'abandonnera jamais. — Toutes ces choses ne sont peut-être que folie; mais reste-t-il d'autre consolation au malheureux qui ne peut pas guérir? Adieu, Thérèse; pardonne-moi... hélas! je me croyais plus de courage...

Je t'écris mal, et d'un caractère à peine lisible ; mais je t'écris brûlé par la fièvre, l'âme déchirée et les yeux pleins de larmes... Par pitié, ne me refuse pas ton portrait : remets-le à Lorenzo ; s'il ne peut me le faire parvenir, il le gardera comme un héritage saint et précieux qui lui rappellera toujours ta beauté, ta vertu, et l'unique, éternel et fatal amour de son malheureux ami... Adieu!... mais ce n'est pas le dernier de mes revers, et, d'ici à peu de temps, je me serai fait tel, que les hommes seront forcés d'avoir pitié et respect pour notre amour ; — alors, ce ne sera plus un crime pour toi de m' aimer.

Si cependant, avant que je te revisse, ma dou-

leur avait creusé ma toml^c^ que du moins la certitude d'avoir été aime de toi me rende la mort plus chère. OUI oui, certes ! je sens dans quelle douleur je t'abandonne... Olil mouiiràtes piedsl i;lil être enseveli dans la terre qui te recouvrira I... Adieu!...

Michel me dit que son maître avait voyagé pendant deux postes silencieuseuient, et même d'un visage assez calme et presque serein ; puis il demanda son écritoire de voyage, et, tandis qu'on changeait les chevaux, il écrivit le billet suivant à M. ï*** :

Monsieur et ami,

J'ai recommandé hier soir au jardinier une lettre adressée à la signorina ; et, quoique je l'aie écrite, bien décidé au parti que j'ai pris de m'éloigner, je crains d'avoir versé sur ses pages trop d'aftiictions pour cette innocente. Faites-vous donc remettre cette lettre par le messagei-; ne la confiez à personne j gardez-la tuu'c cachetr'*e, ou brûlez-la. Mais, comme il seiait amer pour votie tille que je fusse parti sans lui laisser un adieu, — car, hier, de toute la journée, je n'ai pas eu le bouheur de la voir, — voici, annexé à celte lettre, un bi;.iet non cacheté, et j'espèie que

voug aurez la bonté, monsieur, de le remettre à Thérèse avant qu'elle devienne la femme du marqui? Odouard. Je ne sais si nous nous reverrons : j'ai bien décidé de mourir près de la maison paternelle; mais, quand même mon espérance serait trompée, je suis bien certain, monsieur et ami, que vous vous souviendrez toujours de moi.

M. T*** me fit rendre la lettre pour Thérèse (c'est celle que je viens de mettre sous les yeux du lecteur) avec son cachet intact. Il ne tarda point à donner le billet à sa fille : je l'ai eu sous les yeux. U ne contenait que quelques lignes, et paraissait écrit par un homme entièrement revenu à lui.

Tous les fragments qui suivent me vinrent par la poste sur différentes feuilles.

Rovigo, 20 juillet.

Je Tadmirais, et je me disais à moi-même :

— Qu'adviendrait-il de moi, si je ne pouvais plus la voir?

Je me rassurais en songeant que j'étais près d'elle; et maintenant,..

Que me fait le reste de l'univers?... sur quelle teriB pounais-je vivre sans Thérèse?... U me semble

que je voyage en songe... J*ai donc eu le courage de partir ainsi sans la revoir, sans un baiseï, sans un dernier adieu... A chaque instant^ je crois me retrouver à la porte de la maison, et lire dans la tristesse de son visage qu'elle m'aime!... Et avec quelle rapidité chaque instant qui s*écoule ajoute à la distance qui me sépare d'elle... Je ne puis plus obéir ni à ma volonté, ni à ma raison, ni à mon cœur... Je me laisse entraîner parle bras de fer du destin. Adieu.,,

Ferrare, 20 juillet au soir.

Je traversais le Pô, et je regardais l'immensité de ses ondes ; vingt fois^ je m'avançai sur le bord de la barque pour m'y précipiter, m'engloutir et me perdre pour toujours... Tout est sur un seul point!.,. Ahl si je n'avais pas une mère chérie et malheureuse, à qui ma mort coûterait d'amères larmes...

Non, je ne finirai pas ainsi en lâche mes souffrances. Je boirai jusqu'à la dernière goutte les pleurs que m'a départis le Ciell... Un jour, lorsque toute résistance sera vaine, lorsque toute espérance sera détruite, lorsque toutes forces seront épuisées; quand j'aurai le courage de regarder la mort en face, de raisonner tranquillement avec elle, de goûter avec plaisir son caUce amer,., quand j'aurai expié les larmes des autres, et désespéré de les tarir, alors, Lorenzo... alors!..;

Mais, à cette heure où je parle, tout n*est-il pas perdu?... n'ai-je pas la certitude que tout est perdu?... Dis-moi, as-tn jamais éprouvé l'horreur de ce moment terrible.,, où le dernier espoir nous abandonne?...

Ni un baiser, ni un adieu I...N Importe, tes larmes me suivront au tombeau... Mon salut... mon destin... mon cœur... tout m'y entraine ! Je vous obéirai à tous...

Pendant la nuit.

Et j'ai eu le courage de t'abandonner,je t'ai abandonnée, Thérèse, et dans un état plus déplorable encore que le mien! Qui sera ton consolateur?... Tu trembleras à mon seul nom parce que je t'ai fait voir, moi, — moi le premier, moi le seul, à l'aube de ta vie, les tempêtes et les ténèbres du malheur I Et toi, pauvre enfant, tu n'es encore assez forte, ni pour supporter ni pf Air fuir la vie; tu ne sais pas encore que l'aurore et le soir sont tout un. — Oh ! je ne veux pas te le persuader, et pourtant nous n'avons plus aucune aide chez les hommes, aucune consolation en nous-mêmes. — Pour moi, je ne sais que supplier Dieu, le suppher avec mes gémissements, et chercher mes espérances hors du monde, où tout nous persécute ou nous abandonne. Oh! tu ne seras pas aussi malheureuse, et je bénirai tous

mes tourments. — Cependant^ en mon d«^sespoir mortel, sais-je dans quel danger tu te trouves? Je ne puis ni te défendre, ni essuyer tes larmes, ni recueillir tes secrets dans mon cœur, ni partager ton affliction. Non, je ne sais où je suis, comment je t'ai laissée, ni quand je pourrai te revoir.

Père cruel 1 . . . Thérèse est ton sang. . . cet autel est profoné... La nature, le Ciel maudissent ces serments... L'eflfroi, la jalousie, la discorde et le repentir tournent en frémissant autour du lit nuptial, et ensanglanteront peut-être ces chaînes. Thérèse est ta fille, laisse-toi fléchir... Tu te repentiras amèrement, mais trop tard... Un jour, dans l'horreur de son sort, elle maudira l'existence et ceux qui la lui ont donnée... et ses plaintes et ses larmes iront jusqu'au fond de la tombe accuser et troubler tes os... Aie pitié t.. . — Ohî tu ne m'écoutes pas... tu l'entraînes... la victime est sacrifiée; j'entends ses gémissements... mon nom est dans son dernier soupir... Ohl tremblez... votre sang... le mien... Thérèse sera vengée... Ohl je suis foui je déUrel ohl je suis un assassin I...

Mais, toi, mon cher Lorenzo, pourquoi m'abandonnes-tu?... Pouvais-je t'écrire lorsqu'une éternelle tempête de colère, de jalousie, de vengeance et ■d'amour frémissait dans mon cœur, lorsque tant de passions, gonflant ma poitrine, me siiffoquaient, .

m'étran Sri aient presque? Non, je ne pouvais prononcer une parole, et je sentais la douleur se pétrifier dans mon sein... cette douleur qui maintenant encore étouffe ma voix, arrête mes soupirs et dessèche mes larmes t.. . Ohl je sens qu'une grande partie de la vie me manque déjà, et que ce peu qui me reste est encore affaibli par la tristesse, la langueur et l'obscurité de la mort...

Souvent je me reproche d'être parti et je m'accuse de faiblesse; pourquoi n'ont-ils pas insulté plutôt à ma passion!... Si quelqu'un avait commandé à cette infortunée de ne plus me voir... me l'avait enlevée de force... penses-tu que je l'eusse jamais abandonnée?... Mais pouvais-je payer d'ingratitude un père qui m'appelait son ami, qui tant de fois me répéta en me serrant sur son cœur : « Malheureux, pourquoi le destin t'unit-il à nous malheureux?... » Pouvais-je précipiter dans le déshonneur et les persécutions une famille qui, en tout autre temps, eût partagé avec moi sa bonne et sa mauvaise fortune?... Oue pouvais-je lui répondre quand, d'une voix suppliante et entrecoupée par ses sanglots, il me disait : « C'est ma fille 1... » Oui, je dévouerai le reste de mes jofirs dans la solitude et les remords; mais toujours je rendrai grâce à cette main invisible qui m'a arraché 4" précipice où j'eusse entraîné avec moi cette innocente enfant. Elle me suivait, et moi, cruel,

j'allais m'arrêtent de temps en temps, tournant les yeux vers elle, et regardant si elle se hâtait derrière mes pas précipités. Elle me suivait, mais d'une âme épouvantée et avec des forces faiblissantes... Je pourrais me cacher au reste de l'univers et pleurer mes malheurs, mais avoir encore à pleurer sur ceux de cette créature céleste, avoir à les pleurer, quand c'est moi qui les cause?... Ahl

Personne ne connaît le secret qui est enseveli en moi, personne ne sait d'où me pousse au front cette sueur froide et subite, personne n'entend ces gémissements qui, tous les soirs, sortent de terre et m'appellent 1 et ce cadavre... Ahl je ne suis pas un assassin et cependant je suis ensanglanté par un meurtre...

Le jour pointe à peine, et déjà je suis prêt à partir... Depuis combien de temps l'aurore me trouvet-elle ainsi en proie à un sommeil de malade?... La nuit ne m'apporte aucun repos : tout à l'heure encore, je jetais des cris en fixant autour de moi des yeux égarés, comme si je voyais luire sur ma tête l'épée du bourreau... Je sens dans mon réveil de certaines terreurs pareilles à celles que doivent éprouver ces hommes dont les mains sont encore chaudes de sang...

Adieu,* Lorenzo, adieu, je pars, et toujours plus loin... Je t'écrirai de Bologne dès aujourd'hui... Re-

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mercie ma mère, prie-la de bénir son pauvre fils... Ahî si elle connaissait mon état... Mais tais-toi I n'ouvre pas sur ses plaies une autre plaie.,;

Bologne, 24 juillet, dix 1 er.rea.

Veux-tu verser dans le cœur de ton ami quelques gouttes de baume, fais que Thérèse te donne son portrait, et remets-le à Michel, que je t'envoie avec l'ordre de ne point revenir sans ta réponse. Va, Lorenzo, aux collines Kuganéennes; cette infortunée a sans doute besoin d'un consolateur... Lis-lui quelques fragments de ces lettres que, dans mes délires insensés, j'essayais de t'écrire... Adieu; tu verras la petite Isabelle : donne-lui mille baisers pour moi... Quand tout le monde m'aura oublié, elle seule peutêtre encore nommera quelquefois son Ortis.... 0 mon cher Lorenzo, infortuné, défiant, possédant une âme ardente que dévorait le besoin d'aimer et d'être aimé, à qui pouvais-je me confier plutôt qu'à cette enfant qui n'était encore corrompue ni par l'expérience, ni par l'intérêt, et qui, par une secrète sympathie, a tant de fois mouillé mon visage de ses larmes innocentes... Lorenzo, si jamais j'apprenais qu'elle m'a oublié, j'en mourrais de douleur...

