‹ Jacques Patru (volume 2)Chapitre 12 sur 39 · LA VEILLE DE LA RUINE · texte numérisé non relu

LA VEILLE DE LA RUINE

espèce inoffensive comme lui. Une chose triste, c'est que cet homme a évidemment une organisation musicale très-développée. Un jour, chez moi , il s'est mis devant un piano , et a improvisé des mélodies d'une douceur enchanteresse, tout à coup interrompues par des ouragans harmoniques. Je ne suis pas très-musicien , mais je me suis aperçu qu'il possédait à un haut degré le sentiment de la tonalité, et cet instinct des grands maîtres qui devinent ce que les autres n'apprennent jamais. Pendant toute la journée , il se promène sans rien dire, tenant à la main une pe* tite baguette que dans sa folie il croit être un bâton de chef d'orchestre. Quelquefois il s'arrête pour battre la mesure ; puis ses cheveux se hérissent, sa respiration devient pénible , ses yeux paraissent hagards, et, si quelqu'un passe à côté de lui, il s'enfuit criant : — Oh ! elle ne m'écoute pas !

Alfred de TËstorade , au début du docteur, s'était montré très-distrait ; les histoires qu'il ne racontait pas lui-même l'ennuyaient d'habitude. Mais, depuis un instant, son attention s'était réveillée à ce récit attachant. Peut-être y trouvait-il une analogie secrète avec les

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événements antérieurs que nous avons rapportés. Pour madame de Vas Goncellos , elle se montrait aussi calme, aussi insoucieuse que par le passé.

— Le soir seulement, continua le docteur, il éprouve pendant deux heures une agitation continue, et quand vient minuit, cette agitation redouble. Je suis sûr que dans ce mo-* ment-ci il est dans un état de prostration ou de fureur également pénible, et je regrette d'être resté si tard. Dans de semblables moments, sa vue se trouble, sa figure se décompose , ses oreilles se dressent comme celles d'an homme frappé par des sons discordants. On dirait qu'avec son organisation musicale et prodigieusement fine, il est condamné à entendre perpétuellement et à la même heure quelque misérable rapsodie, quelqu'un de ces airs italiens que les orgues de Barbarie écorchent dans les rues. Quelquefois il agite ses mains devant sa figure, comme pour chasser une vision qui l'importune, ou Mre taire un bruit qui le choque; alors il murmure des mots inarticulés ; il parle de croches, d'arpèges , de pédales , de tierces , d'accompagnements faux , de quintes boiteuses , de trom-

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bones fêlés , de chanterelles qui se cassent ; puis , quand ce premier accès de délire est passé , ses membres s'affaissent , sa face devient pâle et sa peau moite, de grosses gouttes de sueur inondent son visage ; et alors il répète constamment en sanglotant : Oh ! si elle avait voulu! Je vous assure que cet homme est un très-beau sujet d*étude.

L'attention d'Alfred de FËstorade redoublait, et il s'y mêlait un air de certitude et de contrariété visible. Sans donner aucun signe d'émotion, madame de Vas Concellos s'était pourtant dressée tout entière sur son séant. Il ne restait plus dans le salon et près d'elle que sept ou huit de ces fidèles, de ces gens qui croient que l'assiduité tient lieu de vertu auprès des femmes, et que l'on emporte le royaume des cœurs comme celui du ciel, par la patience.

— N'avez-vous pas des antécédents sur cet homme? demanda madame de Vas Concellos.

A quelle cause attribue-t-on sa folie?

— - Je vais vous répéter, dit le docteur, sans vous les garantir, les bruits que j'ai recueillis. Cet homme était un pauvre employé, gagnant 1 ,200 francs par an ; artiste , du

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reste , et aimant passionnément la musique. Alfred de TËstorade fit un pas en arrière comme pour se retirer. Madame de Vas Gon** eellos lui fit signe de la main :

— Restez donc, monsieur, dit-elle; est-ce que le récit du docteur ne vous intéresse pas? Continuez, docteur, je vous prie.

Celui-ci reprit ainsi :

— Un jour il rencontra (c'est toujours la chronique que je vous rapporte ) une femme belle, et riche, et prodigue, une de ces femmes qui échauffent les imaginations, donnent l'essor à la pensée, lancent l'âme dans un monde d'illusions et de féeries.

— Est-ce un portrait que vous faites? dit Alfred en s'inclinant vers madame de Vas Concellos.

—'Continuez, docteur, interrompit celle-ci.

