‹ Jacques Patru (volume 2)Chapitre 14 sur 39 · C.f£ HAISOIf BE BkfttÈ · texte numérisé non relu

C.f£ HAISOIf BE BkfttÈ

— Àînrf, c'est vous qu'il a aimée ; c'est à vous qu'a été dédiée cette fête dont je vous ai entretenue hier; c'est vous qui, par vos mépris, mérités ou non, avez amené sa folie à son dernier paroxysme.

— C'est moi, dit madame de Vas Concellos* Tenez, docteur, cette chose est sérieuse, sérieuse pour le malade dont la vie est peut-être en danger, et qui court risque de la perdre en recouvrant la raison ; sérieuse pour vous qui vous intéressez à lui , et qui d'ailleurs êtes honnête homme et que j'estime ; sérieuse pour moi, par des raisons que je ne vous dirai pas, certaine que vous les devinerez*

— Vous l'aimez donc? dit vivement le docteur*

— Peut-être, mais à coup sûr je donnerais ce que j'ai de plus cher an monde pour lui rendre la raison qu'il a perdue. Ainsi , docteur, si vous croyez que ma vue puisse lui être fatale, dites-le-moi, et je ne le verrai pas. Pensez-vous d'abord qu'il me reconnaisse? pensez-vous que le délire du cerveau n'amène pas à sa suite le trouble des facultés physiques? Son regard n'est-il pas altéré comme sa tête?

— Il vous reconnaîtra , madame. Seulement

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il y a là une question de temps. Peut-être sa reconnaissance ne durera-t-elle qu'une seconde ; peut-être durera-t-elle assez pour le tuer. Les conséquences de votre apparition ne me sont pas plus connues; seulement, dans Fétat où il est, il n'y a d'autre moyen de le sauver qu'une crise profonde. U lui faut une secousse pour le rendre à la raison ou pour l'anéantir. Ceci , madame, est au-dessus de toutes les prévisions humaines , c'est du hasard , c'est à pile ou face que nous allons jouer. Venez.

Le docteur la conduisit dans le jardin. Au bout d'une grande allée sablée et droite, s'élevait une espèce de bouquet d'arbres : c'était là où d'ordinaire se rendaient les fous à qui le docteur laissait la permission de se promener. En arrivant près de cette enceinte, le docteur prit madame de Vas Goncellos parla main . l'attira vers un arbre plus touffu que les autres ; et, écartant les branches qui gênaient leur vue, il lui dit :

— Regardez.

Bans une sorte de rotonde , autour d'une statue en plâtre, étaient groupés sept ou huit hommes presque tous jeunes, et dont l'aspect

UNE MAISON DB SAUTÉ. fOl

n^eût jamais fait soupçonner la folie ; Jacques Patra était au miUeu d'eux , sa baguette à la main. Les autres tenaient divers objets dont U eût été difficile de deviner Fusage : Fun avait des morceaux de bois effilés vers le bout qui! s'appliquait sur les lèvres comme un hautbois ; Fautre, assis sur un banc sur lequel il avait attaché son mouchoir, semblait racler du violon à l'aide d*une branche détachée d'un pin voisin; un troisième enflait les joues et soufflait dans sa main conune dans un trombone ou un cor anglais : chacun d'eux croyait évidemment faire sa partie dans un orchestre, et Jacques Patru semblait un maestro préludant à la conduite d'une ouverture , et exp^imentant ses exécutants.

— Voilà le concert qui va commencer, dit le docteur à madame de Vas Concellos.

£n effet, Jacques Patru se dressa sur ses pieds, passa la main dans ses cheveux, regarda tour à tour ceux qui Fentouraient , et avec la baguette donna le signal de l'attaque. Aussitôt ses compagnons se mirent en mouvement; il se fit un bruit étrange et confus , Fun raclait , Fautre soufflait, le troisième frappait du pied la terre, chacun faisait sa partie avec

19Î JACQCM PATRD.

le plus grand sérieux du inonde dans ce concert bouffon. Jacques Patru était en sueur^ comme si le feu du g^ie l'eût animé. De temps en temps il faisait un mouvement de l'avant-bras pour ralentir ou pour presser la mesure. Madame de Vas Goncellos assistait à cet étrange spectacle avec une émotion crois^ santé. Elle détaillait les traits de Jacques Patru avec une sorte d'avidité; elle contemplait cette maigreur de la face, cette lueur fauve des yeux, ces rides précoces qui accu-> saient bien des luttes intérieures , bien de& souffirances dévorées, et avec une amertume qui n'était peut-être pas exempte d'orgueil (car à quel sentiment humain l'orgueil ne se mèle-t-il pas?) elle se disait : C'est moi qui ai fait tout cela ! Tout à coup le docteur se mit à frapper des mains fortement comme un homme qui assiste à la représentation d'un excellent concert. Les exécutants se dressèrent en même temps, et portèrent les regards autour d'eux d'un air effrayé :

— Bravo! bravo! s'écria Jacques Patru, parfaitement exécuté ; vous voyez bien que le public applaudit ! Oh ! si elle était là, eUe / si elle assistait à mon triomphe, si elle pou--

UNE SAISOIf DB SANTÉ. 193

vait partager ma gloire , peutétre serait-elle heureuse, heureuse et fière, car enfin je suis un grand artiste , moi ! et une femme peut m*aimer sans rougir.

— Venez, madame, dit le docteur, il est temps.

£t, écartant le feuillage, ils se trouvèrent tous deux dans la rotonde. Tous les fous s'enfuirent à leur aspect comme une bande d'oiseaux effarouchés. Un seul resta , c'était Jacques Patru. Il regarda d'abord le docteur d'un aîr indécis et troublé , comme un homme qu'on vient d'arracher à une occupation chérie. Tout à coup son regard s'arrêta sur madame de Vas Concellos ; il poussa un cri et tomba. Le docteur se précipita vers lui, et lui appliqua sa main sur le cœur pour en signaler les battements.

— Nous l'avons tué, dit madame de Vas Concellos tremblante.

— Pas encore, dit le docteur ; mais j'ai peur qu'il ne survive pas à ce dernier coup.

— Au nom du ciel, docteur, sauvez-le, reprit madame de Vas Concellos au comble de rémotion. Si vous le sauvez pour aujourd'hui, je me charge de le guérir.

104 JACQUES FATRU.

A l'aide d*un domestique, le docteur transporta Jacques Patru dans la chambre qu*il occupait, et lui pratiqua une saignée abondante. C'était madame de Vas Goncellos ellemême qui l'assistait. Le malade reprit peu à peu l'usage de ses sens, et donna des signes dévie; seulement ses yeux étaient hagards, il poussait de temps en temps des exclamations inintelligibles, une fièvre cérébrale très-intense s'était déclarée. Au bout d'une heure à peu près de soubresauts fébriles et de murmures étouffés, l'affaiblissement de la saignée amena le sommeil. Le docteur et madame de Vas Goncellos restèrent auprès de lui en silence , tous deux inquiets et tristes.