Et toi, dis, mon seul et dernier ami, voudrais-tu aussi m'abandonner?.. L'amitié, cette céleste passion

de la jeunesse, cet unique soutien de l'infortune se glace dans la prospérité... Les amis, les amis, Lorenzo! je serai le tien jusqu'à Theure où la terre me couvrira... Le croirais-tu I quelquefois je m'applaudis de mes malheurs, parce que, sans eux, je ne serais pas digne de toi; parce que, sans eux, mon cœur ne serait peut-être pas capable de f aimer... Mais, lorsque j'aurai cessé de vivre, lorsque tu auras hérité de moi ce calice de larmes, crois-moi, Lorenzo, ne cherche plus alors d'autre ami que toimême.

Bologne, 28 juillet, pendant la nuit.

Il me semble, Lorenzo, que j'éprouverais quelque soulagement si je pouvais dormir d'un lourd sommeil; mais l'opium même ne me procure que de courtes léthargies... pleines de visions et de spasmes : il n'y a plus de nuit pour moi. Je me suis levé afin d'essayer de t'écrire ; mais mon pouls est si dérangé, que je suis obligé de me rejeter sur mon lit... il semble que mon àme suit l'état orageux de la nature... Il pleut par torrents... et je suis là sui' mon lit, les yeux ouverts... Oh I mon Dieui mon Dieu I...

Bologne, 12 août.

Voilà dix-huit jours que Michel est parti par la poste, et il ne revient point, et je n'ai point reçu de lettres de toi... Tu m'abandonnes donc aussi?...

Au nom de Dieu, Lorenzo, écris-moi du moins : j'attendrai jusqu'à lundi; ensuite, je prendrai la route de Florence... Je ne quitte pas la maison pendant tout le jour... Je souffrirais trop au milieu de cette foule de personnes inconnues... Lorsque la nuit est arrivée, je parcours la \i\\e comme un fantôme, et mon âme se brise en entendant les cris de ces infortunés étendus dans les rues et demandant du pain ; je ne sais si c*est par leur faute ou par celles des autres... je sais qu'ils demandent du pain... Aujourd'hui, en revenant de la poste, j'ai été me heurter à deux malheureux que l'on conduisait à la potence; j'ai demandé quel était leur crime, et l'on m'apprit que l'un avait dérobé une mule, e1 que l'autre, pressé par la faim, avait volé une somme de cinquante-six livres *. Ahî si la société^ ne protégeait pas de ses lois des hommes qui, pour s'enrichir de la sueur et des larmes de leurs concitoyens, les réduisent à la misère, et les forcent aux crimes, les crimes seraient-ils aussi communs, et les

1. Ce récit d'Ortis me parut d'abcrd exagéré par sa doulenr; mais, depuis, j'ai appris cpie, dans les États cisalpins, gui ne possèdent pas de codes criminels, on jugeait avec les lois des anciens gouvernements, et, À Bologne, sur les décrets des cardinaux, qui punissaient do mort tout vol prouvé excéf'ant cinquante-deux livres. Mais les cardinaux, presque toujours, adoa* cissaient la peine, ce qui ne pouvait avoir If in dans les liibiinaux de la rt^publique. (L'Éditeur,)

prisons et les bourreaux aussi nécessaires? Je ne suis pas assez fou pour vouloir réformer les hommes; mais on ne m'empêchera point de frémir sur leur misère et surtout sur leur aveuglement! jamais il ne se passe une semaine, m'a-t-on assuré, sans exécution, et le peuple y court comme à une solennité... Les crimes croissent avec les supplices. Non, non, Lorenzo, je ne veux plus respirer un air fumant toujours du sang des malheureux... — Et où aller?...

Florence, 27 août.

Je viens de visiter les sépultures de Galilée, de Machiavel et de Michel- Ange. Je me suis approché de la tombe de ces grands hommes tout frissonnant de respect... Ceux qui leur ont élevé ces mausolées espéraient sans doute se disculper de la misère et des persécutions avec lesquelles leurs aïeux punissaient la grandeur de ces divins génies? Ohl combien de proscrits de notre siècle auxquels on rendra dans la postérité des honneurs divins I mais les persécutions aux vivants et les honneurs aux morts sont les preuves de la maligne ambition qui ronge Thumaine espèce.

Près de ces marbres, il me semblait revivre dans ces chaudes années de jeunesse où, veillant sur les écrits de ces grands hommes, je m'élançais en esprit

au milieu des applaudissements des générations futures... Mais, maintenant, ces idées sont trop élevées pour moi... trop folles peut-être... mon esprit est aveugle, mes membres s'affaiblissent, et mon cœur gâté là — jusqu'au fond.

Garde tes lettres de recommandation. J'ai brûlé celles que tu m'avais envoyées. Je ne veux plus recevoir des hommes puissants ni outrages ni faveurs. Le seul que je désirasse connaître était Victor Alfieri. Mais j'entends dire qu'il ne reçoit personne, et je n'ai pas la présomption de croire qu'il renoncera pour moi à un serment qui sans doute lui fut dicté par ses études, ses passions ou son expérience du monde... Peut-être est-ce une faiblesse; mais respectons les faiblesses des grands hommes, et que celui de nous qui n'en a pas leur jette la première pierre*

Florence, 7 septembre.

Ouvre mes fenêtres, Lorenzo, et salue de ma chambre mes collines chéries... dans une belle journée de septembre; salue en mon nom le ciel, le lac et les prairies qui se souviennent tous de ma jeunesse, et où, pendant quelque temps, j'ai oubUé les anxiétés de la vie ; si tes pieds, par quelque nuit sereine, te conduisaient vers Téglise du village, gravis la montagne des pins, qui couvrent de si doux et si

funestes souvenirs. Sur son penchant, plus loiu que ce massif de tilleuls qui répand au loin une ombre fraîche et odorante, là où se rassemblent plusieurs ruisselets qui forment une espèce de petit lac, tu trouveras le saule solitaire dont les rameaux pleureurs se penchaient vers moi lorsque, couché sous son feuillage, jMnterrogeais mes espérances ; et, lorsque tu seras arrivé près du sommet, tu entendras peut-être les cris d'un coucou qui, tous les soirs, m'appelait de son lugubre chant, et qui fuyait à mon approche et au bruit de mes pas. . . Le pin où il se tenait caché alors, ombrage une petite chapelle à demi ruinée, où, près d'un crucifix, brûlait autrefois une lampe; la foudre Ta fracassée cette même nuit qui m'a laissé jusque aujourd'hui et me laissera jusqu'au dernier soupir l'esprit plein de ténèbres et de remords. Ses débris, à moitié cachés par les ronces et la bruyère, ressemblent dans l'obscurité à des pierres sépulcrales, et plus d'une fois j'ai pensé à faire élever là mon tombeau. Aujourd'hui, qui pourrait me dire où je laisserai mes osl... Console tous les paysans qui te demanderont de mes nouvelles; autrefois, ils accouraient autour de moi, je les nommais mes amis, ils m'appelaient leur bienfaiteur... J'étais le médecin de leurs enfants, le juge complaisant de leur procès, l'arbitre de leurs querelles. Philosophe avec les vieillards, je les aidais à secouer les terreurs de la reli-

giott en leur peignant les récompenses que le le Girf: réserve à l'homme accablé par la pauvreté et la sueui-... Peut-être se plaignent-ils de moi... Dans les derniers temps que je passai près d'eux, muet et fantasque, souvent je ne répondais pas même à leur salut... et j'évitais leur rencontre en m'enfonçant dans les endroits les plus sauvages de la forêt, lorsqu'ils revenaient en chantant de la charrue, ou qu'ils ramenaient leurs troupeaux. Que de fois ils me virent avant l'aurore, précipitant déjà ma course, franchissant les fossés, heurtant étourdiment les arbres, qui, ébranlés par la secousse, faisaient pleuvoir sur mes cheveux épars la rosée dont ils étaient couverts, — et, traversant les prairies pour arriver au sommet du mont le pkis élevé, d'où, sur un rocher escarpé, je tendais les bras vers l'orient, demandant au soleil pourquoi il ne se levait plus radieux comme autrefois. Ils te montreront la roche où, pendant que le monde était endormi, je m'asseyais en prêtant l'oreille au murmure des eaux et au mugissement des vents qui rassemblaient au-dessus de ma tête des nuages et les forçaient de voiler la lune, laquelle, en montant, éclairait de ses pâles rayons les croix plantées sur les tombeaux du cimetière. Alors, l'habitant des chaumières voisines, réveillé par mes cris, s'avançait sur le seuil de la porte et m'écoutait dans ce silence solennel, envoyer mes prières, mes s^émis-

scments et mes invocations à la mort... 0 ma solitude, où es-tu?... Il n'est pas une butte de terre, un arbre, un antre, qui ne revive dans ma mémoire, alimentant ce suave et éternel désir qui suit loin du toit natal l'homme proscrit et malheureux : c'est là que mes plaisirs, mes douleurs même m'étaient chers. Tout ce qui était mien est resté avec toi, Lorenzo, et je n'emporte en m'éloignant que l'ombre du pauvre Ortis.

Mais, toi, mon unique et cher ami, pourquoi m'écris-tu seulement deux paroles nues pour m'annoncer que tu es près de Thérèse?... Tu ne me dis pas comme elle vit, si elle me nomme, si Odouard me l'a enlevée... Je cours et recours à la poste, mais en vam... je reviens lentement désespéré... et je hs sur mon visage le pressentiment des plus grands malheurs... Je crois d'heure en heure m'entendre annoncer cette sentence mortelle : « Thérèse a juré... »

Ahl quand serai-je délivré de mon funeste délire et de mes folles illusions?... Adieu, Lorenzo, adieu.

Florence, 17 septembre.

Tu m'as cloué le desespoir dans l'âme... Thérèse, je le vois, cherche à me punir de l'avoir aimée. Son portrait, elle l'avait envoyé à sa mère avant que je le lui demandasse... Tu me l'assures et je le crois...

Mais prends garde, Lorenzo, qu'en voulant guérir mes blessures, tu ne me forces à recourir au seul baume qui peut les cicatriser.

Oh I mes espérances ! — Ainsi elles s'évanouissent toutes, et je reste abandonné dans la solitude de ma douleur...

A qui me fier encore pour ne point être trahi? Tu le sais, Lorenzo, je ne t'éloignerai jamais de mon cœur... parce que ton souvenir m*est nécessaire; et, quelles que soient tes infortunes, tu me retrouveras toujours prêt à les partager... Seul, je suis donc condamné à tout perdre... mais qu'il soit ainsi jusqu'à la dernière ruine de tant d'espérances ! Je ne me plains ni d'elle ni de toi... je n'accuserai ni moi, ni ma mauvaise fortune ; je m'avilis avec tant de larmes, et je perds la consolation de pouvoir dire : a Je supporte mes maux, et je ne me plains pas. » Vous m'abandonnez tous, soit. — Mon cœur et mes gémissements vous suivront partout, parce que, sans vous, je ne suis pas homme et que, de tout temps, je vous appellerai dans mon désespoir.

