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Lie lendemain, le docteur consigna tous ses malades. Il craignait de nouvelles tentatives, et pensait que Fisolement leur ferait bientôt oublier leur monomanie à heure fixe : précautions vaines! Lorsque les infirmiers montèrent à la chambre de chaque malade, tous demandèrent où était leur chef d'orchestre, et quelques-uns accompagnèrent cette question de menaces contre le docteur. Ce n'était pas
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le cas de lever la consigne, le docteur la maintint plus sévère que jamais. Mais tous les jours à la même heure, même insistance à réclamer le chef d'orchestre.
De son côté, Jacques Patru demandait ses musiciens, et dans sa folie songeait aux obstacles véritables qui obstruent souvent pour les artistes les plus distingués l'entrée de la carrière; il déclamait contre Tindifférence du public qui se tenait toujours en garde contre les nouveaux noïns , et contre les directeurs de théâtre qui formaient une ligue , un corps de gendarmerie ^ une espèce de cordon prétendu sanitaire pour empêcher de passer les talents jeunes, neufs, vigoureux, qui voulaient essayer de rajeunir Fart et d'ouvrir de nouvelles voies aux générations de l'avenir. Gomme au moment de sa rencontre avec l'Ëstorade , il anathématisait la musique italienne et son cortège de roulades, de fioritures convenues, d'ornements mîal ajustés; il blasphémait le nom de Rubini et de Grisi, et revenait toujours à ses dieux favoris Gluck et Mozart. Il proclamait un système radical et révolutionnaire , abolissait les formes surannées, disait-il, de Rossini, prétendait qu'il
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Voùldît relever la musique, lui irendre sa dignité primitive, en faire un culte pour l'àme au lieu d'un frivole joujou pour les oreilles» Enfin il adoptait cette pensée, que nous avons entendu très-sérieusement soutenir, que la régénération sociale devait commencer par Topera. Si une pareille opinion est pardonna^ ble dans un philosophe, dans un métaphysicien habitué à étudier les rapports des hommes entre eux, à plus forte raison Tétait-elle dansun musicien, dans un artiste grandissant son art de toute la hauteur de ses utopies.
— Docteur , disait-il , croyez-moi bien , on rapetisse notre art , on Ténerve , on le traite comme un esclave. Non , quand on vous dit que la musique est faite pour parlera Tàme ^ pour peindre la joie , la souffrance , la pensée humaine , ce ne sont pas là de vains mots* J'ai longtemps réfléchi sur cette matière , et je suis parvenu à donner à mes réflexions , d'abord plutôt instinctives que raisonnées , une forme palpable , logique , dont un dialecticien serait satisfait. Pourquoi ne représenterait-on pas la pensée par des sons comme on la représente par des signes ! Vous dites que la musique n'agît que sur les nerfs,
qu'elle provoque tout au plus des sensations; mais qu'est-ce donc, je vous prie, que l'idée, l'idée même, abstraite^ philosophique, essentielle? N'est-ce pas la sensation transformée , complétée, passée de l'état de chrysalide à celui de lépidoptère? Or, si la musique peint la cause, pourquoi ne peindrait-elle pas TefiFet ? Pourquoi , après avoir deviné la sensation , ne Ja suivrait-elle pas dans toutes les transformations qu'elle subit? pourquoi ne donnerait-elle pas , elle aussi , une forme distincte à ces mille sentiments qui découlent de la sensation ainsi que des ruisseaux d'un grand fleuve? pourquoi , après avoir ébranlé , ému , touché les nerfs agents des sens, intermédiaires entre la forme extérieure du monde et les organes extérieurs de l'homme, ne s'élèveraitelle pas Jusqu'à l'âme , immense réservoir où se pressent les désirs immatériels, les pensées éthérées , les espérances indestructibles , l'i-^ dée enfin sous toutes ses formes , sous tous ses aspects ?
Ce système de la sensation transformée , docteur , presque tous les bons esprits l'adoptent ; Condillac et Locke ont plus d'apôtres que de contradicteurs. Et parce qu'un musi-^
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cien vient répéter ce que Gondillac et Locke ont dit avant lui; parce que, parti du même point , il prétend arriver au même but; parce qu'il a Taudace de croire qu'on peut parvenir à l'intelligence en passant par les sens , voilà qu'une clameur générale s'élève contre lui, on le siffle , on le hue , on le déclare fou , on lui refuse son pain de la journée; et pourtant le musicien a raison par l'instinct comme tous les hommes de génie , raison aussi par la logique qui n'est autre chose que la formule des idées vraies.