— Docteur, dit à la fin madame de Vas Goncellos à voix basse, qu'en pensez-vous, la main sur la conscience?

— Je pense, répondît le docteur, que Dieu peut le sauver, s'il le veut; mais , excepté lui, personne ne le pourra.

— Ainsi vous êtes convaincu que la médecine est Impuissante dans un cas pareil.

— Oui, dit le docteur, voyez : voilà la face qui se décolore, le sang qui se porte de nouveau au cerveau, les tempes se gonflent; il

UNI MAISON DB SANTt. 195

fant encore une saignée , et , après cette seconde saignée, je ne réponds de rien. Seulement il mourra plus doucement d'épuisement que d'apoplexie.

— Essayez encore, dit madame de Vas ConceUos suppliante.

Une seconde saignée fut pratiquée, et Jacques Patru s'y prêta sans bouger : c'était un corps inerte, qui n'avait plus même la puissance du délire.

— Écoutez maintenant, docteur, reprit madame de Vas Concellos , vous m'affirmes que la médecine est impuissante pour le sauver. Ainsi la demande que je vais vous faire ne peut pas entraîner des conséquences plus graves que celles que nous avons à craindre* J'aime cet homme, docteur; s'il doit mourir, je veux lui donner jusqu'à la fin des soins qu'il ne reconnaîtra sans doute pas. Cet homme est devenu ma propriété par le mal que je lui ai fait ; je le réclame. Bans une heure , je reviendrai ici , je l'emmènerai avec moi et je le conduirai où bon me semblera. S'il passe cette nuit, je passerai la nuit à ses côtés , je serai sa garde-malade ; je l'ensevelirai s'il meurt ; s'il vit, je tâcherai de lui rendre la vie douce

190 LE BIACBLBT.

et de lai donner du bonheur en échangé de l'amour qu'il m'a voué. Je n'ai pas besoin de vous dire que je compte sur vos conseils, sur vos lumières pour le sauver ; vous emploierez tout ce que la science vous a enseigné , moi tout ce que le cœur me dictera. Croyez-vous, docteur, que ma demande ne soit pas indiscrète? Croyez-vous qu'une pareille concession de votre part ne vous compromettra pas? Dites, docteur, mais dites donc?

— Revenez dans une heure , répondit le docteur qui, pendant ce temps, avait tenu les yeux sur le malade, épiant son souffle, étudiant les lignes de sa figure.

Au bout d'une heure, une voiture s'arrêta à la porte. Madame de Vas Concellos en descendit, et trouva le docteur dans la cour; il avait la figure grave et les yeux secs :

— £hbien?dit<elle.

L'aIïONII!.

Le récit qu'on vient de lire, lait en cliaise de poste par Alfred de TEstorade au comte de Tamy, avait duré jusqu'au soir. On comprend maintenant pourquoi nous n'avons pas dû le conter en les mêmes termes qu'Alfred de l'Estorade l'avait conté à son compagnon de voyage. Le diplomate, en effet, avait parlé comme de moins habiles que lui eussent parlé en pareille occurrence, fort bien d'eux, fort

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mal des autres. Il avait falsifié les feits à son avantage, présenté madame de Vas Concellos comme une énigme commune, Jacques Patni comme un fou ordinaire, et s'était donné à lui-même un rôle de rotfé de bon ton. Nous devons dire cependant, et peut-être pour nous excuser d'une bizarrerie, qu'Alfred de l'Estorade suspendît son long récit, comme nous l'avons suspendu nous-mêmes sur cette interrogation : £h bien ? Une pareille suspension substituée au lieu et place d'un dénoûment était de nature à exciter la curiosité et l'étonnement du comte de Temy, qui s'était montré auditeur si bénévole.

— £h quoi ! dit-il au narrateur, es1>ce ainsi que finit l'histoire?

— Pour moi, oui, répondit l'Estorade; comme toi, j'en suis resté à un point d'interrc^tion, et mon esprit flotte entre deux solutions contradictoires. D'une part, le docteur de qui je tiens tous les détails que ta viensd'entendrem'a affirmé que Jacques Patra était mort , et que madame de Vas (k)ncellos , à son retour, au lieu d'un amant qu'elle cherchait, n'avait trouvé qu'un cadavre. Mais d'autre part, le docteur ne m'a pas affirmé

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cette nouvelle avec cet accent énergique qui caractérise la vérité, et depuis, voici ce qui m'est revenu. On affirme que Jacques vit encore , et que sa mort n'est qu'un mensonge convenu entre le docteur et madame de Vas Goncellos ; on prétend aussi que Jacques n'est plus fou, et qu'il est aimé; on prétend enfin qu'il y a quinze jours madame de Vas Goncellos et lui sont partis ensemble pour Saint- Pétersbourg.

— Prodigieux ! dit le comte de Terny ; et voilà ton voyage expliqué. Tu cours après les fugitifs , comme Gassandre après Arlequin et Golombine ; il ne te manque qu'un menton de galoche , une perruque grise et une canne à bec de corbîn pour rendre la comparaison complète.

Ge qu'Alfred de rastorade ignore , nous le savons , et nous allons vous le dire ; la vérité qu'il cherche , la voici : voici ce qui s'est passé en réalité. Lorsque madame de Vas Goncellos revintàla maison de santé, le docteur ne conservait plus d'espérance ; Jacques était étendu sur son lit, sans connaissance et sans mouvement ; de. temps en temps seulement un fris* son facial, une légère convulsion de la bouche»

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no gonflement des artères qni imjetaH , snr le front et à Tan^e des yeux^ un rdlet rouge pâle , aussitôt évanoui qu'aperçu , accusaient les derniers efforts de l'instinct vital qui se débattait <X)nlre les étreintes de la iB<nt4 Sa %ure, blioiche et maigre, se prêtait à toutes les combinaisons de l'ombre et de la lumière , se détadiait comme un buste de marbre blanc sous un rayon du soi«iI, et ressemblait à une de ces tètes de moine du moyen âge endormi dans la contemplation. Ck)nduite par le docteur , lorsque madame de Vas Goncellos aperçut cette tète que tant de souffrances endurées à cause d'elle avaient bouleversée , quand elle vit ces cbevenx sans mouvement , adhérents au front , ces yeux fermés et recouverts de leurs cils comme d'un linceul , ces lèvres serrées et froides, oe front vaste H haut où semblait se dérouler vok monde d'espéranees évanouies, de pensées éteintes , d'illusions mortes ; par une de ces révolutions qui sont assez ordinaires aux lemmes , elle s'éleva tout d'un coup et avec une ardeur héroïque au niveau de ce ma- ]^ifique drame dont elle était le prétexte : *onte la vie de cet homme , résumée dans son

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amour et dans son génie, lui apparut ce qu'elle était réellement. Et quel orgueil de femme n'eût pas été flatté de tant de dévouement , de tant de passion , de tant de folie? Or, l'orgueil rend les femmes héroïques ; il semble qu'elles souffrent quand un homme les dépasse, et qu'elles lui envient ces palmes du martyre pour lesquelles elles se sentent faites ; elles se grandissent pour atteindre à cet idéal d'amour dont le germe fleurit dans leur àme ; c'est une lutte qu'elles engagent , et elles s'y jettent avec toute l'énergie , tout l'entraînement , toute la dévorante activité qu'elles ont coutume d'apporter dans toutes les luttes qui tiennent essentiellement aux principes de leur organisation nerveuse.