Tiens, lis les deux seules lignes que Thérèse m'écrit :

a Respectez vos jours, je vous le commande au nom de nos malheurs. Nous ne sommes pas seuls malheureux. . . Je vous enverrai mon portrait aussitôt que je le pourrai. Mon père vous plaint, mais, en pieu-

rant, m'ordonne de ne plus vous écrire. C'est en pleurant que je lui obéis... et je vous écris pour la dernière fois en pleurant ; car ce n'est plus que devant Dieu^ désormais, que je puis avouer Que je vous aime. »

Tu as donc plus de courage que moi? Oui, je répéterai ces paroles comme si elles étaient tes dernières volontés... Je m'entretiendrai encore une fois avec toi. ô Tliêrèse I . . . mais seulement le jour où j'aurai acquis tant de raison, que je me sentirai le courage de m'en séparer pour jamais...

Ah 1 si du moins t'aimer de cet amour immense, le taire, m*éloigner et me séparer de tout... pouvait te rendre la paix!... si ma mort pouvait expier, au tribunal de nos persécuteurs, ta passion, ou Vé^ touffer pour toujours dans ton sein!... oh! je supplierais, avec toute l'ardeur et la vérité de mon âme, la nature et le Ciel de m'enlever enfin de ce monde... Or, que je résiste au fatal et cependant si doux désir de mort, je te le promets ; mais que je le surmonte, toi seule avec tes prières pourras peutêtre l'obtenir de mon Créateur : je sens que de toute manière il m'appelle à lui ; — mais, toi, vis ; peutêtre Dieu prendra en consolation ces larmes de repentir que je lui envoie, en lui demandant miséricorde pour toi. Hélas I hélas! tu n'as que trop participé de ma douleur, et tu ne t'es que trop faite mal-

heureuse pour moi et par moi... Ton père !... comment l'ai-je remercié de ses soins, de sa tendresse et de sa conQance?... Et toi, au bord de quel précipice n-^ t*es-tu pas trouvée et ne te trouves-tu pas encore à cause de moi? Mais qui te dit qu'aux bienfaits de ton père, je ne répondrai pas par une reconnaissance inouïe : je ne lui présente pas en sacrifice mon cœur tout sanglant... Mais, crois-moi, je ne suis le débiteur d'aucun homme en générosité, et, tu le sais, je suis moi-même le plus cruel accusateur que je puisse trouver contre mon amour. — Être la cause de tes chagrins est à mes yeux le plus terrible crime que j'aie jamais pu commettre...

Insensé!... à qui parlé-je? et à propos de quoi?

Si cette lettre te trouve encore à mes collines, garde-toi de la montrer à Thérèse; ne lui parle point de moi, et, si elle te demande de mes nouvelles, réponds-lui seulement que je vis encore, que je vis!.., et rien de plus... En somme, ne lui dis pas un mot de moi... Je' te l'avoue, Lorenzo, je me plais dans mon malheur. Je touche moi-même mes blessures à Tendroit où elles sont le plus mortelles; je les rouvre et je les regarde saigner... et il me semble que mes tourments sont une expiation de ma faute et un adoucissement aux maux de cette innocente t..»

Florence, 23 septembre.

C*est dans cet heureux pays, mon cher Lorenzo, que les muses et les beaux-arts sont venus chercher un asile contre la barbarie. De quelque côté que je tourne les yeux, j'aperçois les berceaux ou les sépultures des premiers grands Toscans... A chaque pas, je crains de fouler leurs dépouilles. La Toscane ressemble partout et toujours à une ville et à un jardin; le peuple y est naturellement affable, le ciel pur, Tair plein de vie et de santé; mais, tu le sais, ton ami n'a pas de repos. J'espère toujours demain, dans un pays voisin... Demain arrive, et me voilà allant de ville en ville, et, de ville en ville, mon état d'exil et de solitude me pèse davantage... 11 ne m*est pas permis de continuer ma route. J'étais décidé à aller à Rome pour me prosterner sur les ruines de notre grandeur; mais ils m'ont refusé un passe-port. Celui que ma mère m'a envoyé n*est que pour Milan, et, ici, comme si je fusse venu pour conspirer, ils m'ont investi de mille questions ; peut-être n'ont-ils point tort... ^fais je leur répondrai demain en partant...

C'est ainsi que les Italiens sont étrangers en Italie, et qu'à peine sortis de leur petit territoire, ils sont an butte à des persécutions contre lesquelles ne peu-

vent leur servir de bouclier ni leur génie, ni leur conscience, et malheur à ceux qui laisseraient briller une étincelle de leur couraçe I A peine bannis du seuil de notre porte, nous ne trouvons plus personne qui nous recueille : dépouillés par les uns, tourmen tés par les autres, trahis toujours par tous, abandonnés par nos concitoyens, qui, bien loin eux-mêmes de nous plaindre et de nous secourir dans notre malheur, regardent comme des barbares tous ceux qui ne sont point de leur province et dont les bras ne font pas sonner les mêmes chaînes... [Dis-moi, Lorenzo, quel refuge nous reste- t-il? Nos moissons ont enrichi nos maîtres, nos champs dévastés n'offrent plus ni pain ni asile aux exilés que la révolution a balayés loin du ciel natal ; errants, mourants de faim, ils ont sans cesse à leurs côtés, et murmurant à leur oreille, le dernier conseiller de l'homme abandonné de toute la nature : le crime! Quel asile nous reste-t-il donc? Un désert ou la tombe! Il y a encore Tavilissement, — c'est vrai!... l'avilissement par lequel l'homme vit plus longtemps peutêtre... mais méprisable à ses propres yeux, et méprisé sans cesse par ces tyrans mêmes à qui il se vend, et par lesquels un jour il sera vendu.

J'ai parcouru la Toscane; tous ses monts, tous seâ champs sont fameux par les combats entre frères qui s'y livrèrent il y a quatre siècles : c'est là que

les cadavres de plusieurs milliers d'Italiens ont servi de base et de fondement aux trônes des empereurs et des papes. J'ai gravi le monte Aperto, où vit encore infâme le souvenir de la délaite des guelfes... A peine un faible crépuscule éclairait-il la plaine... et, dans ce triste silence, dans cette froide obscurité, l'àme envahie par le souvenir des antiques et terribles malheurs de l'Italie, j'ai senti mes cheveux se dresser d'horreur, et courir un frisson par toutes mes veines. Je jetais des cris avec une voix à la fois menaçante et épouvantée, et, du haut de la montagne où j'étais, il me semblait, sur ses flancs et par ses chemins les plus escarpés, voir monter à moi les ombres de tant de Toscans qui se sont massacrés là, qui, l'épée et les habits ensanglantés, fixaient les uns sur les autres des regards louches et menaçants, s'attaquaient encore, et, par des blessures nouvelles, rouvraient leurs anciennes blessures... Ohl pour qui ce sang? Le fils tranche la tète de son père et la secoue par la chevelure... Ohl pour qui tant de meurtres? Les rois, pour qui vous vous massacrez, tranquilles spectateurs du combat, se serrent la main au milieu du carnage, se partagent froidement vos dépouilles et votre terrain!... A cette pensée, je fuyais précipitamment, en regardant derrière moi... Cette horrible vision me suivait partout, et, lorsque je jûtd trouve seul, et de nuit, je revois autour de

moi ces spectres... et, parmi eux, un plus terrible que tous, et que je coimais seul... 0 ma patrie I doisje toujours t'accuser et te plaindre sans aucun espoir de te corriger ou de te secourir?

Milan, 27 octobre.

Je t*ai écrit de Parme, et ensuite de Milan, le jour même de mon arrivée; la semaine dernière, tu as encore dû recevoir de moi une lettre très-longue. Comment se fait-il donc que la tienne m'arrive si tard, et par la route de la Toscane, que j'ai quittée depuis le 28 septembre?... Un soupçon me mord le cœur, Lorenzo ; nos lettres sont intercep tées. Les gouvernements mettent en avant la sûreté de l'État, et, par ce moyen, ils violent la plus précieuse de toutes les propriétés, le secret; ils défendent les plaintes secrètes, et profanent l'asile sacré que le malheur cherche dans le sein de l'amitié... J'aurais dû le prévoir; mais, sois tranquille, leurs bourreaux n'iront pas à la chasse de nos paroles et de nos pensées, et je trouverai quelque moyen pour que mes lettres et les tiennes nous airivent inviolées.

Tu me demandes des nouvelles de Joseph Parini : il conserve sa généreuse fierté; et cependant je l'ai trouvé abattu par les événements et la viâllesse.

Lorsque j'allais le voir, je le trouvai sur le seuil de sa chambre, et prêt à sortir de chez lui. En m'apercevaut, il s'arrêta, et, s'appuyant sur sou bâtoD, me posa la main sur Tépaule.

— 0 mon filsl me dit -il, tu viens revoir ce généreux chevalj qui sent encore le feu de la jeunesse ; mais qui, accablé par l'âge, ne peut plus se relever que sous le louet de la Fortune.

Il craint d'être chassé de sa chaire, et d'êt re forcé, après soixante-dix ans d'études et de gloire, de mourir en mendiant.

Milan, il novembre

J*ai demandé à un Ubraire la Vie de Benvenuto Cellini,

— Nous ne l'avons pas, m'a-t-il répondu.

Je demandai alors un autre écrivain, et il me répondit encore dédaigneusement qu'il ne vendait pas de livres italiens. Ce qu'on appelle le beau monde parle élégamment le français, et comprend à peine le pur toscan. Les actes publics et les lois sont rédigés dans une langue bâtarde qui porte avec elle le témoignage de l'ignorance et de l'avilissement de ceux, qui les ont dictés. Les Démosthèn^s cisalpins ont discuté en plein sénat de bannir par sentence capitale de la répubUque les langues grecque et latine ; ils ont mis au jour une loi dont l'unique but

est d'éloigner de tout emploi public le !xiathématicien Gregorio Fontana et Vincentin Monti, le poëte. Je ne sais pas ce qu'ils ont écrit contre la liberté, avant quelle fût décidée à se prostituer comme elle Ta fait en Italie ; mais, aujourd'hui, ils sont tout prêts à écrire pour elle, et, quelle que soii lenr faute, l'injustice de la punition les absout, et la solennité d'une loi faite pour deux individus double leur réputation. J'ai demandé où était la salle du conseil législatif; peu ont compris, très-peu m'ont répondu, et personne n'a pu me l'enseigner.

Milan, 4 décembre.

Voici la seule réponse que je ferai à tes conseils, mon cher Lorenzo : dans tous les pays, j'ai vu trois classes d'hommes ; quelques-uns qui commandent, beaucoup qui obéissent, et le reste qui intrigue. Nous ne sommes point assez puissants pour commander, nous ne sommes pas assez aveugles pour obéir, et nous ne sommes pas assez vils pour intriguer : il vaut donc mieux vivre comme ces chiens sans maître, à qui personne ne touche, ni pour les nourrir ni pour les battre. A qui veux-tu que je demande des protections et des emplois dans un pays où l'on me regarde comme étranger, et duquel peut me faire chasser le caprice du premier espion?

Tu me parles toujours de mon mérite et de mon es-

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prit ; sais-tu ce que je vaux, et ce qu'on m*estime? Ni plus ni moins que la valeur de mon revenu : il faudrait, pour leur plaire^ que je fisse le poëte de cour, en étouffant en moi cette noble ardeur que craignent et haïssent les puissants, en dissimulant ma vertu et ma science, afin de ne pas être pour eux un reproche de leur ignorance et de leurs crimes..» Tels sont cependant les savants partout, me dirastu!... Eh bien, qu'ils soient ainsi, je laisse le monde comme il est : je n'ai point la présomption de corriger les hommes; mais, si je l'entreprenais, je voudrais y parvenir ou porter ma tête sur le billot, ce qui me parait plus facile... Ce n'est point que ces demi-tyrans ne s'aperçoivent des intrigues; mais les hommes élevés de la fange au trône ont besoin d'abord d'intrigants que par la suite ils ne pourront plus contenir. Orgueilleux du présent, insouciants sur l'avenir, pauvres de renommée, de courage et de génie, ils s'entourent de flatteurs et de gardes qui les raillent, les trahissent, dont, plus tard, ils ne pourront plus se débarrasser, et qui font de l'État une roue éternelle d'esclavage, de licence et de tyrannie. Pour être maîtres et voleurs de peuple, il faut d'abord avoir été esclave et dupe... il faut avoir léché l'épée encore dégouttante de son sang... Ainsi je pourrais peut-être me procurer un emploi, quelques milliers d'écus de plus par an, des remords et

JACQUES ORTIS iîf

rinfamie... Non^ je te le répète une seconde fois, jamais je ne ferai l'éloge du petit brigand.