Amenez-moi , docteur , un paysan bas Breton qui n'ait d'autre souvenir que celui de sa chaumière natale , de ses prés , de ses veillées d'hiver , et de ses rondes d'été sur la pelouse ; et à l'aide d'un piano , sans l'aver^ tir, je déclare que je lui peindrai sa chaumière , ses prairies , ses joies et ses douleurs d'enfant , son amour ignoré pour la fille du fermier voisin ; il reconnaîtra les objets , il retrouvera ses pensées, et reverra la rose blanche et les tresses brunes de sa fiancée ; il sera é;nu, attendri, il pleurera ; et si vous lui demandez la cause de ses larmes , il ne vous répondra pas : G*est que la conibinaison de
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certains sons a agi sur mes nerfs ; mais il vous dira naïvement : Je viens de revoir mon pays , le clocher de mon village , ma .cha»mière , ma famille , et je pleure parce qu'on ne revoit pas toutes ces choses-là sans pleurer.
Ainsi parlait Jacques , et chaque fois en redescendant des hauteurs de ces théories musicales, il terminait son discours par cette interpellation directe au docteur :
— Rendez-moi mes musicien^.
Des deux côtés cette obstination prenait le caractère d'une épidéniie. Jacques,voyant ses vœux repoussés, devint triste, morose, il regardait le docteur avec colère , et se promenait à grands pas dans sa chambre pendant des heures entières. Les autres fous pous* saient encore plus loin l'entêtement , et le^ infirmiers ne les approchaient plus qu'avec crainte. Le docteur se vit obligé de céder , la consigne fut levée , comme par le passé les malades obtinrent la permission de se rendre au jardin. Le premier jour de cet affranchissement fut inauguré d'une façon brillante : à midi tous les fous étaient réunis dans la rotonde qui leur servait de salle de concert , et lorsque Jacques parut, des applaudissements
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unanimes raecueillirent, on cria : Vive notre chef d'orchestre ! et tous Fentourèrent avec enthousiasme : les uns lui baisaient les mains, d'autres se contentèrent de toucher avec attendrissement le pan de son habit. Le roi de France lui présenta un petit rond en ferblanc attaché à un ruban bleu , et lui dit : Je vous fais chevalier de l'ordre du Saint-Esprit. Puis le concert commença plus grotesque , plus sauvage , plus désordonné que jamais.
Debout sur un banc , l'œil fixe , les cheveux épars , Jacques marquait la mesure , et conduisait le concert à la baguette ; il entendait grincer les violons , gronder la grosse caisse, bruire les grelots du pavillon chinois. Il y avait des instruments nouveaux improvisés qui iH*oduisaient un effet incroyable, des casseroles défoncées , des morceaux de ferblanc, des plaques de tôle, des baguettes taillées de toutes les façons , qui figuraient à volonté , des hautbois , des trompettes , des ophicléîdes , un concert digne du crayon de Callot ou du pinceau de Becamps.
Le soir, lorsque les malades furent rentrés dans leur chambre, madame de VasGoncellos
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vint à la maison de santé, et trouva le docteur dans son cabinet.
— £h bien? lui demanda-t-elle.
— Rien à espérer , dit le docteur, sa gué^ rison est une chose impossible; ce que je puis vous promettre , c'est de lui rendre la vie douce et facile : ma maison est la sienne, il y restera jusqu'à la fin de ses jours.
— Je veux le voir , s'écria intrépidement madame de Vas Goncellos.
— Vous voulez le tuer?
— N'importe , il est à moi par le mal que je lui ai causé, par l'amour que je lui ai voué, par celui que je lui voue encore ; j'ai le droit d'en disposer. Conduisez-moi à sa chambre , docteur.
Le docteur regarda fixement madame de Vas Voncellos ; ce despotisme de l'amour qui 'arroge le droit de vie et de mort l'effrayait , il comprenait tout ce qu'une pareille passion qui méconnaît les arguments ordinaires , les notions les plus communes de la justice individuelle, avait de triste , et aussi ce qu'elle avait de grand.
— Me refusez-vous , docteur? reprit ma-, dame de Vas Goncellos.
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— Très-certainement , dit celuiici 5 j'ai un devoir à remplir, madame : Jacques est chez moi , je suis son médecin, et pour le n^édecin le malade doit être sacré ; il ne m'appartient pas de vous livrer un homme et de vous dire : Faites-en ce que vous voudrez, tuez-le si cela vous plait.