Le docteur avait raconté à madame de Vas Goncellos Thistoire de Jacques Patru , cette magnifique illusion d'un homme qui , naïvement , saintement , avec la foi d'un enfant à qui sa mère a promis une des étoiles du ciel , avait enduré pendant un an toutes les privations, dans l'espérance d'une journée, d'une seule journée de bonheur. Le mystificateur qu'Alfred de l'Ëstorade avait présenté aux

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yeux de madame de Vas Goncellos en la personne de Jacques Patru , laissait dorénavant la place à une de ces sublimes personnifications de la persévérance et de la folie artistiques que les femmes aiment tant ; et cette disposition que nous attribuons aux esprits féminins est si vraie , que parmi les plus nobles et les plus hautes dames , il n'y en a pas une qui du fond du cœur n'envie , en lisant les journaux, le sort de ces petites filles qui se font assez aimer pour pousser leur amant au suicide. Après le bonheur de faire vivre celui qu'elles préfèrent, il n'y a rien de plus doux pour les femmes que la douleur de le tuer. Madame de Vas Goncellos obéissait à cette loi du cœur, à cette fatalité de l'imagination, dogme aussi réel et mille fois plus entraînant que le dogme de la fatalité matérielle. Nous l'avons admirée sur son piédestal , froide et digne au milieu des hommages et des adulations , jetant l'or au hasard avec la prodigalité d'un Nabab, enveloppée dans son auréole d'oif;ueil et de beauté, et dominant les cœurs sans chercher à se les attacher, comme toutes les royautés puissantes et sûres d'elle-même. Tout à coup, elle se dépouilla de son passé ,

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oublia ses souvenirs, raya ses jours écoulés , et de ces pages bigarrées où elle ayait écrit tant de triomphes , tant de plaisirs , tant d'extravagances mystérieuses, elle se composa une seule page, nette et blanche conune la robe d'une première communiante ; elle était prête à recommencer son existence : ainsi que toutes les femmes qui font leur premier roman , madame de Vas Goncellos fit le sien magnifique. Jusque-là elle avait vécu à la manière des polypes qui se teignent de toutes les couleurs du soleil et des eaux , et empruntent à des corps étrangers leur vie et leur lumière ; son cœur, conune un tabernacle impénétrable ; ne s'était jamais ouvert ; elle s'était contentée de voir brûler l'encens devant elle , en en aspirant les parfums avec la nonchalance d'une divinité blasée sur les jouissances et les attributs de son r61e. Mais voici qu'un événement inouï avait brisé cette enveloppe de superbe insouciance et d'orgueilleux stoïcisme ; elle n'avait jamais prévu un amour comme celui de Jacques; son imagination se trouvait dépassée , et par cela même elle se sentait domptée. Ajoutez à cela que cet homme singulier , ce pauvre musi-

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cien, ce sublime amoureux, ce don Quichotte mélancolique et sérieux était là gisant sur un lit de mort , les yeux éteints , et prêt à rendre rame. S*il avait été vivant, agissant, parlant , peut--étre madame de Vas Concellos aurait-elle échappé , après quelques instants de combat , à sa dévorante ambition d'aimer, à ses désirs de lutter en folie, en dévouement, en héroïsme avec cet honune héroïque et dévoué ; mais aux charmes irritants de Flmprévu se joignait le sentiment de Fimpossible, et l'impossible est pour les femmes une montagne aride et caillouteuse à sa base , mais couverte de fleurs au sommet , qu'elles brûlent de gravir au risque de se déchirer les pieds; c'est une montagne semblable à cette montagne d'aimant dont parle Sindbad le marin , et qui attirait à elle les plus gros vaisseaux à dix lieues en mer.

Le docteur considérait Jacques Patru comme mort ; madame de Vas Concellos de^ meura longtemps silencieuse, mais silencieuse seulement des lèvres. Dans son cœur elle formulait les invocations les plus ardentes et les plus impérieuses pour le rappeler à la vie qui lui échappait.

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Non , se disait-elle , sa destinée n'est pas finie ; il est impossible que la chaîne qui nous unit soit brisée au premier anneau ; je ne dois pas vivre avecTidée qu'un homme m'a aimée plus qu'il n'est donné aux hommes de le concevoir, et que je ne lui aurai pas rendu tout son amour, que je ne l'aurai pas égalé, que je ne l'aurai pas vaincu. J'ai une dette sacrée à acquitter , et je ne ppurrais acquitter ma dette ! Cela n'est pas juste, cela ne sera pas !

Ainsi elle parlait intérieurement, ainsi elle rassemblait toutes ses volontés en bloc, comme si elle eût connu les lois de ce fluide magnétique qui commande impérieusement aux organes humains,et qui un jour peut-être triomphera de la mort même.

Puis, par une transition assez commune, elle redevint femme comme les autres, c'est-' à-dire, souple, suppliante, caressante, des larmes dans les yeux , et des tremblements dans la voi^i^, comme si désespérant de soumettre la mort elle eût voulu la sédjuire; elle s'agenouilla devant le lit du malade, prit sa main dans la sienne, la baigna de ses pleurs, la posa sur sa poitrine, cherchant à lui communiquer la chaleur de son cœur. Jacques ne fit pas un

mouvement, ne donna aucun signe de vie: quand madame de Vas Goncellos laissait aller la main de Jacques, elle retombait inerte, et le visage de celle-ci se crispait alors douloureusement. Gomment exprimer à la fois tous les sentiments que nous avons décrits, et l'emportement de la reine qui s'indigne de voir pour la première fois ses ordres méprisés, et la colère de l'enfant gâté qui s'étonne qu'on ose résister à ses caprices , et l'impatience d'une femme belle et savante qui, après avoir prodigué toutes les séductions de sa beauté, tous les entraînements de son esprit , toutes les mollesses de son regard , tous les enivrements de sa voix, trouve devant elle un visage inflexible qui semble lui dire : Je ne veux pas devons?

— Docteur, demanda-t-elle en se relevant, tout est-il donc fini? N'avons-nous plus d'espoir ! Mais qu'est-ce donc que votre science , docteur? Vous me regardez faire, vous me voyez pleurante, retenant des mains et du cœur cette belle et noble vie qui menace de s'éteindre , essayant de raviver de mon souffle ce flambeau qui s'est consumé pour moi, et vous restez là immobile comme une statue sur un tombeau.

Tous devez connaître les moyens de sauver cet homme, docteur, il y en a, j'en suis sûre ; et s'il n'y en a pas , inventez-en , docteur , je veux , je veux , je veux qu'il vive.

Elle avait articulé trois fois ce mot: je veux, avec un accent différent, la dernière fois sa voix se brisa au milieu des sanglots.