Oh I je sens que je serai foulé aux pieds tant et tantî... mais, du moins, par la tourbe de mes compaguons... et pareil à ces insectes qui sont écrasés étourdiment par le premier qui passe ; je ne me glorifie pas comme tant d'autres de ma servitude, mais aussi mes tyrans ne se vanteront pas de mon abaissement... Qu'ils réservent pour d'autres leurs bienfaits et leurs outrages, assez d'hommes les briguent sans moi... Je fuirai la honte en mourant inconnu, et, si jamais j'étais forcé de sortir de mon obscurité, au lieu d'être l'heureux instrument des tyrans ou de l'anarchie, je préférerais être leur victime.

Que si le pain et l'asile me manquaient, si je n*avais plus d'autres ressources que celles que tu me proposes (le Ciel me préserve, Lorenzo, d'insulter au malheur de tant d'autres qui n'auraient pas le courage de m'imiter!), alors, Lorenzo, je m'en irais dans la patrie de tous, où l'on ne trouve plus ni conquérants, ni délateurs, ni poètes courtisans, ni princes, où les richesses ne sont plus la récompense du crime, où le malheureux n'est point puni par la», seule raison qu'il est malheureux, où tous viendront un jour ou l'autre habiter avec moi et se réunir à la; matière... dans la tombe.

Séduit par un rayon de lumière que je vois briller

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de temps en temps et qu'il m*est impossible de join» dre, je me cramponne encore sur les ruines de la vie ; et il me semble que, si j'étais enterré jusqu'au cou, et que ma tête seulement dépassât ma fosse, j'aurais encore devant les yeux cette flamme céleste... 0 gloire I tu marches devant moi et tu m'entraînes ainsi à un voyage dont je ne pourrais supporter la fatigue ; mais, à compter du jour où tu ne fus plus ma seule pensée et mon unique passion, ton fantôme brillant commença à pâlir et à chanceler : et le voilà maintenant qui tombe et se change enfin en un monceau d'ossements et de cendres, desquels je verrai sortir de temps en temps quelques pâles rayons;... mais je passerai sans m'arrêtersur ton squelette, et en souriant à mon ambition trompée... Que de fois, humilié de mourir inconnu à mon siècle et à ma patrie, j'ai caressé moi-même mes angoisses pendant que je me sentais le besoin et le courage de les terminer I peut-être même n'eussé-j© point survécu à ma patrie, si je n'eusse été retenu par la folle crainte que la pierre qui recouvrirait mon tombeau n'ensevelit bientôt aussi mon nom. Je te l'avouerai, Lorenzo, souvent j'ai regardé avec une espèce de complaisance les malheurs de l'Italie, parce que je me croyais réservé par la fortune et par mon courage à la délivrer de la servitude... Hier encore, je le disais à Parini.

Âdien ; voîci l'envoyé de mon banquier qui vient chercher cette lettre, dont le feuillet rempli de tous côtés m'avertit qu'il est temps de terminer, et cependant que de choses il me reste à te dire!... Décidément^ j*attendrai jusqu'à samedi pour te l'envoyer, et je continue à fécrire. OLorenzoI après tant d'années de si affectueuse et loyale amitié, nous voilà peut-être séparés pour jamais; il ne me reste d'autre consolation que de pleurer avec toi en fécrivant; et, de cette manière, je parviens à échapper quelque peu à mes pensées et ma solitude devient moins effrayante. Que de fois, réveillé tout à coup au milieu de la nuit, je me lève et, marchant lentement dans ma chambre, je t'appelle, puis je m'assieds, je t'écris, et mon papier se mouille de mes larmes, se remplit de déUres et de projets de sang I Lorsque cela arrive, je n'ai plus le courage de te l'envoyer, j'en conserve quelques fragments, et j'en brûle beaucoup. Ensuite, lorsque le Ciel m'accorde un moment de calme, j'en profite pour t'écrire avec le plus de fermeté qu'il m'est possible, afin de ne point t'attrister encore par mon immense douleur. Jamais je ne me fatiguerai de t'écrire, parce que c'est mon seul et dernier bonheur; et jamais tu ne te fatigueras de me lire, parce que mes lettres ccntiennent, sans orgueil, sans étude, sans honte, l'expression de mes plus grands plaisirs et de mes suprêmes dou-

I7i .»A€QUES ORTIS

leurs.... Garde-les, Lorenzo, garde-les : je prévois qu'un jour elles te deviendront nécessaires pour vivre comme tu pourras par ce souvenir — avec ton Ortis.

Hier au soir, je me promenais avec ce vieillard vénérable sous un massif de tilleuls qui se trouve dans le faubourg, à l'est de la ville. Il se soutenait d'un côté sur mon bras, et de l'autre sur son bâton, et, regardant ses pieds tordus, il se tournait ensuite vers moi, comme pour se plaindre de son infirmité et me remercier de la complaisance avec laquelle je l'accompagnais. Nous nous assimes sur un banc, et son domestique se tint à quelques pas de nous. Parini est l'bomme le plus digne et le plus éloquent que j'aie jamais connu, et, d'ailleurs, quel est celui auquel une douleur profonde et généreuse ne donne pas une suprême éloquence ?

Longtemps il me parla de notre patrie, et il frémissait de notre ancienne servitude et de notre nouvelle licence : les lettres prostituées, toutes les passions généreuses languissantes et dégénérant en une indolente et vile corruption; plus de sainte hospitalité, pbis de bienveillance, plus d*amour filial. Puis il me déroulait les annales récentes et les crimes de tant de pauvres petits scélérats que je daignerais déshonorer si je reconnaissais en eux, je ne dirai pas la force d'âme des Sylla et des Catilina, mais au moins le courage impudent de ces assassins

qui affrontent la honte en marchant à la potence... Ah! ces demi-voleurs, toujours vils, tremblants et astucieux I... il vaut mieux ne pas même prononcer leurs noms...

A ces paroles, je me levai furieux.

— Et pourquoi, m'écriai-ie, ne pas essayer? Nous mourrons, je le sais ; mais de notre sang naîtront des vengeurs...

Parini me regardait avec étonnement; mes yeux brillaient d'un feu qu'il ne m'avait pas encore vu, et mon visage, pâle et abattu, se relevait avec un air menaçant... Je me taisais, mais je sentais un frémissement bouillonner dans ma poitrine.

— Eh I repris-je, nous n'aurons jamais de salut... Ahî si les hommes savaient considérer la mort sous son véritable aspect, ils ne serviraient jamais si bassement.

Parini n'ouvrait pas la bouche; mais il me serrait le bras et me regardait fixement... Tout à coup, me tirant à lui et me faisant asseoir :

— Ehl penses-tu, me dit-il, que, si j'eusse vu pour la liberté de l'Italie une seule lueur d'espérance, je me perdrais, à la honte de ma vieillesse, en de vains gémissements? 0 jeune homme, digne d'une patrie plus reconnaissante, réprime cette ardeur fatale, ou, si tu ne peux l'éteindre, tourne-la du moins vers d'autres passions.

Alors, je regardai dans le passé; alors, je me tournai avidement vers l'avenir ; mais partout je vis mes espérances trompées... et mes bras se rapprochèrent de moi sans avoir rien pu saisir... C'est seulement alors que je sentis toute Tamertume de mon état. Je racontai à ce grand homme l'histoire de mes passions. Je lui dépeignis Thérèse comme un de ces génies célestes descendus du ciel pour éclairer les ténèbres de notre vie, et, à mes paroles et à mes pleurs, j'entendis le vieillard attendri soupirer du fond de Tâme.

— Non, lui dis-je, mon cœur n'a plus d'autre désir que celui de la tombe : je suis l'enfant d'une mère qui m'adore; et souvent il me semble la voir suivre en tremblant la trace de mes pas, m'accompagner jusqu'au sommet de la montagne d'où je voulais me précipiter, et, tandis que, le corps penché en avant, je m'abandonne à l'abime, je crois sentir sa main m'arrèter tout à coup par mon habit. Je me retourne... elle disparaît, et je n'entends plus le bruit de ses plaintes et de ses sanglots. Cependant, si elle connaissait mes tourments cachés, je suis certain qu'elle invoquerait elle-même le Ciel pour qu'il terminât des jours si pleins d'angoisses et de tortures. Mais l'unique flamme qui anime encore ce pauvre cœur si tourmenté, c'est l'espoir de tenter la liberté de sa patrie.

n sourit tristement, et, s*apercevant que ma voix s'affaiblissait et que mes regards immobiles s'abaissaient vers la terre :

— Peut-être, me dit-il, ce besoin de gloire pourrait-il t'entraîner à de grandes actions ; mais, croismoi, les héros doivent un quart de leur renommée à leur audace, les deux autres au hasard, et le dernier à leurs crimes; eh bien, fusses-tu assez heureux et assez barbare pour aspirer à cette gloire, penses -tu que notre époque t'en offre les moyens?... Les gémissements de tous les âges et la servitude de notre patrie ne t*ont-ils point appris qu'on ne doit pas attendre la liberté des nations étrangères? Quiconque se mêle des affaires d'un pays conquis n'en retire que le blâme public et sa propre infamie. Quand les droits et les devoirs reposent sur la pointe de l'épée, le fort écrit ses lois avec le sang et exige le sacrifice de toute vertu... Et, dans ce cas, auras-tu le courage et la persévérance d'Annibal, qui, proscrit et fugitif, cherchait dans l'univers un ennemi au peuple romain? D'ailleurs, il ne te sera pas p^îrmis d'être juste impunément; un jeune homme d'un caractère vertueux et bouillant, d'un esprit cultivé, mais sans fortune, un jeune homme comme toi, enfin... sera toujours ou l'instrument des factieux ou la victime des puissants... Ehl comment alors espères-tu te conserver pur et sans tache au milieu de Tavilisse-

meut général? On te louera hautement; puis, fout bas, tu te sentiras blessé par le poignard nocturne de la calomnie. Ta pjson sera abandonnée par tos^ amis, ta tombe sera à peine honorée d'un soupir... Mais je veux bien supposer encore que, triomphant de la puissance des étrangers, de la malignité de tes concitoyens, de la corruption de ton siècle, tu puisses parvenir à ton but; dis-moi, répandras-tu tout le sang avec lequel il faut nourrir une république naissante? brûleras-tu tes maisons avec les torches de la guerre civile? uniras-tu les partis par la terreur ? enchaîneras-tu les opinions par les échafauds? égaliseras- tu les fortunes par des massacres? Et, si tu tombes dans ta route, ne seras-tu pas regardé par les uns comme un démagogue, par les autres comme un tyran? Les amours de la multitude sont courts et funestes : elle juge parle résultat, jamais par l'intention I elle appelle vertu le crime qui lui devient utile ; elle appelle crime la vertu qui lui est préjudiciable, et, pour mériter ses applaudissements, il faut l'effrayer, l'enrichir et la tromper toujours. Et que cela soit encore I pourrais-tu, enorgueilli de la fortune, réprimer le libertinage du pouvoir, qui s'éveillera sans cesse en toi par le sentiment de ta supériorité et la connaissance de la bassesse commune? Les mortels naissent tyrans, esclaves ou aveugles, c'est leur naturel Alors, pour

fonder ton système de philanthropie, tu aurais été un oppresseur, tu aurais échangé la tranquillité contre quelques années de puissance, et tu aurais confondu ton nom dans la foule immense des despotes. Tu peux encore chercher une place parmi les capitaines ; alors, il faut avant tout endurcir ton âme, t'apprendre à piller d'un côté pour répandre de l'autre, t'habituer à lécher la main qui t'aidera à monter... Mais, ô mon fils! l'humanité gémit à la naissance d'un conquérant, et son seul espoir, tant qu'il existe, est de sourire un jour sur son tombeau.