— Mais , docteur , vous ne le guérirez pas.
— Le guérirez-vous ?
A cette interpellation, madame de Vas Concellos hésita quelques instants ; puis re^ levant la tête , et jetant sur le docteur un regard qui l'enveloppa de ses inexplicables rayonnements :
— Oui, je le guérirai, s'écria-t-elle, il n'y a que moi au monde qui puisse le guérir. Votre science est impuissante , docteur , vos recettes sont épuisées. Confiez-moi votre malade , je réponds de le guérir , je m'y engage, c'est l'amour qui l'a perdu et l'amour le sauvera.
Gomme le docteqr hochait la tête d'un air d'incrédulité :
— Vous ne croyez pas à l'amour médecin, ajouta-t-elle : voilà comme sont tous les hommes , lorsqu'on blesse leurs idées , lorsqu'on s'élève au-dessus de leurs opinions faites , do
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leurs préjugés établis, Us ne vous écoutent pas, leur orgueil se révolte, il semble qu'ils aient tracé en tout des limites infranchissables, un cercle de feu où viennent se consumer tous les imprudents (pii osent s'en approcher seulement. Écoutez , docteur, promettez-moi de faire ce que je vous demanderai, c'est une prière que je vous adresse, une grâce que j'implore. Vous savez bien que je vous respecte, que j'ai foi en vous ; mais il y a là (elle appuya la main sur son cœur) un pressentî-r ment qui ne peut pas me tromper : les convertis ont leurs révélations, et ne suis-je pas une convertie? vous qui me connaissez, vous savez quelle différence il y a entre madame de Vas Goncellos d'autrefois, et madame de Vas Goncellos d'aujourd'hui; vous savez si mon cœur est transformé, s'il s'est opéré en moi une assez étrange révolution : pour consacrer ma vie nouvelle. Dieu me doit un miracle, ce miracle c'est sa guérison , c'est son bonheur, et j'y compte ; comme la Madeleine, docteur, je me roulerai à ses genoux, je répandrai à ses pieds les parfums de mon amour, de cet amour qu'il a tant envié, et qu'il n'apprécie pas, je lui rendrai la lumière qui lui
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manque, je le rappellerai à la raison , je le saaverai.
Le docteur regardait avec étonnement cette femme qui se montrait à lui sous un aspect si aouveau ; c'était une reine foulant aux pieds sa pourpre et ses joyaux, c'était une idole descendue de son piédestal; il y avait des larmes dans ses yeux, de l'altération dans sa voix ; sa poitrine se soulevait comme celle d'une jeune fille qui pour la première fois rencontre dans un salon le bel inconnu objet de tous ses rêves, l'idéal Jongtemps attendu. Sa toilette même concourait à cet effet de la passion brisant une majestueuse enveloppe , animant un corps de marbre.
Madame de Vas Goncellos portait une robe de soie brillante, mais qui, mal attachée, tombait inégalement sur ses souliers de satin turc où quelques taches de boue saillissaient, comme pour représenter le sublime abaissement de cette âme qui, se débarrassant des chaînes de l'orgueil , se retrempait à la source d'une véritable passion ; ses cheveux n'avaient plus cet éclat apprêté , ce lustre irréprochable qui leur avait valu tant d'éloges enthousiastes ; un cachemire noir retenu au-dessous du
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COU à l'aide d'une épingle, enveloppait cette taille autrefois solennelle et roide , qui maintenant pliait et ondulait en tous sens comme un roseau battu par le vent. Bans ses gestes , dans l'inflexion de sa voix, il y avait quelque chose qui rappelait ce type si admirablement naïf de Uanon Lescaut demandant aux gardes qui l'entourent un instant, un seul instant de liberté, pour voir son Besgrieux tant de fois trompé, et toujours chéri , pour l'embrasser et le consoler ; seulement, madame de Vas Goncelles était plus haute, plus énergique, plus immaculée dans l'expression de ses désirs; il y avait en elle un sentiment de plus, ce sentiment de la foi dont le Christ a dit : qu'il transporterait des montagnes ; c'était Manon Lescaut , mais repentante, mais sacrifiant tous ses instincts de coquetterie, aimant sans par^ tage, parce que son amour ne pouvait pas être partagé , luttant enfin contre l'impossible, et essayant de réchauffer un cadavre. Les grandes difficultés grandissent les caractères , et surtout les passions : l'impossible enfante les héros.
— Docteur, reprit^elle, me promettez-vous de faire ce que je vous demanderai?