— La science est impuissante , dit le docteur d'une voix grave ; entre lui et la mort il n'y a plus que l'espace qui sépare une orange de son écorce ; il ne souffirepluset la cessation des souffrances est la mort même.

— Il faut pourtant le sauver, dit madame de Vas Goncellos ; il le faut, je le sauverai moi.

Et avec une fougue incroyable, une ardeur que les paroles manquent pour exprimer, elle précipita son visage sur le visage du moribond, ses lèvres se promenèrent brûlantes sur ses yeux, sur sa bouche , sur son front : quelquefois elle interrompait ses baisers pour souCQer à travers les cheveux de Jacques les moiteurs de sa chaude haleine ; puis roulait de nouveau ce torrent de baisers fanatiques , délirants, pénétrants et doux à la fois, acres et caressants, ardents jusqu'au délire, et dés-

208 JACQUfiS PATRU.

espérés j«isqti'à la rage. Soit illusÎMi, sdit que ses chaudes caresses cent fois répétées eussent en' effet rappelé un reste de vie dans la poi> trine du malade , elle crut sentir un souffle doux et froid qui répondait à son souffle ; elle se releva brusquement, et étreignant vivement la main du docteur.:

— Docteur, dit-elle, il respire, il souffre, il vit; je savais bien, moi, que je le sauverais.

— Pas de fausses espérances, dit le docteur toujours impassible ; ce souffle que vous venez de recueillir, c'est la transition de la vie à la mort, c'est le dernier soupir de Fàme avant de monter au ciel; n'espérez pas.

Malgré les douloureuses affirmations du docteur, le corps de Jacques, sans faire encore aucun mouvement distinct , parut reprendre un peu d'élasticité , sa pâleur cadavéreuse fit place à une teinte rose qui fit saillir les veines; puis peu à peu la face se colora plus vivement , la nuance générale devint violacée, les lèvres s'empourprèrent, les muscles suivir^t ce mouvement de progression et se gonflèrent visiblement. Le docteur suivait de l'œil tous ces symptômes avec l'anxiété sagace d'un maître de la science; les méplats des

L*AGOIfIE. 309

yeux et de la bouche s'allumèrent comme des charbons, et enfin une vapeur rouge et sanguinolente sembla envelopper cette tète de malade comme d'une auréole.

— Voyez , voyez, disait madame de Vas Concellos , c'est l'espoir, c'est la vie , c'est le bonheur!

Le docteur hochait la tète en silence.

Tout à coup Jacques Patru. fit un brusque mouvement du cou, et ouvrit fixement les yeux qui tombèrent à plomb sur la figure palpitante d'avidité de la belle dame ( ainsi que Jacques rappelait autrefois) ; en même temps ses lèvres s'entr'ouvrirent et montrèrent deux rangées do dents blanches étrmtement serrées ; pois les vaisseaux du cou se gonflèrent, oK eùl vu distinctement le sang courir à flots pressés dans les veines , combler les artères et se croiser en tous sens comme les fils capricieux d'une trame empourprée.

— Voyez, dit encore madame de Vas Concellos au comble de la joie.

— C'est l'hémorragie, dit le docteur avec un peu plus d'émotion qu'il n'en avait montré jusque-là. Retirez-vous, l'amour a fait sa part, c'est maintenant à la science de faire la sienne.

940 JACQDB8 PATED.

La tète de Jacques Patru était retombée sur Foreiller, des gouttes de sueur ruisselaient de soD front, et ses cheveux moites et hérissés semblaient avoir reconquis le mouvement; ses longs cils abaissés de nouveau s'agitaient, et de sa poitrine s'échappaient des soupirs convulsifs, produit de l'oppression, et semblables à ceux d'un prisonnier qui aspire à briser les barreaux de sa cellule ; l'apoplexie était imminente ; sur l'emploi d'une seconde reposait la vie ou la mort de l'artiste.

Madame de Vas Goncellos regarda une dernière fois cet homme qu'elle venait de disputer à la tombe de toute la force de sa volonté, et comme le docteur réitérait son injonction d'une voix plus impérieuse , elle se retira en jetant à celui-ci quelques mots d'une voix où perçaient les délices du paradis à travers les angoisses de l'enfer :

— Sauvez-le-moi! docteur.

L'émniTK.

Avec le secours d'un aide attaché à la maison de santé, et de toute nécessité dans les opérations chirurgicales, le docteur pratiqua une abondante saignée. Les vaisseaux engorgés se dégorgèrent, les artères et les veines reprirent leur mouvement régulier. Le soir même, à la suite de l'abattement causé par la disette de sang, Jacques PaUni goûta un sommeil tranquille. Le lendemain et les jours

313 JACQUES PATBU.

suivants Fatonie continua : cependant le regard était encore fixe, les yeux tirés et caves. De temps en temps Fartiste agitait son bras en sens divers comme s'il eût marqué la mesure, et au bout d'une ou deux minutes le bras retombait d'épuisement et de fatigue. Malgré la résistance de madame de Vas Goncelles, le docteur refusa positivement de lui laisser voir son malade, ainsi qu'elle l'appelait : pour justifier sa rigueur, les bonnes raisons ne lui manquaient pas. Madame de Vas Goncellosiie se rappelait-elle plus que la crise à laquelle Jacqiie» venait d'échapper par miracle, avait été causée par son aspect inattendu? n'y avait-il pas lieu de craindre que la même cause n'amenât les mêmes résultats? d'ailleurs le malade avait échappé à la mort, mais ce n'était pas assez, rien ne prouvait encore que la raison lui fût revenue; sa figure annonçait toujours la même mobilité dans les idées, le même vague qui caractérise les monomanies. Le docteur voulait sauver l'arlisfe, et poor arriver à nae gaérison complète , il Mlait un régime doui, suivi , contenu , sans fotîgue et sans secousses. Madame de Vas Concellos se paya de ces raisons, elle se contât»

d*envoyer tous les jours un domestique demander au docteur des nouvelles de son malade, et de lui faire passer ces mille douceurs, ces chatteries que l'imagination des femmes excelle à deviner : des sirops rafraîchissants, des quartiers d'orangé confits , des pralines vanillées, tout ce que l'industrie des confiseurs met à la disposition des enfants et des amoureux.

Chaque jour le docteur envoyait à madame de Vas Concellos , en échange de ces prodigalités féminines , un bulletin détaillé sur la santé de Jacques ; le malade avait bien dormi, ou son sommeil s'était ressenti d'un reste d'irritation dans les organes pulmonaires ; sa respiration se montrait plus libre , ou l'oppression de la poitrine continuait à l'embarrasser; son pouls battait régulièrement ou trop fort ; sa tète était trop froide ou trop brûlante. Selon les espérances ou les craintes que ce bulletin lui causait , madame de Vas Concellos se laissait emporter à ces douces chimères qui s'étaient maintenant enracinées dans son cœur; ou à ce désespoir violent qui résulte pour une pareille femme de sa lutte entre le vouloir et le pouvoir , entre le désir

3U JACQUES PATBU.

acéré, violent, aigu, et les obstacles matériels qui s'opposent à la réalisation immédiate de ce désir.