Il se tut; puis, après un long silence :

— 0 Coccius Nerva, m'écriai-je, tujsus du moins mourir sans tache, toi I

Le vieillard me regarda :

— Jeune homme, me dit-il en me pressant la main, ne crains-tu ou n'espères- tu rien au delà du monde? Mais il n'en est pas ainsi de moi.

Il leva les yeux vers le ciel, et cette physionomie sévère s*adoucit d'un suave rayon, comme s'il eût vu briller là-haut toutes ses espérances...

Dans ce moment, nous entendîmes un léger bruit, et nous vîmes â travers les tilleuls quelques personnes qui s'avançaient vers nous. Nous nous rï?thàme3 alors, et je l'accompagnai jusque chez lui.

Ahl si je ne sentais pas s'éteindre pour jamais

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dans mou cœur ce feu céleste qui, dans les fraîches années de ma vie, répandait ses rayons sur tout ce qui m'entourait, tandis qu'aujourd'hui je vais sans cesse chancelant dans une vague obscurité; si je trouvais un toit où dormir tranquille; s'il m'était rendu de me cacher sous les ombres de ma solitude natale ; si un amour désespéré que ma raison combat toujours et ne peut jamais vaincre, un amour que je me cache à moi-même, mais qui chaque jour s'augmente encore et se fait tout-puissant et immortel... ahl la nature nous a doués de cette passion, plus indomptable en nous que Tinstinct fatal de la vie I si je pouvais retrouver une année de calme, une seule année, ton ami voudrait que le Ciel exauçât son dernier vœu, et puis mourir. J*entends mon pays qui me crie : « Raconte ce que tu as vu, j'enverrai ma voix du sein des ruines et je te dicterai mon histoire. Les siècles pleureront sur ma solitude, et les peuples s'attristeront sur mes malheurs. Le temps abat le fort, et les crimes du sang sont lavés dans le sang. » Et, tu le sais, Lorenzo, j'aurais eu le courage de l'écrire ; mais mon énergie diminue avec mes forces, et je sens qu'avant peu de mois, j'aurai achevé mon douloureux pèlerinage.

Mais vouB, âmes sublimes et rares, qui solitaires ou persécutées, frémissez sur les malheurs de notre patrie, si le Ciel ne vous a point accordé le pouvoir de

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repousser la force par la force, racontez du moins nos infortunes à la postérité ; élevez la voix au nom de tous, dites au monde que nous sommes malheureux, mais ni aveugles ni vils, et que ce n'est pas le courage qui nous manque, mais la puissance. — Si vos bras sont liés, pourquoi de vous-mêmes vous enchaîner l'esprit, dont ne peuvent être arbitres les tyrans ni la fortune, éternels et seuls arbitres de toutes choses! Écrivez I... mais, en écrivant, ayez pitié de vos concitoyens ; n'échauffez pas vainement les passions politiques. Le genre humain d'aujourd'hui a le déUre ei la faiblesse de la décrépitude ; mais le genre humain, lorsqu'il est près de la mort, renaît plus vigoureux. Écrivez pour ceux-là qui seront dignes de voir et d'entendre, et qui auront la force de vous venger. Poursuivez avec la vérité vos persécuteurs : puisque vous ne pouvez les opprimer par la force des armes pendant qu'ils vivent, opprimez-les dans l'avenir avec l'opprobre et l'infamie. S'ils vous ont ravi patrie, tranquilhté, richesse ; si vous n'osez devenir époux, si vous tremblez au doux nom de père, pour ne point donner dans l'exil et l'infortune l'existence à de nouveaux proscrits et à de nouveaux malheureux, comment alors caressez-vous si bassement une vie qu'ils ont dépouillée de tous ses plaisirs. Consacrez-lâ à l'unique fantôme qui conduit les hommes généreux : à la gloire! Vous jugerfîz l'Eu-

rope vivante^, et vos jugements éclaireront la postérité ; la faiblesse humaine vous montre la terreur et les périls; mais vous serez immortels I au milieu de l'avilissement des prisons et des supplices, vous vous élèverez contre les puissants, et leur colère contre vous ne fera qu'accroître leur honte et votre renommée.,.

Milan, 6 février i790.

Envoie tes lettres à Nice ; demain, je pars pour la France, et, qui sait? peut-être pour plus loin encore. Mais il est certain que je ne m'y arrêterai pas longtemps. Que celte nouvelle ne t'attriste point, Lorenzo, et console comme tu pourras ma pauvre mère. Peutêtre me diras-tu que c'est moi d'abord que je devrais fuir, et que, si je ne puis trouver le repos nulle part, il serait bien temps que je m'arrêtasse? C'est vrai. — Je ne trouve pas de repos ; mais il me semble que je suis ici plus mal que partout ailleurs. La saison I... le brouillard perpétuel!... certaines physionomies 1... et puis peut-être que je me trompe, mais le manque de cœur des habitants... Je ne puis leur en faire un crime, il est des vertus qui s'acquiè. rent; mais la générosité, la compassion et la déUcatesse naissent avec nous, et qui ne les sent pas ne les cherche pas. Quant à moi, je me suis mis dans l'esprit une telle fantaisie de partir, que chaque heure

que je passe daDs ce pays me parait une année de prison.

— Ton raisonnement est injuste, me diras-tu, parce que, dans ce moment, tous tes sens, émus par la douleur, ressemblent à ces membres écorchés qui se retirent au moindre souffle d'air, si doux qu'il soit. Prends le monde comme il est, c'est le moyeu de vivre plus tranquille et moins fou.

Mais que me dira celui qui me donne de si merveilleux conseils, lorsque je lui répondrai :

— Quand la fièvre t'agite, fais que ton pouls se calme, et tu seras guéri.

Eh bien, moi, je suis agité par une fièvre continuelle, et mille fois plus brûlante encore ; comment alors puis-je maîtriser mon sang, qui s'élance avec rapidité, qui s'amasse en bouillonnant dans mon cœur, qui s'en échappe avec tant de force, qu'il me semble parfois, dans mon sommeil, que ma poitrine va se briser?.,. 0 Ulysses que vous êtes! lorsque je vous vois dissimulateurs, insensibles, incapables de secourir la pauvreté sans l'insulter, et de défendre le faible contre Tinjustice ; lorsque je vous vois, pour satisfaire vos basses passions, ramper aux pieds du puissant que vous haïssez et qui vous méprise... alors, je voudrais faire passer dans vos âmes quelques gouttes de cette bile généreuse qui arme sans cesse mon bras et ma voix contre la tyrannie, qui

m'ouvre incessamment la main à l'aspect de ?a misèrC;, et qui me sauvera toujours de l'avilissement dans lequel vous êtes tombés. Vous vous croyez sages, et le monde vous appelle vertueux... Cessez de craindre... Tout est égal entre nous. Dieu vous préserve de ma folie... et je le prie, de toutes les puissances de mon àme, qu'il me préserve de votre sagesse...

Lorenzo, j*irai chercher un asile dans tes bras ; tu respectes et tu plains mes passions ; car tu as vu ce lion s'adoucir aux seuls accents de ta voix... Mais, maintenant, tous conseils, toute raison sont funestes pour moi. Malheur, si je n'obéissais pas aux mouvements de mon cœur ! La raison I elle est comme le vent : il éteint un flambeau, il allume un incendie... Adieu, cependant I...

Dix heures du matin.

J'ai réfléchi, Lorenzo ; je crois que tu ferais mieux de ne point m'écrire avant d'avoir reçu de moi de nouvelles lettres. Je prends le chemin des Alpes Liguriennes pour éviter les glaces du mont Geuis; tu sais combien le froid m'est contraire.

Une heuro.

Encore un nouveau retard. Je ne pourrai avoir mon passe-port que dans deux jours. Je t'enverrai cette lettre au moment de monter en voiture.

Une heure et demie.

Je t'écris les yeux encore dans les larmes et fixés sur tes lettres. En mettant en ordre mes papiers, mes regards sont tombés sur le peu de mots que tu m'écrivis au bas d*une lettre de ma mère, quelques jours avant que je quittasse mes collines... « Mes pensées, mes vœux et mon amitié étemelle pour toi t'accompagneront partout, ô mon cher Ortis; je serai toujours ton ami, ton frère, et la moitié de mon âme sera toujours à toi. »

Croirais-tu qu'à chaque instant je répète ces mots et qu'en les répétant, je me sens tellement ému, que je suis sur le point de courir me jeter à ton cou, afin d'expirer entre tes bras. Adieu, adieu, je reviendrai.

Trois heures.

J'ai été faire une dernière visite à Parini.

— Adieu, m'a-t-il dit, ô malheureux enfant, adieu! tu emporteras partout avec toi tes passions généreuses que jamais tu ne pourras satisfaire, tu seras malheureux... Je ne puis te consoler avec mes conseils, parce que mes infortunes, à moi, dérivent de la mètHe source. La glace de l'âge a engourdi mes membres, mais le cœur I il veille toujours. La seule consolation que je puisse t'ofî'rir est ma pitié.

et tu remportes tout entière avec toi. Dans peu de temps, j'aurai cessé d'exister; mais, si mes restes conservent quelque sentiment, si tu trouves quelque douceur à pleurer sur mon tombeau, viens-y...

Je fondis en larmes et je le quittai. Il me suivit des yeux tant qu'il put m'apercevoir, et j'étais déjà au bout du corridor que je l'entendais encore d'une voix étouffée m'envoyer un dernier adieu.

Neuf heures du soir.

Tout est prêt. — Les chevaux sont commandés pour minuit. Je vais me jeter tout habillé sur mon lit jusqu'à ce qu'ils viennent. Je me sens si fatigué!

Adieu, cependant, adieu, Lorenzo; j'écris ton nom et je te salue avec une tendesse et une superstition que je n'ai point encore éprouvées... Ohl oui, nous nous reverrons, il me serait trop cruel de mourir sans te revoir et te remercier pour toujours... Et toi, Thérèse... Mais, puisque mon malheureux amour te coûterait ton repos et ferait le malheur de ta famille... adieu 1... je fuis sans savoir où m'entraînera mon destin ; que les Alpes, que l'Océan, qu'un monde entier, s'il est possible, nous sépare!....

Gênes, 11 février.

Voilà le soleil plus beau que jamais... Toutes mes fibres sont plongés dans un suave frémissement et se ressentent de la beauté du ciel de ce pays... Je suis pourtant content d'être parti... Dans quelques instants, je poursuivrai ma route ; mais je ne puis te dire encore où je m'arrêterai ni quand finira mon voyage; mais pour le 16 je serai à Toulon.

De la Piezza, 15 février.

Chemins, alpes, montagnes escarpées, rigueur de temps, dégoût de voyage, et puis...