— Il devint amoureux de cette femme à en perdre la tète, à en devenir fou. Par une de ces combinaisons dont la physiologie médicale nous offre quelques exemples , sa passion musicale, qui jusqu'alors l'avait absorbé tout entier, se dédoubla; le musicien se mit à la suite de l'amoureux, l'art se convertit en amour ; cette femme devint pour lui la source

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de tous les bonheurs, de toutes les gloires, et aussi de toutes les impossibilités. Avec son amour, il se sentait tout prêt à devenir un grand artiste, à produire, à créer ; Tamour manquant, c'était fait de lui, son cerveau n'enfantait plus que le vide, il était annihilé, perclus, paralysé. Bu reste, madame, que cette disposition d'esprit ne passe pas à vos yeux pour un prodige, il est bien vrai que toutes les grandes passions ont en elles un principe d'action puissant qui déplace les facultés, les transforme, les rend fécondes de stériles qu'elles étaient, vivantes d'inertes. L'amour surtout, qui tient dans les passions la même place que la folie dans les maladies, possède au plus haut degré cette vitalité de second ordre, ce pouvoir de seconde création, qui métamorphose l'esprit, donne du ressort aux organisations débiles , de la chaleur aux organisations froides, et, pour ainsi dire, du soleil aux tempéraments glacés. Or, voici ce qui arriva. Celui dont je parle était, comme je vous l'ai dit, pauvre, et celle qu'il aimait était riche, recherchée, enviée detous. De lui à elle il y avait loin. Il lui vint alors une étrange idée. Vous dire comment elle lui-

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vint, je ne le sais, mais enfin la voici : il s'imagina de vouloir (ne pouvant espérer [dus) être aimé un jour , un seul jour , de cette femme ; il désira aussi être un seul jour millionnaire , quitte après à retomber dans le néant. Pour arriver à ce but, pour économiser les quatre ou cinq mille francs qu'il désirait afin de réaliser ses desseins, il se mit à copier de la musique dans une petite chsonbre obscure et froide, mangeant à peine^ ne dormant pas ; et j'ai entendu raconter sur les privations qu'il s'imposait des choses vraiment incroyables. Figurez-vous un homme de viitgtcinq ans s'obligeant à une séquestration complète, vivant comme un ermite des premiers temps du christianisme , et tout cela par amour.

— Oh! il est beau d'être aimée ainsi, interrompit madame de Vas Goncellos avec une émotion qu'elle ne déguisa pas ; la suite, docteur, la suite.

— Cet amour fut mal récompensé. Le pauvre diable avait pour ami un jeune homme 4u monde ; ce fut lui qui conduisit l'affaire : une fête fut organisée , la femme idolâtrée y assista, on la conduisit dans un magnifique

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château, rien ne fut épargné. Par les soins de l'ami officieux, le pauvre employé s'était transformé aux yeux de son idole en un homme puissamment riche ; et le soir on dit à la femme : Cet homme, qui se fait passer pour millionnaire, est tout simplement un misérable qui n'a qu'un jour à vous donner, et qui vous le paye. Eh bien, ce pauvre artiste ne savait rien , il était là tout entier à son amour, il voulait son jour de bonheur, c'est vrai, mais sans arrière-pensée, sans calcul, et le lendemain il était bien décidé à mourir. Or, celle qu'il aimait^ se croyant jouée, l'accabla de son mépris, et voilà pourquoi, dit-on^ il est devenu fou.

Madame de Vas Goncellos était toute droite, la poitrine gonflée , les yeux presque humides. De temps en temps , pendant que le docteur parlait , elle avait détourné son regard sur Alfred de l'Ëstorade , qui rougissait. Tous les auditeurs semblaient comprendre que, sous les apparences de cette scène , se cachait un sens secret et palpitant d'intérêt personnel.

— Docteur , dit madame de Vas Goncellos d'une voix tremblante, je ne vous demande

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fks le nom du fou , mais le nom du traître. Je n*ai pas besoin de connaître Tun pour le plaindre , mais j'ai besoin de connaître l'au* tre pour le mépriser.

On sent que cette question n'était pas firanche ; madame de Vas Goncdlos avait réponse à ce qu'elle désirait , mais elle voulait une injure flagrante, un scandale ; et d'une autre main que la sienne la marque lui pa* raissait plus flétrissante*

-T J'ignore les noms , dit le docteur.

— £n ce cas , dit madame de Vas Goncdlos , c'est donc à moi à ajouter une moralité à votre histoire. Le fourbe qui s'est joué de son ami , qui l'a attiré dans un guet-apens ,. qui l'a tué aux yeux de celle qu'il aimait , il est là dans ce salon , il vous écoute , et (m le nomme Alfred de l'Ëstorade.

Il se fit un mouvement parmi . tous les auditeurs. Alfred de l'Ëstorade devint pâle , et essaya de dissimuler sous un sourire le dépit qu'il dévorait. La scène était complète , rien n'y manquait; personne n'osa plus reprendre la parole , et tous les assistants disparurent un à on sans saluer Alfred de l'Ëstorade, qui les suivit quelque temps après. Le doc-

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