Cependant les forces revenaient peu à peu au malade , et, chose plus encourageante, sa raison paraissait calme et lucide , il parlait peu, mais d'une voix douce , et obéissait aux. prescriptions du docteur avec la docilité d'un enfant. Un jour le docteur lui demanda comment il se trouvait , il répondit que jamais la vie ne lui avait paru si douce et si légère à supporter ; que pourtant il se sentait encore devant les yeux un nuage qui Fempèchait de distinguer clairement les objets , mais que , ce nuage disparu, et cela devait arriver bientôt , il entrerait en pleine jouissance de la vie. Aux moments où le docteur le laissait seul , il restait assis tranquillement , la tète penchée dans l'attitude de la méditation ; ce tic même , qui consistait à marquer la mesure avec la main , se reproduisait plus rarement. Du reste , de madame de Vas Concellos , pas un mot ; jamais il ne demanda au docteur quelle était cette femme qui lui avait apparu dans le jardin et pendant sa maladie ; probablement il ne se rappelait rien, seule-

L'tHBIITI. 915

ment ce nuage qu*il disait avoir devant les yeux indiquait qu*ii avait un sentiment confus de ce qui s*était passé , sentiment impuissant , mélangé comme les impressions d'un songe effacé par le réveil.

Le docteur ne lui avait pas encore accordé la permission de descendre au jardin. Avec la sûreté de son jugement fondé sur de nombreuses observations , il comprenait que les maladies du cerveau sont unies entre elles par un fluide magnétique particulier , et que le frottement de «Fune agit nécessairement sur Tautre ; Jacques servait lui-même de preuve de cette incontestable vérité. Il en est des fous comme des hommes raisonnables : chez ceux-ci la volonté la plus ferme domine la volonté chancelante ; chez ceux-là , la monomanie la plus intense , la plus fixe , la plus continue , rattache à elle, accapare et absorbe les autres monomanies. Jacques avait obtenu sur ses compagnons cette influence de la force sur la faiblesse , de l'opiniâtreté sur Findécision. Parmi les malades confiés au docteur , il y en avait de toute nature ; à eux tous ils formaient un spécimen complet de la folie dans ses nuances les plus varices , dans

s 16 JAGQCES PATRU.

ses écarts les plus inabordables à Tanalyse. Celui-là, fou par amour, adressait continuellement ses vœux et ses adorations à une étoile qu'il reconnaissait entre toutes , et lui assignait des rendez-vous auxquels la bienaimée céleste ne venait jamais. Celui-ci , fou par ambition , se disait roi de France , il portait un diadème de papier doré , et se drapait dans un tablier volé à la cuisine de la maison de santé , comme dans la pourpre d'un manteau royal. L'un montait à cheval sur un bâton , et faisait à travers le jardin des courses au clocher dont il se décernait lui-même le prix : dans cette maison de fous, le jockeyclub avait son représentant. L'autre commandait des armées, réduisait en poudre d'innombrables ennemis , et dans sa rage déchiquetait à grands coups de bâton les bouleaux qu'il prenait pour des Autrichiens. Mais quand Jacques paraissait, toutes ces folies si diverses abdiquaient au profit de la sienne ; lorsqu'il se posait au milieu de ses compagnons , le bâton de chef d'orchestre à la main , tous se rangeaient sous sa domination : l'amoureux de l'étoile soufflait dans un morceau de .bois représentant une clarinette ,

le cavalier agitait un licou de cheval garni de ses grelots en guise de pavillon chinois , le peiTÎep raclait du violon, le roi de France battait la grosse caisse, tous les titres étaient abolis , toutes les distinctions effacées, toutes les nuances se confondaient , il n'y avait plus qu'une troupe de musiciens et un chef d'orchestre qui commandait despotiquement :

Chose extraordinaire , lés fous du docteur be perdirent pas même la mémoire , ainsi qu'on aurait pu le supposer ; pendant la maladie de Jacques Patru ils venaient tous les jours à la même heure au lieu ordinaire de leur réunion , armés de leurs instruments , et attendaient quelque temps en se demandant entre eux où était le chef d'orchestre , et si ce jour-là il n'y aurait pas concert ; puis après quelque temps d'attente, et n'étant plus sous l'influence supérieure qui généralisait leur folie , ils rentraient en possession de leur individualité et reprenaient leurs habitudes personnelles ; au despotime avait succédé l'anarchie. Le roi de France se drapait plus orgueilleusement que jamais dans son tablier , l'amoureux faisait des vers pour son

JACQUES patuc. 1. 19

étoile , tous jetaient là leurs instruments et redevenaient fous à leur compte , c'est-à-dire obéissant aux inspirations spéciales de leur esprit en démence. Mais le lendemain, à la même heure , ils revenaient encore au même endroit , et toujours leur impatience perçait dans cette question sans cesse répétée : Où est donc le chef d'orchestre? ils le demandèrent plusieurs fois au docteur , qui , selon le genre du malade, échappait à leurs instances par des réponses évasives ; mais les fous ne se lassaient pas ; à la fin cette impatience prit un caractère de violence véri table.

Un jour, à l'heure du concert, le roi de France accusa le docteur de leur avoir enlevé leur chef d'orchestre, et déclara qu'il le ferait juger par une cour martiale, pour lui apprendre à se moquer de Sa Majesté ; cette assertion trouva de nombreux partisans , des murmures on passa aux cris et aux imprécations les plus véhémentes : le docteur était un traître, un scélérat , il avait mis le chef d'orchestre en prison , il l'avait assassiné peut-être ; les peines les plus sévères étaient encore trop douces pour lui. Le chevalier proposa de le

L'ÉMEUTE. 8t9

lancer sar un cheval sauvage à travers un désert peuplé de loups, comme Mazeppa. Le roi de France voulait qu*on le mît à la question et qu'il fût écartelé, et ses cendres jetées au vent comme coupable du crime de lèsemajesté. L'amoureux suppliait son étoile de détacher un des rayons de sa couronne pour le réduire en cendres. Il y en avait un qui se prétendait Jiipiter, et qui dit : Je le foudroierai ; mais un autre qui se croyait très-sérieusement le pape, prétendit que Jupiter était un imposteur, et qu'il n'y avait d'autre dieu que Dieu représenté ici-bas par le successeur de saint Pierre. Donc on n'était pas bien d'accord sur la vengeance à exercer contre le docteur, et peut-être l'ensemble de leurs volontés auraiMl été détruit par la divergence des moyens. Jupiter, en effet, commençait à regarder de travers le pape qui l'écrasait sous sa bénédiction ; le roi de France pariait de sujets désobéissants et les menaçait de sa Bastille ; le coureur au clocher avait enfourché son bâton , et le caressait de la main en disant d'une voix emphatique : Regardez, messieurs, comme son cou est nerveux, comme sa croupe est fîère, comme toute la membrure

SiO JAGQVSS riTHU.

est solide et vigoureusement agencée; c'est un Anglais , messieurs, pur sang, il a gapé le prix aux courses de Newmarket; et en même temps , pour donner la preuve de ce qu'il avançait , il faisait un tour au trot en criant : Hup ! hup ! nous allons franchir le saut du loup.