No veaux, tourments et nouveaux tourments * I

Je t'écris d'un petit pays, au pied des Alpes Maritimes, où j'ai été forcé de m'arrèter, et duquel je ne sais encore quand je partirai, attendu que la poste manque de chevaux. Me voilà donc encore avec toi, et avec de nouveaux chagrins, et ne pouvant faire un pas sans rencontrer la douleur sur ma route.

Ces deux jours, je suis sorti sur le midi, et j'ai été à un mille environ de la ville me promener parmi quelques oliviers épars sur la plage de la mer :

f. Le Dante.

j'allais me consoler aux rayons du soleil et boire cet air vivace, d'autant plus que, dans ce doux climat, l'hiver est encore plus doux que de coutume ; et, là, je me croyais seul, inconnu et caché aux hommes qui passaient; mais à peine fus-je revenu à l'hôtel, que Michel, en allumant mon feu, me raconta qu'un certain individu, habillé comme un mendiant, et arrivé depuis peu dans cette chétive auberge, lui avait demandé si je n*avais pas autrefois étudié à Padoue ; il ne se rappelait plus mon nom, mais il avait gardé assez de souvenir de moi, du temps et des lieux; il te nommait d'ailleurs...

— Enfin, continua Michel, son parler vénitien m'a fait croire que vous ne seriez pas fâché de retrouver un compatriote au fond de cette solitude... F t puis... et puis il paraissait si fatigué, si malheureux, que la crainte de déplaire à monsieur a fait place à la compassion, et que j'ai promis de l'avertir lorsque vous seriez revenu; il attend dehors...

— Fais-le donc entrer, dis-je à Michel.

Et, tandis qu'il était allé le chercher, je sentis une tristesse soudaine inonder toute ma personne. L'enfant revint bientôt avec un homme maigre et d'une taille élevée, qui paraissait être jeune et avoir été beau, mais dont le visage était déjà sillonné par les rides de la douleur. Frère, j'étais près du feu, entouré de fourrures, mon manteau jeté sur la

chaise voisine, l'aubergiste allait et venait pour préparer mon diner... et ce malheureux, à peine vêtu d'un gilet de toile, me glaçait à le regarder... Peutêtre que mon accueil triste et son état misérable l'avaient troublé d'abord; mais, à mes premières paroles, il dut bien s'apercevoir que ton ami n'est point de ceux qui découragent les infortunés.

S*asseyant alors auprès de moi pour se réchauffer, il me raconta ce qui lui était arrivé pendant cette dernière et douloureuse année de sa vie.

— Je connais beaucoup, me dit-il, un étudiant qui était nuit et jour à Padoue avec vous.

Alors, il te nomma.

— 11 y a bien longtemps, ajouta*t-il, que je n'ai eu de ses nouvelles; mais j'espère que la fortune ne l'aura pas traité aussi cruellement que moi... J'étudiais alors!...

Je ne te dirai pas son nom, mon cher Lorenzo... Dois-je encore t'attrister par les récits des malheurs d'un homme que tu connus heureux et que peutêtre tu aimes encore? n'est-ce point déjà assez que le sort t'ait condamné à t'affliger toujours snr moi?

D poursuivit.

— Aujourd'hui, en venant d'Albenga, avant d'arriver à Aa ville, je vous ai rencontré sur le rivage; vous ne vous êtes pas aperçu que je me retournais pour vous regarder, il me sembla vous reconnaître.

Mais, ne vous connaissant que de vue, et quatre années s' étant écoulées depuis que j'ai quitté Padoue, je craignis de me tromper : votre domestique me rassura.

Je le remerciai d'être venu me voir.

— Et vous m'êtes d'autant plus agréable, lui dis-je, que vous m'avez fourni l'occasion de parler de Lorenzo.

Je ne te dirai pas ses douloureuses aventures ► Forcé de s'exiler à la suite du traité de Gampo-Formio, il s'engagea comme lieutenant dans l'artillerie cisalpine. Un jour qu'il se plaignait à un de ses amis des fatigues et des ennuis qu'il était forcé de supporter, celui-ci lui offrit un emploi : il accepta et prit son congé. Mais l'ami et la place lui manquèrent à la fois ; il erra quelque temps en Italie pour s'embarquer à Livourne.

Mais, pendant qu'il parlait, j'entendis dans la cî?ambre voisine les gémissements d'un enfant et une plainte étouffée; je remarquai alors que, chaque fois que ce bruit se renouvelait, il s'interrompait, écoutait avec inquiétude et ne reprenait son récit que lorsqu'il avait cessé.

— Peut-être, lui dis-je, sont-ce des voyageurs qui viennent d'arriver?

— Non, me répondit-il : c'est ma petite fille, âgée de treize mois, qui pleure...

Alors, il continua de me raconter qn'il s*était marié, pendant qu'il était lieutenant, à une jeune personne sans fortune, et que les marcJies continuelles qu'était obligé de faire son régiment, et que ne pouvait supporter sa femme, ainsi que la modicité de sa paye, l'avaient décidé encore plus à se fier à Tami qui lui avait offert une place, et qui, depuis, l'avait abandonné. De Livoume, il s'était rendu à Marseille. A Taventure, il avait ensuite parcouru la Provence et le Dauphiné, cherchant partout à enseigner l'italien sans qu'il pût nulle part trouver ni travail ni pain. Il revenait pour le moment d'Avignon et allait à Milan.

— Je me tourne vers le passé, contmiia-t-il, et je ne sais comment le temps s'est écoulé pour moi. Sans ai^gent, suivi sans cesse d'une femme exténuée dont les pieds étaient déchirés par ime route longue et pénible, et les bras brisés par le poids d'une innocente créature qui, à chaque instant, demandait au sein desséché de sa mère un aliment qu'il ne pouvait plus lui accorder, et qui nous déchirait l'âme par ses gémissements sans que nous pussions l'apaiser par la raison de notre impuissance;... exposés à toute la chaleur des jours et à toute la rigueur des nuits, couchant tantôt dans les écuries au milieu des chevaux, tantôt dans les cavernes comme des bêtes sauvages, clmssés des villes par les gouver-

neurs, parce que mon indigence me fermait la porte des magistrats et ne leur permettait de m'accorder aucune confiance; repoussé par mes anciens amis qui faisaient semblant de ne pas me connaître ou qui me tournaient les épauksl...

— On m'avait pourtant assuré, dis-je en l'interrompant, que beaucoup de nos concitoyens, riches et généreux, s'étaient retirés à Milan et dans ses environs.

— Alors, reprit-il, c'est que mon mauvais génie les aura rendus cruels pour moi seul... 11 y a tant de malheureux, tant de proscrits, que les meilleurs cœurs se lassent de faire le bien, car un tel..., un tel... (et les noms de ces hommes dont il me découvrait l'hypocrisie étaient autant de coups de couteau dans mon cœur) m'ont fait attendre vainement à leur porte; quelques autres, après de grandes promesses, m'ont fait faire plusieurs milles jusqu'à leurs maisons de campagne pour m'y accorder l'aumône de quelques pièces de monnaie... Le plus humain me jeta un morceau de pain sans daigner me voir; le plus magnifique m'a fait,, avec ces habits déchirés, traverser une haie de valets et de convives, et, après m'avoir rappelé l'ancienne prospérité de ma famille, après m'avoir recommandé le travail et la probité, me dit de revenir le lendemain. J'y retours^ai et je trouvai dans l'antichambre trois domestiques; l'un

d'eux me dit que son maître dormait encore et me mit dans la main deux écus et une chemise. Ah î continua-t-il, je ne sais si vous êtes riche ; mais vos soupirs et votre visage me disent que vous êtes malheureux et compatissant. Croyez-moi, j'ai acquis la preuve que l'argent a le pouvoir de faire paraître généreux l'usurier même, et que le riche daigne rarement répandre ses bienfaits sur celui qui en a véritablement besoin.

Je me taisais; il se leva pour se retirer, et continua :

— Les livres m*ont appris à aimer les hommes et la vertu; mais les livres, les hommes et la vertu m'ont trompé. J'ai la tête savauie et le cœur fier, mais j*ai les bras ignorants de tout métier. Ah ! si mon père, du fond de la fosse où il est couché, pouvait entendre avec quels amers gémissements je lui reproche de ne point avoir fait de ses cinq fils des menuisiers ou des tailleurs I... Pour la misérable vanité de garder la noblesse sans la fortune, il a dépensé le peu qu'il possédait à nous mettre dans les universités et à nous lancer dans le monde, et nous cependant!... Je n'ai jamais pu savoir ce que la fortune avait fait de mes autres frères ; je leur ai écrit plusieurs lettres sans jamais avoir de réponse ; ils sont ou dénaturés ou malheureux!... Mais, pour moi, tel est le résultat des ambitieuses espérances de mon

père! Que de fois il m*est arrivé, vaincu par la fatigue, par le froid, par la faim, d'entrer dans une auberge, sans savoir comment je payerais la dépense de la journée I... sans souliers, sans habits I...

— Ah! couvrez-vous ! m'écriai-je en me levant et en lui jetant mon manteau sur les épaules. Couvrez vous!

Michel, que le hasard avait amené dans la chambre et qui était derrière nous et nous écoutait, s'approcha alors en s'essuyant les yeux du revers de sa main et arrangea le manteau, mais avec un cer tain respect et comrae s'il eût craint d'insulter à la fortune mauvaise chez un homme d'une naissance aussi distinguée.

0 Michel! je me rappellerai toujours que tu pouvais vivre libre du moment que ton frère t'offrit de demeurer chez lui pour l'aider dans son commerce : et cependant tu as préféré rester près de moi, comme mon domestique. Oh! je garde note de cette patience avec laquelle tu souffris quelquefois mes désirs fantasques et les mouvements injustes de ma colère. La gaieté ne t'a point abandonné dans ma solitude; tu as partagé, autant que tu l'as pu, les maux qui m'ont accablé. Souvent ta physionomie joviale et ouverte adoucissait mes peines; et quand, plongé dans de noires pensées, je passais des journées entières san^. aisser échapper un seul mot,

tu réprimais ta joie pour ne point me faire apercevoir de ma douleur... Je t'aimais, Michel ; mais ta dernière action envers ce malheureux a encore sanctifié ma reconnaissance. Tu es le fils de ma nourrice, tu as été élevé dans ma maison, je ne t'ahandonnerai jamais; et mon amitié pour toi s'est encore augmentée depuis que je me suis aperçu que ton état de domesticité eût peut-être corrompu ton beau naturel, s'il n'avait été cultivé par ma bonne mère, par cette femme dont l'âme tendre et délicate communique sa douceur et sa bonté à tous ceux qui vivent avec elle.

A peine fùs-je seul, que je remis à Michel tout l'argent dont je pouvais disposer, et, pendant que je dînais, je l'envoyai à ce malheureux. Je n'ai conservé que ce qui m'était absolument nécessaire pour me rendre à Nice, où je négocierai les lettres de change que les banquiers de Gènes m'ont expédiées pour Marseille et Toulon.

Ce matin, lorsque, avant de partir, il est venu me remercier avec sa femme et son enfant, "si tu avais entendu avec quel accent de reconnaissance il me répéta plusieurs fois :

— Sans vous, je serais aujourd'hui cherchant le premier hôpital...