Il y avait donc lieu de croire que cette émeute du jour, dirigée contre l6 docteur, ne produirait aucun résultat , et que toutes ces colères, accumulées un instant sur un seul point, s'éparpilleraient bientôt au gré du caprice de chacun, lorsque le guerrier (un capitaine retraité) vint rallier toutes les colères qui commençaient à dévier de leur route, réconforte!^ les passions qui s'évaporaient comme le jet d'eau d'une cascade , qui , ne formant qu'un faisceau compacte à sa base, sie rompt à son sommet et retombe en une pluie de gouttelettes détachées, d'étincelles humides, dérivant au gré du vent.

— Messieurs, dit-il d'up ton grave, vous avez raison , le docteur est un traître et un scélérat; où est notre chef d'orchestre? Si on le retient prisonnier, volons à sa défense ;,si, par excès de noirceur, on l'a assassiné, i)

nous feut une vengeance éclatante, je propose d'assiéger le château du docteur.

En disant ces mots, le capitaine brandissait un sabre de bois, entouré à son extrémité d*un chiffon écarlate qui figurait la poignée.

— A Fassaut ! ajouta-t-il du ton d'un paladin du Cirque-Olympique.

— A l'assaut ! crièrent les fous en se précipitant sans ordre vers la maison de santé.

Le capitaine haussa les épaules d'un air de mépris , et d'une voix impérieuse arrêta ses recrues indisciplinées.

— Halte! répétait-il furieusement, halte donc : voulez-vous aller à l'assaut comme un troupeau de moutons? croyez -vous qu'on prenne une place for4e comme on saute un fossé? halte, vous dis-je !

Les fous revinrent sur leurs pas.

— Vousn'entenclez rien, reprit le capitaine, aux opérations stratégiques. Où courez-vous ? Croyez-vous que des murs solidement bâtis et flanqués de bastions aillent s'écrouler au seul bruit de votre voix, ainsi qu'autrefois les murs de Jéricho?... Où sont vos armes? par quel côté faut-il prendre la place? Vous ne répondez pas,

233 JACQDXS PATRU.

— A Fassdut! répéta le cavalier eu faisant caracoler son bâton .

— Vous d*abord, monsieur, dit le capitaine, vous feriez mieux d'avoir votre bâton entre les mains qu'entre les jambes.

— A-t-on jamais vu un cavalier sans son cheval? répondit celui-ci en continuant à voltiger sur les ailes du corps de bataille.

— £n rang, dit le capitaine, formez-vos lignes; attention au commandement. Vous, monsieur le roi de France, pourquoi vous tenir ainsi les bras croisés dans l'attitude du factionnaire au repos?

— Je me demande, dit le roi de France d'un ton grave, s'il convient à ma position de faire partie d'une expédition armée. Souffrez que j'envoie un parlementaire au docteur ; on n'a jamais vu une nation marcher au coaihaX sans déclaration de guerre préalable.

Celui qui se croyait le pape paraissait aussi plongé dans de profondes réflexions; tout à coup , du ton d'un homme inspiré , il s'écria :

— Dieu a dit à ses apôtres : Vous êtes des ministres de paix; et à saint Pierre : Remettez votre épée dans le fourreau, car, je vous

L'ÉaiECTE. 335

le dis en vérité, quiconque se servira de Tépée périra par Fépée.

— Vous êtes deux fous , cria le capitaine. Vous, monsieur, ne vous souvient-ii plus que le roi saint Louis marchait à la tète de ses soldats contre les infidèles ? £t vous, monsieur, avez-vous oublié le saint évéque qui écrasa tant d'impériaux avec une massue, à la bataille de Bovines? prenez une massue, si vous avez horreur du sang.

Ces deux exemples cités à propos et avec tout l'entrain de l'éloquence militaire , c'està-dire d'une voix forte, emphatique et chevaleresque que relevait encore un certain mouvement de hanches particulier aux tambours majors, et à tous ceux qu'on appelle en ce monde des héros , parurent faire sur les deux retardataires une impression fort vive. Le roi de France cassa une longue baguette de houx au bout de laquelle il attacha son mou* choir taché de tabac, et baptisa le tout du titre d'oriflamme, en criant : Montjoîe et saint Denis! cri de ralliement des premiers barons chrétiens. Le pape s'arma de la tige desséchée d'un soleil qu'il balança autour de sa tête avec la dextérité d'un bàtonniste, en récitant le se--

9â4 JACQCB8 PATBII.

cond verset du psaume de David qui servait de cri de guerre aux Hébreux. L'amoureux tenait les yeux fixés au cie}, et semblait dédier à la dame de ses peqsées les immenses dangers qu'il allait braver. Tous enfin s'armèrent, qui 4'une chaise de jardin, qui d'un arrosoir, qui d'uue bêche, quelques-uns se contentant, par la seule puissance de la foi, de changer eu instruments de carnage les instruments de musique : ainsi le violon devenait une escQpette, la flûte une épée bien affilée, le pavillon chinois une hallebarde, }a grosse caisse un çauon.

Quand ils furent tous rangés sur é^eujL lignes , le capitaine brandissant toujours sou sabre de bois, et regardant son armée d'uu air solennel, leur adressa Ts^Uocution suivante, imitée des proclamations de l'empereur, qu'il avait servi autrefois et (|u'il remplaçait en ce moment.

— Soldats, dit-il, un intrigaut ^ violé la fois des traités, un traître s'est joué de sa parole, la France demande vengeance. Souvenez-vous que vous êtes les soldats d*Ârcole et de Lodi, que nous avons conquis l'Italie, et (]ue la victoire a fait avec nous le tour de ls|

L't«IDTE. 325

terre. Un jour, jeunes soldats , quand vous rentrerez dans vos foyers, on vous demandera des détails sur cette grande campagne que nous allons entreprendre, alors vous serez glorieux et fiers ; et quand on vous parlera de cette fameuse bataille sous les murs de... (il hésita c[uelque temps et passa outre ) vous répondrez avec orgueil : — J'y étais. . . .

Soldats, j'ai pour garantie de

nos succès futurs vos succès passés ; . . . . Soldats, vous êtes des braves... . . . . Soldats, je suis content de vous, . . . . Soldats!... Soldats!...

L'éloquence du capitaine était à bout , sa langue s'embarrassait, il avait épuisé tout son arsenal de lieux communs militaires et de charlatanisme impérial ; avec cette brusquerie qui caractérise la folie, il passa de son ton emphatique au ton le plus naturel, et ajouta :

— Enfin, n'importe!...

Ainsi harangués, les fous gardèrent le si^ lence. Au vrai, ils n'avalent rien entendu, tant chacun d'eux était occupé à enjoliver ses armes, et à leur donner ce caractère fantastique que les fous comme les enfiaints pré-> tent à tout ce qu'ils touohent.

t'90 JACQUES PATRU.

— Criez donc vive Fempereur ! reprit lo capitaine qui ne perdait pas son rôle de vue, et, depuis qu'il avait cessé de parler, prenait gravement des prises de tabac imaginaire dans la poche de son gilet vide.

— Criez vive le roi, dit le roi de France, ou je vous fais arrêter comme conspirateurs et rebelles.

— Qu*on fusille cet homme ! dît le capitaine en faisant le signe de mettre en joue.

La querelle menaçait de s'échauffer entre les deux antagonistes ; mais le pape, qui avait peur des disputes, et n'était pas fâché de glisser son orgueil entre deux orgueils rivaux, dit d'une voix véritablement papelarde :

— Il n'y a de puissance que celle de Dieu de qui relèvent les trônes, et du pape représentant de Dieu, de qui relèvent les peuples : criez vive le pape. — Ce mezzo-termine mit tout le monde d'accord , et tous crièrent : Vive le pape I

Le roi de France songeait sans doute qu'en sa qualité de fils aîné de l'Église, il ne pouvait désobéir à un pareil ordre ; l'empereur se souvenait que Pie VU l'avait sacré dans l'église de Notre-Dame de Paris.

L*tHEVTB. 2197

-- Guides , à vos places , cria le capitaine qui s'obstinait à faire de la stratégie dans le vide, et d'empereur redevenait chef de bataillon.

— Bataillon, par colonne en avant!

L'armée se mit en marche en poussant des

cris ; les uns agitaient leurs bâtons^ les autres faisaient mine de croiser la baïonnette; le pavillon chinois secouait les grelots de son licou. Pour un spectateur raisonnable , cette marche aurait équivalu au spectacle le plus grotesque, s'il eût pu se défaire de cette tristesse inhérente à l'homme qui contemple la dégradation de ses semblables. Ils arrivèrent ainsi devant la maison de santé près de la^ quelle s'étendait une assez vaste rotonde sablée et environnée d'arbustes de luxe tels qu'orangers, houcas, grenadiers. A cet aspect, les cris redoublèrent au point de devenir réellement effrayants. Les infirmiers sortirent sur le pas de la porte des bâtiments de service, et rentrèrent aussitôt épouvantés par les démonstrations menaçantes, des insurgés.

— Notre chef d'orchestre! répétaient les fous, nous le voulons, qu'on nous le rende.

Le docteur était en ce moment dans la

9S8 JACQUES PATRV.

chambre de Jacques Patru qui montrait toujours la même docilité, la même douceur, et déjeunait paisiblement sur une petite table où s'entremêlaient les envois de madame de Vas Goncellos, un vrai service de malade ordonné par une femme aimante ; car il n'y a que les femmes pour deviner les fantaisies d'un estomac faible , ces mille petits désirs d'un homme qui se reprend à la vie, et n^a pas encore le droit d'en abuser. Les femmes sont de sublimes gardes-malades^ quand elles aiment.

£n entendant ces cris discordants qui montaient jusqu'à lui , le docteur parut surpris ; et sur la figure de Patru passa une légère rougeur, semblable à celle d'une jeune fille qui , sans s'y attendre , se heurte au souvenir d'une impression de cœur.

Le docteur se leva et regarda à travers les carreaux ce qui se passait ; les insurgés l'aperçurent , et se mirent à crier plus fort que jamais :

— Notre chef d'orchestre, rendez-nous notre chef d'orchestre !

£n même temps et comme leurs armes étaient insuffisantes pour attaquer un homme

l'ÉflBtTE. »d

qui les attendait à un second étage , ils ramassèrent des pierres et les lancèrent contre les vitres au travers desquelles le docteur s'était montré ; plusieurs même se portèrent vers les différentes portes de la maison et essayèrent de les enfoncer à grands coups de bâton.

Le docteur , malgré son imperturbable sang-froid et la connaissance profonde des habitudes de ses malades , commençait à s'ef-^ frayer , moins encore pour lui que pour Jacques. Quel effet produirait une pareille scène sur l'organisation si faible de son malade? L'attitude de celui-ci le rassura ^ il était toujours assis , écoutant les cris du dehors sans s'émouvoir, et regardant avec la curiosité d'un enfant insoucieux du danger les cailloux qui ricochaient aux angles de la fenêtre. De temps en temps seulement, il écartait les mèches de ses longs cheveux, comme pour dégager son front du fardeau qui l'accablait , comme s'il eût cherché à ressaisir le fil d'une tradition interrompue , le tissu brisé de ses souvenirs*

— Le chef d'orchestre !... murmura-ML iDocteur ^ que veulent ces gens-là ?

!^30 JACQUES PATftU.

— Soyez tranquille , mon enfant , dit Je docteur en le repoussant doucement sur sa chaise, ces gens-là sont des fous , et vous êtes raisonnable^ vous. Restez ici, il n'y a pas de danger ^ et moi je vais dissiper ce rassemblement de furieux qui crient comme des énergumènes sous la fenêtre d'un malade.

Le docteur descendit , en effet , mais de moment en moment cette singulière émeute prenait un caractère plus alarmant : — A mort le docteur ! était devenu le cri général. Quelques-uns , avec cette ardeur qui ne connaît pas la valeur des obstacles , et cette force presque surhumaine que donne la folie , et qui parvient à son apogée dans les cas de fièvre chaude, s'étaient déjà élevés de dix pieds au-dessus du sol en s'accrochant , à l'aide de leurs ongles , aux moindres saillies du mur ^ en profitant de tous les accidents favorables, en montant les uns sur les autres, et sans discontinuer leurs cris : — Notre chef d'orchestre ! à mort le docteur ! Voici le moyen que le docteur employa pour détruire ce ras^ semblement tumultueux qui , jusque-là , n'était que tristement grotesque , mais qui pouvait devenir fatal d'un côté ou de l'autre*

L*i»BDTE. 331

Nous avons dit qu'il connaissait toutes les manies de ses malades, leurs habitudes, leurs tics , le degré de fureur qu'ils pouvaient atteindre ; ce fut sur cette certitude qu'il basa son plan de campagne. Il fit sortir par une porte de derrière quatre domestiques de la maison , en leur ordonnant d'user d'adresse et non de violence , attendu que la violence pourrait leur devenir fatale. Conformément aux instructions très^étaillées du docteur les quatre domestiques marchèrent avec précaution et dirigèrent leurs pas à travers les massifs et les allées les plus sinueuses du jardin , de manière à prendre en queue l'armée des insurgés. Quand ils furent à une petite distance , ils se séparèrent et marchèrent un à un par différents côtés. L'important était de ne pas être aperçu de la troupe entière , et de pouvoir dire à chaque fou en particulier ce que le docteur leur avait minutieusement prescrit.

Le premier s'avança vers le roi de France , qui d'abord parut fort irrité et ouvrit la bouche pour appeler ses compagnons.