Je n'eus pas le courage de lui répondre ; mais mou cœur lui disait :

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— Oui, *;u as maintenant de quoi vivre pendant quatre mois, pendant six... peut-être... Et puis... la trompeuse Espérance te guide par la main... et le chemin qu'elle te fait prendre doit te conduire peutêtre à de nouveaux et à de plus grands malhfe^irs I... Tu cherchais le premier hôpital, et peut-être n'étaistu pas éloigné du tombeau. Mais, au moins, ce pauvre secours te donnera la force de supporter les maux qui t'attendent, qui t'auraient accablé, et qui allaient pour toujours te délivrer du fardeau de la vie. Réjouis-toi cependant du présent; mais que de peines il t'a fallu éprouver pour que cet état, qui paraîtrait aux autres si malheureux, te semble, à toi, le comble du bonheur 1... Ah I si tu n'étais ni père ni mari, j'aurais pu te donner un conseil...

Et, sans dire un seul mot, je l'embrassai, et je le vis partir avec un serrement de cœur que je ne puis exprimer...

Hier soir * en me déshabillant, je me rappelai cette aventure.

— Pourquoi, me dis-je alors, cet homme a-t-il quitté sa patrie? pourquoi s'est-il marié? pourquoi at-il abandonné un emploi qui assurait son existence?

Toute son histoire me paraissait le roman d'un

1. Ce fragment, quoique sans date et sur une autre feuille, m'a paru néanmoins faire suite à la lettre précédente, et écrit du même pays. L'Éditeur.)

fou, et je me demandais ce qu'il aurait pu faire, ou ne pas faire pour éviter ces malheurs... Mais j'ai tant de fois dans ma vie entendu répéter ce pourquoi, j'en ai tant vu qui se faisaient les médecins des maladies des autres, que je me suis couché eu murmu' rant :

— 0 vous qui jugez aussi inconsidérément les hommes que maltraite la fortune, mettez une main sur votre cœur, et avouez-le franchement : êtes-vous plus sages ou plus heureux?

Crois-tu que ce qu'il a raconté était vrai?... Moi, je crois qu'il était à moitié nu, et que j'étais bien couvert; j'ai vu une femme languissante, j'ai entendu les cris d'un enfant. 0 mon ami, doit-on chercher encore avec une lanterne des arguments contre le pauvre, parce qu'il sent dans sa conscience le droit que lui a donné la nature de partager le pain du riche. — On me dira sans doute que les malheurs qui, chez les autres, dérivent du vice sont peut-être chez celui-ci le fruit du crime; je l'ignore et ne veux point le savoir : juge, mon devoir serait de condamner les coupables; mais je suis homme. Lorsque je songe aux frissons que cause la première idée du crime, à la faim et aux passions qui nous poussent à le commettre, aux terreurs perpé* tuelles et aux remords avec lesquels l'homme se rassasie du fruit ensanglanté de sa faute, aux cachots

toujours ouverts pour Tengloutir^ à Tindigence et au déshonneur qui Tattendent s'il parvient à échapper à la justice,, je me demande alors si je dois l'abandonner au désespoir et à de nouveaux crimes, et s'il est le seul coupable; la calomnie, la trahison, la malignité, la séduction, l'ingratitude ne sont-ils pas des crimes aussi, et des crimes qui, loin d'être punis, deviennent souvent la source des honneurs et de la fortune. Ohl punissez, juges et législateurs, punissez; mais, auparavant, suivezmoi sous les chaumières de la campagne et dans k s faubourgs des capitales ; voyez-y un quart de la population sommeillant sur la paille et ne sachant comment satisfaire aux suprêmes besoins de la vie. Je conviens qu'il est impossible de changer la société, je reconnais que la faim, les crimes, les supplices, sont les éléments nécessaires de l'ordre social et de la|prospéritéuniverselle; jecrois que le monde ne pourrait exister sans juges et sans bourreaux, et je le crois ainsi parce que tel est le sentiment de tous;.,, mais, moi, Lorenzo, je ne serai jamais juge. — Dans cette vallée immense où l'humaine espèce naît, vit, meurt, se reproduit pour mourir encore, sans savoir pourquoi ni comment, je ne distingue que deux classes d'hommes, les heureux et les malheureux, et, si je rencontre un malheureux, je pleure sur l'humanité, je tâche de répandre quelques gouttes de baume sur

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ses blessnres, mais j'abandonne à la balance de Dieu ses mérites et ses fautes...

Vintimille, i9 et 20 février.

« Tu es malheureux sans espoir, tu vis au milieu des angoisses de la mort, et tu n'as pas sa tranquillité, mais, tu dois soufi&ir pour les autres î » C'est ainsi que la philosophie demande aux hommes un héroïsme que la nature leur refuse; cehii qui a la vie en horreur pent-il être retenu par le peu de bien que son existence doit apporter à la société, et se condamner, par un espoir aussi douteux, à plusieurs années de souffrance. Gomment pourrait-il espérer pour les autres, celui qui n'a plus ni désirs ni espérance pour soi I qui, abandonné de tous, a fini par s*abandonner lui-même? — Tu n'es pas seul malheureux, me diras-tu. — Hélas! ce n'est que trop vrai; mais ces paroles mêmes ne nous sont-elles pas dictées par cette envie secrète que nous éprouvons tous à la vue du bonheur d'autrui? la misère des autres adoucit-elle la mienne? est-il un homme assez généreux pour se charger de mes malheurs? et, en supposant encore qu'il en eût la volonté, en aurait- il le pouvoir? Il y aurait plus de courage sans doute à les supporter ; mais le malheureux entraîné

par un torrent, et qui a la force d'y résister sans savoir l'employer, en est-il plus méprisable pour cela?... Quel est le sage qui peut se constituer le juge de nos forces intimes, qui peut diriger le cours des passions variant selon les âges et les incalculables circontances ? qui peut dire : « Tel homme est un lâche parce qu'il a succombé; tel autre est un héros, parce qu'il résiste? » Tandis que l'amour de la vie est un sentiment tellement impérieux, que le premier aura plus combattu avant que de céder, que le second ne l'aura fait pour supporter ses peines.

Mais les devoirs qu'exige de toi la société? — Les devoirs? en ai-je contracté envers elle, parce qu'elle m'a tiré du sein de la nature quand je n'avais ni la volonté d'y consentir, ni la raison de m'en défendre, ni la puissance de m'y opposer, et qu'elle m'a élevé au milieu de ses besoins et de ses préjuc;cs?

Pardon, Lorenzo, si j'appuie avec tant de force sur des arguments que nous avons tant de fois discutés entre nous; je ne veux point te faire abandonner une opinion si éloignée de la mienne, mais seulement résoudre les doutes qui pourraient me rester encore. Tu serais aussi convaincu que moi, si, comme moi, tu sentais toutes les plaies de mon cœur. Dieu te les épargne, Lorenzo ! j'ai contracté ces devoirs sans les connaître; ma vie doit-elle donc, esclave des préjugés, payer les maux dont m'accable la société.

parce qu'elle les appelle des bienfaits? — Et, en fussent-ils encore,... j'en jouis et je les récompense tant que j'existe; mais, dans la tombe, je cesse d'y être exposé et d*en tirer aucun avantage. — 0 mon ami, chaque homme naît ennemi de la société, parce que la société est ennemie de chaque individu. Suppose un instant que tous les mortels à la fois éprouvassent ce dégoût de la vie. — Crois-tu qu'ils la supporteraient pour moi seul? Si je commets une action préjudiciable au plus grand nombre, je suis puni, tandis qu'il ne me sera jamais permis de me venger de celles de la majorité, quelque dommage qu'elles me causent. Je suis fils, prétendent-ils, de la grande famille; mais ne puis-je pas, en renonçant aux biens qu'elle me promet, me dérober aux devoirs qu'elle m'impose, me regarder comme formant à moi seul un monde entier, et me soustraire à ses lois, puisque, la première, elle a manqué aux promesses du bonheur qu'elle m'avait faites? Si, dans le partage général, je m'aperçois qu'il ne me revient pas ma portion de liberté ; si les hommes s'en sont emparés parce qu'ils sont les plus forts; s'ils me punissent parce que je la redemande,... quel autre moyen de les déher de leurs promesses, et de les délivrer de mes plaintes, que de chercher dans raa tombe la tranquillité et le repos? Ah ! combien les philosophes qui ont prêché les vertus humaines, la pro-

bité naturelle, la bienveillance réciproque, ont servi à leur insu la politique des tyrans, et trompé ces âmes généreuses et bouillantes qui aiment aveuglément les hommes I dans la seule espérance d'être aimées d'eux, et qui seront toujours victimes, trop tard repentantes, de leur loyale crédulité.

Combien de fois ces arguments de la raison ontils trouvé fermée la porte de mon cœur, parce que j'espérais encore consacrer mes malheurs à la félicité d'autruil Mais, au nom de Dieu, Lorenzo, écoute et réponds-moi : Pourquoi est-ce que je vis?... de quelle utilité te suis-je, moi fugitif au milieu de ces montagnes? quel honneur ma vie peut-elle répandre sur moi, sur ma patrie et sur ceux qui me sont chers? quelle différence y a-t-il de ma solitude à la tombe ? La mort serait pour moi le terme de mes peines, et pour vous celui de votre inquiétude sur mon sort ; à tant d'angoisses et de douleurs en succéderait une seule; terrible, il est vrai, mais qui serait la dernière, et qui vous ferait certain de mon éternelle tranquillité...

Je réfléchis chaque jpur aux dépenses que je cause à ma mère ; car je ne sais comment elle peut faire pour moi tout ce qu'elle fait, et peut-être maintejoant, si je revenais chez elle, trouverais-je notre maison déchue de son ancienne splendeur, qui déjà commençait à s'obscurcir, lorsque je la quittai, par

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les extorsions publiques et privées qui se succédaient chaque jour.

Ne crois pas que je doute de la continuation de ses soins à mon égard; j'ai encore trouvé de l'argent à Milan ; mais cette maternelle libéralité diminue encore l'aisance dans laquelle elle est née ; elle n'a pas été heureuse épouse, et ses revenus seuls soutenaient notre maison, que ruinait la prodigalité de mon père ; son âge me rend encore ces pensées pins amères... Ah! si elle savait que rien ne peut sauver son fils : si elle voyait les ténèbres et la consomption de mon âme. — Ne lui en parle pas, Lorenzo; mon existence est ainsi faite, que veux-tu I... Ahl si je vis encore, l'unique flamme de mes jours est une sourde espérance qui va toujours les ranimant, et que je tâche sans cesse d'éloigner de moi; car, si je veux l'approfondir, elle se change à l'instant dans un désespoir infernal. Ton mariage, Thérèse, décidera de la durée de mon existence... mais, tant que tu seras libre... notre bonheur dépend des circonstances... de l'inconstant avenir... de la mortl... jusqu'à ce moment, tu seras toujours mienne... Je te parle... je te vois... je cherche à t» presser dans mes bras, comme si tu étais près de moi... et il me semble que, quoique éloignée, tu dois ressentir encore l'impression de mes baisers et de mes larmes. Mais, lorsque tu seras offerte par ton père, comme une

victime de réconciliation, sur l'autel de Dieu; lorsque tu auras acheté de tes pleurs la tranquillité de ta famille... seulement alors, pas moi I,.. mais le désespoir seul, et de lui-même, anéantira l'homme et ses passions. — Et comment, tant que j'existerai, pourrais-je éteindre mon amour, et pourrais-tu, toimême, te défendre d'une secrète espérance!... Mais, alors, notre amour ne serait plus saint et innocent... Je n'aimerai pas, quand elle sera la femme d'un autre, la femme qui fut à moi... J'aime immensément Thérèse, mais non l'épouse d'Odouard... Ah! peutêtre, au moment où je t'écris, est-elle dans son lit!... Lorenzol Lorenzo! le voilà, ce démon persécuteur qui brûle mon sein, trouble ma raison, suspend jusqu'aux battements de mon cœur... C'est lui qui me rend si féroce que de désirer l'anéantissement du monde... Pleurez tous !... Que me veut-il?... pourquoi ce poignard qu'il me pousse dans la main ?... pourquoi marche-t-il devant moi et se retourne-t-il en regardant si je le suis?... pourquoi m*indique-t-il la plap€ où je dois frapper?... est-il envoyé par la vengeance du Ciel?... C'est ainsi que, cédant à mes fureurs et à mes superstitions, je me roule dans la poussière en invoquant, avec des cris terribles, un Dieu que je ne connais pas, qu'autrefois j'ai candidement adoré, que je n'offensais jamais, de l'existence duquel je doute toujours et que cependant je

crains et que j'adore... Où trouverais-je un appui? est-ce en moi-même? est-ce dans les autres hommes?... Le soleil est noir et la terre humide de sang...