— Silence! dit le domestique, la plus grande discrétion est nécessaire ; il y a dans

339 JACQDE8 PATftU.

votre palais un ambassadeur de Sa Majesté le roi de Prusse qui demande à èire présenté à Votre Majesté .

Ces mots produisirent sur le fou un effet magique ; en un instant sa figure , de frénétique qu'elle était , devint majestueuse et solennelle ; il enfonça de la main sur sa tête son diadème de papier doré et suivit sans murmure renvoyé de l'ambassadeur prussien.

Le second domestique s'adressa à l'amoureux y et lui dit tout simplement que sa bienaimée l'attendait dans sa chambre.

Le troisième dit au cavalier qu'on allait donner le signal de la course , et que pour y prendre part il fallait le suivre à l'instant même.

Le quatrième , après un grand nombre de marches et de contre-marches , parvint enfin à aborder le capitaine et lui annonça que les Autrichiens débouchaient par le ravin, et que la présence de l'empereur était nécessaire pour les repousser.

Il n'en fsdlut pas davantage. L'amoureux se sauva en remerciant sa chère étoile qui daignait enfin venir le visiter. Le cavalier enfonça ses éperons dans le ventre de son cheval

de bois , et disparut au galop. Le capitaine resta silencieux un moment, plaça devant son œil l'index et le pouce de sa main droite arrondie en forme de lorgnette , et dit : Cette armée est à nous. Puis il se dirigea les mains derrière le dos vers Fextrémité du jardin , par où débouchaient les Autrichiens.

Bientôt , à l'aide de cette ruse , si simple et pourtant si triomphante , la désertion devint complète. Le pape retournait à ses ouailles , Jupiter à son empyrée , chacun obéissait à sa folie personnelle , et c'est ainsi que le siège du château fut levé. £n remontant à la chambre de Jacques Patru , le docteur ne conservait plus qu'un sentiment de tristesse mêlé d'étonnement. Cet ensemble à un moment d(Miné entre gens si contrairement affectés , cette homogénéité de pensée et de volontés parmi vingt fous continuellement sous l'empire d'une obsession personnelle et différente, tontes ces extravagances du cerveau humain lésé , se confondant au moins pour un temps en une seule et même extravagance , cette folie synthétique enfin , quoique déjà soup* (;onnée en diverses occasions, lui semblait un phénomène digne de toutes les recherches de

374 JACQUES PATâU.

la science. Bans ce simple fait, n'y avait-il pas le germe d'un système entier qui aurait pour base la possibilité prouvée et certaine de dé> placer la folie , et au besoin de la confisquer?

Patru releva la tète et tourna les yeux vers la fenêtre que les insurgés avaient plutôt menacée qu'atteinte de leurs projectiles.

— Un chef d'orchestre! murmura-t-il, j'en ai connu un autrefois , un grand musicien, un habile harmoniste ; mais comment s'appelait-il, etqu'est-il devenu? je ne sais. (Passant la main dans ses cheveux. ) Il est mort ! . . . mais pourquoi?... (Après une pause.) Ils demandaient un chef d'orchestre tout à l'heure ; quels sont ces gens? Le docteur dit qu'ils sont fous : triste ! ... ah ! bien triste ! qu'est-ce que la folie, qu'est-ce que l'homme, qu'est-ce que cette pauvre machine qu'on nomme la cervelle humaine, et que le choc d'un caillou, le pli d'une rose , le souffle de la brise peut bouleverser de fond en comble?... Fou!... je ne le suis pas, moi ! ... et pourtant il me semble que quelque chose me manque : ma tète est comme vide , j'y fouille sans cesse et je n'y trouve rien. Qui suis-je? qui étais-je hier? on

L*lMEUTB, 285

dirait que je suis perdu, et que je ne peux pas me retrouver.

Ici Patru fit un assez long silence , pressa de nouveau son front entre ses deux mains comme pour en faire jaillir une idée lucide , un sentiment d'instinct ; puis il reprit de nouveau :

— Un chef d'orchestre ! . . .

n s'arrêta longtemps sur ce mot , puis peu à peu sa figure s*éclalra, ses yeux brillèrent, non pas de cette clarté splendide qui exprime la raison dans sa plénitude, mais de cette lueur fauve et vacillante qui indique les égarements de l'esprit aux prises avec une conviction mensongère : lueur de feu follet.

— Un chef d'orchestre! s'écria-t-il d'une voix claire et retentissante : mais c'est moi , c'est moi qui suis chef d'orchestre, c'est moi qu'ils demandaient.

£n ce moment il aperçut le docteur, et s'avançant vers lui :

— Docteur, lui diMl , ces gens de tout à l'heure ne sont pas des fous , ce sont mes musiciens, amenez-les-moi. Vite, docteur, vite; je veux leur faire exécuter une symphonie vraiment diabolique; vous verrez, docteur.

986 JACQOIS PATRC

tout ce que rhomme peut soufiiîr dans cette vie et dans Fautre, je Fai traduit en musique ; j'ai mis mon âme à nu, j'en ai extrait toutes les amertumes, toutes les colères, tous les désenchantements ; vous verrez, dans ma symphonie les larmes seront visibles, les gémissements palpables, j'épouvanterai tous les auditeurs, je les transporterai , ce sera beau , beau et terrible comme le Dies ihede Mozart ! Donnezmoi mes musiciens, docteur.

Il tendait la main comme si le docteur eût pu y déposer un orchestre complet. Le docteur eut besoin de toute sa raison et de toute sa force pour distraire le malade de cette fantaisie qui le dominait acre el impérieuse. A la fin, moitié par persuasion, moitié par autorité, il le mit au lit. Jacques fut très-agité , continuellement il parlait de sa symphonie , marquait la mesure avec son bras amaigri , et demandait ses musiciens; il voulait se lever, descendre au jardin, se rendre à la salle de concert où (m l'attendait Impatiemment. Vers le soir ses agitations cessèrent, et il s'endormit à force d'épuisement. Le docteur profita de ce moment de liberté, que le som* meil (ie Jacques lui laissait, pour écrire ^

L^ÉHEDTB. S97

madame de Vas Goncellos le billet suivant :

Madame , Comme vous , je m'étais laissé aller à de fausses espérances; le malade était doux, calme, raisonnable même; aujourd'hui une nouvelle crise a déterminé une rechute douloureuse , quoiqu'elle ne soit pas mortelle : Jacques vivra, mais il vivra fou.

Paat-scriptum. — Pas plus que les jours précédents , Jacques n'a fait allusion à vous.

Ce post-scriptum du docteur satisfaisait au désir témoigné par madame de Vas Goncellos d'être instruite de tout ce que le malade pourrait dire de direct ou d'indirect relativement à elle. Quant à nous, qu'il nous rappelle que dans l'héroïsme des femmes la vanité tient toujours sa place , et que comme elles ont la prétention de rendre les hommes bons ou méchants à leur gré, elles voudraient aussi les rendre fous à leur manière, et gouverner tout à leur profit jusqu'au délire. L'abnégation complète, obscure , continue , est une vertu ()u ciel qui ne germe pas sur la terre.

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