Enfin me voici tranquille ! •. . Quelle tranquillité ! . . . Lorenzo, c'est la stupeur de la mort... J'ai erré par ces montagnes, je n'y ai pas trouvé un ahri, pas une plante, pas une chaumière ; l'œil n'y rencontre que des rochers escarpés et arides... et <^ et là quelques croix qui s'élèvent sur les tombes des voyageurs assassinés.

Au-dessous est le Roy a, un torrent qm, à la fonte des neiges, se précipite des entrailles des Alpes et sépare ces deux monts immenses. Sur la plage est un pont qui s'étend jusqu'au sentier, et duquel la vue parcourt deux lignes de rochers, de cavernes et de précipices; à peine peut-on distinguer sur ces montagnes d'autres montagnes de neige, qui se confondent avec les nuages grisâtres arrêtés sur leurs eimes... Dans cette vallée descend et s'engouffre la Tramontane et s'avance la Méditerranée; la nature s'assied là, solitaire, menaçante, et de son royaume chasse tous les vivants.

Voilà tes frontières, ô Italie!... mais quelles barrières ne sont pas surmontées de toutes parts par l'avarice des nations? où sont tes fils? qui te manque-t-il, excepté l'union et la concorde? Alors, je

répandrais glorieusement nota vie malJabeureuse pour toi; mais que peuvent mon bras isolé et ma voix solitaire. Où est l'ancienne terreur de ton nom? Insensés, nous allons chaque jour rappelant notre liberté et la gloire de nos aieux, qui nous obscurcissent de leur splendeur. Tandis que nous invoquons leurs ombres magnanimes nos ennemis foulent leurs tombeaux; et peut-être un jour viendra, où, perdant l'inteUigence et la parole, nous serons semblables aux esclaves domestiques des anciens, ou vendus comme de misérables nègres, et où nous verrons nos maîtres, ouvrant les sépultures, exhumer et disperser aux vents les cendres de ces géants pour anéantir jusqu'à leur mémoire.-^ Oui, nos souvenirs sont un motif d'orgueil, mais non pas une cause de réveil.

G est ainsi que je m'irrite lorsque je sens grandir dans mon âme le nom italien... Je me retourne, je regarde autour de moi, je ne trouve plus ma patrie, et je me dis :

— Les hommes sans doute sont les artisans de leurs propres malheurs; mais les malheurs dérivent de l'ordre universfel, et le genre humain est l'instrument orgueilleux et aveugle du destin...

Nous raisonnons sur les événements de qu;3iquc^ siècles; eh! que sont ces siècles dans l'espace immense des temps? Ils se sont écoulés semblables aux

saisons de rannée dont les variations successives nous paraissent toujours plus étonnantes, et ne sont cependant qu'une conséquence nécessaire du grand ^out. Ei*univers se contre-balance, et les nations se dévorent, parce que Tune ne peut s'élever sans les cadavres de l'autre. En jetant du sommet des Alpes les yeux sur ma malheureuse patrie, je pleure, je frémis, et je demande vengeance contre ses envahisseurs... mais ma voix se perd dans les plaintes encore vivantes des peuples trépassés. Lorsque les Romains rapinaient le monde, ils cherchaient au delà des mers et des déserts de nouveaux pays à dévaster, ils enchaînaient les peuples, les princes et les dieux, et, lorsque enfin ils ne savaient plus où ensanglanter leurs épées, ils les tournaient contre leurs propres entrailles. C'est ainsi que les Israéhtes massacrèrent les paisibles habitants de Canaan, et qu'ensuite les Babyloniens traînèrent en servitude les prêtres, les mères et les enfants du peuple de la Judée; c'est ainsi qu'Alexandre renversa l'empire de Babylone, et qu'après avoir embrasé en passant la plus grande partie de la terre, il se plaignait qu'il n'existât pas un autre univers; c'est ainsi que les Spartiates dévastèrent trois fois Messène, et chassèrent trois fois les Messéniens , qui cependant étaient Grecs comme eux, avaient la même religion qu'eux et descendaient des mêmes ancêtres qu'eux .

c'est ainsi que se déchirèrent les anciens Italiens jusqu'au moment où les Romains les assujettirent à leur fortune; et c'est ainsi que Rome, la reine du monde, devint en peu de siècles successivement la proie des Césars, des Nérons, des Constantins, des Vandales et des papes. Le ciel de l'Amérique est encore obscurci par la vapeur des bûchers humains,, et le sang d'innombrables peuples qui ne connaissent même pas les Européens, transporté par l'Océan, est venu tacher d'infamie notre rivage; mais ce sang sera vengé un jour^ et retombera sur la tête des fils des Européens. Toutes les nations ont leurs âges, tous les peuples sont tyrans aujourd'hui pour préparer leur servitude de demain, et ceux qui payaient auparavant le tribut Texigeront un jour avec le fer et le feu. Le monde est une forêt peuplée de bêtes féroces : la famine, les déluges, la guerre et la peste sont des conséquences du système de la nature, et de même que la stérilité d'une année prépare l'abondance de Tannée suivante I ehl qui sait? les malheurs de la terre concourent peut-être à la féUcité d'un autre globe.

Cependant, nous décorons pompeusement du nom de vertu toutes les actions que commandent la sûreté de celui qui gouverne et la crainte de ceux qui obéissent. Les rois prescrivent la justice; mais pourtant ils l'imposeraient mieux si pour monter

au trône ils ne l'avaient violée. Le conquérant ambitieux, qui vole des provinces entières, envoie à Téchafaud le malheureux qui, pressé par la faim, a dérobé un morceau de pain. Ainsi, lorsque la force a méprisé tous les droits d'autrui, elle essaye de tromper les autres par les apparences de la justice, afin qu'une autre force ne la détruise pas : voilà le monde, voilà les hommes. De temps en temps, quelques-uns, plus ardents, s*élèvent au-dessus de la multitude. Regardés d'abord comme des fanatiques, quelquefois punis comme des criminels, s'ils échappent à ces dangers, et qu'un bonheur, qu'ils croient fait pour eux, quoiqu'il ne soit réellement que le moteur puissant et universel des choses, les protège, alors, craints et obéis pendant leur vie, ils sont mis au rang des dieux après leur mort. Telle est l'histoire des héros, des conquérants et des fondateurs de nations, qui, portés au faite des honneurs par leur ambition et la stupidité du vulgaire, croient devoir leur élévation à leur seule valeur, tandis qu'ils ne sont que les roues aveugles d'une horloge... Quand une révolution est mûre sur la terre, il y a nécessairement des hommes qui doivent la commencer, et de leurs corps servir de marchepied au trône de celui qui l'achève. Et parce que la race humaine n'a trouvé ici-bas ni bonheur ni justice, elle a créé des dieux protecteurs de la fai-

blesse, et se console de ses peines présentes par Tespoir d'une récompense à venir. Mais, dans tous les siècles, les dieux ont revêtu les armes des conquérants, et ils oppriment les peuples avec les passions, les fureurs et les ruses de ceux qui veulentrégner.

Sais-tu, Lorenzo, où peut encore exister la véritable vertu? Chez nous, faibles et malheureux proscrits, chez nous qui, après avoir éprouvé toutes les erreurs et tous les maux de la vie, savons les plaindre et les secourir. Oui, la pitié est la seule vertu ; toutes les autres sont des vertus usuraires.

Mais, pendant que je regarde d'en haut les folies et les malheurs de l'iiumanité, ne sens-je point en moi les passions et la faiblesse, les pleurs et les crimes de l'homme? N*ai-je pas une patrie à plaindre? ne me dis-je pas en pleurant :

— Tu as une mère, un ami... Tu aimes... Tu attends une foule de malheureux qui espèrent en toi... Où veux- tu fuir? Sur toute terre, la douleur, la mort, la perfidie des hommes, te poursuivront, et tu tomberas peut-être, et personne n'aura compassion de toi; et cependant, tu sentiras dans ton cœur tout le besoin de la pitié d'un ami... Abandonné de tous, ne demandes-tu pas des secours au Ciel? Le Ciel est sourd ; cependant, au milieu de tes maux, tu te tournes involontairement vers lui. Va, prosterne-toi, mais aux autels domestiques î

0 nature î il est donc vrai que tu as besoin de nous et que tu nous considères comme ces insectes et ce? vermisseaux que nous voyons s'agiter et se reproduire sans savoir dans quel but ils ont été créés; mais, si tu as doué les hommes du fatal amour de îô viC;, afin qu'ils ne succombent pas sous la somme immense de leurs douleurs, et qu'ils obéissent plus sûrement à tes lois, pourquoi leur donner le présent plus funeste encore de la raison? Nous t.nichons de la main toutes nos calamités^ et nous ignorons les moyens de les guérir.

Pourquoi donc est-ce que je fuis? Dans quelles contrées lointaines vais-je me perdre? Où trouveraije les hommes différents des hommes? Ne sais-je pas que le malheur et l'indigence m'attendent hors de ma patrie?... Oh! non, je reviendrai vers toi^ terre sacrée qui la première as entendu mes vagissements, sur laquelle j'ai reposé tant de fois mes membres fatigués, où j'ai trouvé, au sein de l'obscurité et de la paix, les seuls vrais plaisirs que j'aie jamais ressentis, et à laquelle dans ma douleur j'ai confié mes plaintes et mes larmes. Puisque tout est revêtu pour moi d'un voile de tristesse, puisque je n'ai plus d'autre espoir que la tombe, vous seules, ô mes forêts, entendrez mes derniers gémissements, et vous seules encore de vos ombres amies, couvrirez mon froid cadavre. Les malheureux compagnons de ma disgrâce pourront

du moins y venir pleurer ; et, s'il est vrai que nos passions nous survivent, mon ombre douloureuse trouvera quelque douceur aux soupirs de cette céleste enfant que je crus née pour moi, mais qu'ont arrachée de mes bras mon mauvais destin et les préjugés des hommes.

Alexandrie, 29 février.

De Nice, au lieu d'entrer en France, j'ai pris la route du Montferrat... Ce soir, je m'arrêterai à Plaisance; jeudi, je t'écrirai de Rimini. Alors, je te dirai adieu, Lorenzo.

Rimini, 5 mars.

Tout m'abandonne à la fois... Je venais avec anxiété pour revoir Bertola * ; depuis longtemps, je n'avais point reçu de ses nouvelles Il est mortl...

Onze heures du soir.

Je le sais, Thérèse est mariée... Tu n'as point voulu me l'apprendre, pour ne pas me porter la vraie blessure. Mais le malade gémit lorsqu'il lutte contre la mort, et non lorsque celle-ci l'a vaincu... Tout est mieux ainsi... Maintenant, je suis tranquille, parfai-

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