‹ Jacques Patru (volume 2)Chapitre 17 sur 39 · LA RECHUTE · texte numérisé non relu

LA RECHUTE

qu€les romanciers descriptifs sont si heureux de rencontrer. Le docteur "^rit Jacques parla main, et monta avec lui à Tentre-sol.

— Mademoiselle Claudine? demanda-t-îl à une vieille figure encadrée par une double mèche de cheveux grisonnants.

— Montez au second, dit une voix cassée. Le docteur, toujours avec Jacques, monta

deux étages, trouva un carré, une porte à droite, et à cette porte une clef qu'il tourna résolument dans la serrure.

— Où sommes-nous ? demanda Jacques.

— Chez mademoiselle Claudine, dit le docteur avec aplomb, et pour en imposer à son malade par un air d'assurance.

Jacques parut quelques instants pensif, comme s'il eût cherché à rattacher une idée à ce nom de Claudine qu'il entendait prononcer pour la première fois ; puis, avec l'inertie des fous, toujours profondément indifférents aux choses et aux mots qui ne touchent pas directement à l'objet de leur culte ou de leur antipathie chimérique, il se contenta de dire du regard au docteur :

— Comme il vous plaira.

Ils se trouvaient en réalité dans une petite

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chambre modestement meublée, mais accusant dans tous ses détails ce sentiment de propreté et d'ordre qui dans les classes inférieures supplée au luxe et à l'élégance ; sorte de compromis entre la misère qui fait peur, et l'éclat qui éblouit. C'était une chambre de grîsette, un dimanche, quand tous les meubles sont époussetés et rangés, les carreaux du plancher lavés , les vitres des croisées nettoyées, une de ces chambres où le pied des jeunes gens les plus élégants ne dédaigne pas de se poser. Un papier jaune tendre à petits bouquets bleus couvrait les murs le long desquels pendaient dans des cadres en bois blanc quatre lithographies coloriées de Dévéria, représentant des sujets parfaitement appropriés à l'ensemble de ce sanctuaire, tels que la Brouille , le Raccommodement , le Message , l'Attente. Sur une cheminée en marbre Sainte- Anne étaient rangées avec la symétrie d'une patrouille de fantassins six petites tasses dans leurs soucoupes, rehaussées par un liséré d'or ; au-dessus des tasses s'étalait une glace de trois pieds de haut sur trois de large, et au-dessus de la glace, dans l'interstice laissé entre le tcadre et la muraille, grimpait un rameau de

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buis encore vert, souvenir des Pâques dernières. £n face de la cheminée s'allongeait un canapé à dossier concave dont les deux côtés tournant en manière d'accolade renversée aboutissaient à une rose sculptée et peinte en gris comme le reste de la boiserie ; la tenture du canapé était en indienne à rosaces dans le style rococo ; c'était là un de ces meubles que quelque petite fille avait du couver bien long* temps de tous ses désirs, convoiter de toute son ardeur, et à l'achat duquel elle avait travaillé pendant deux ans peut-être, en économisant jour par jour et sou par sou le prix total de cette magnificence qui symbolisait pour elle le paradis. Quelques chaises de noyer vernies, couvertes de paille, et des rideaux de mousseline blanche complétaient l'ensemble de l'ameublement, sauf un meuble véritablement caractéristique dont nous nous sonunes réservé de parler en dernier lieu.

Dans un des angles de la chambre, à demi caché dans la pénombre, apparaissait un clavecin à queue , tout à fait dans le goût des davecins du dix-septième siècle, petit, étroit, modeste, recouvert timidement de sa couverture en noyer soigneusement frottée. Ce cla-

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vecin formait à lui seul tout un poëme ; tandis que les autres meubles signifiaient Fexistence obscure, naïve, heureuse, il représentait, lui, une autre existence plus civilisée, plus instruite, plus malheureuse peut-être ; en le voyant, on devait songer à quelqu'une de ces jeunes filles déchues qui portent leurs cheveux en bandeau, et autour du front l'auréole de la richesse évanouie et de la résignation dans la pauvreté, ou encore à quelque artiste méconnu du monde, et calme pourtant, content, consolé par son art, artiste pour lui plus que pour les autres. Sans doute c'était sur un clavecin pareil que Vogel avait essayé sa sublime ouverture de Démophon,

Ce tableau d'intérieur était , dans les circonstances présentes , sans signification précise pour le docteur. Pourquoi ce nom de Qaudine imaginé par madame de Vas Goncellos, pourquoi cette chambre ainsi composée? Car c'était une véritable composition que cet arrangement évidemment prémédité avec soin, et combiné à loisir. Donc il se contenta de donner son approbation tacite à la couleur et à la vérité du pastiche, et se retrancha dans l'exécution formelle de sa consigne. — Vous

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VOUS retirerez, lui avait mandé madame de Vas Concellos, et laisserez Jacques seul. Le docteur prétexta un malade à visiter, ce à quoi Jacques répondit par un second regard seml>lal)le à celui dont nous avons déjà donné l'explication, et que nous traduirons également par ces mots :

— Gomme il vous plaira.

LA CVÉBUON.

Jacques, resté seul, contempla avec une attention religieuse tous les détails de la cham* bre où il se trouvait; cette refNrésentation extérieure d'une vie calme, recueillie, bourgeoise et modeste, s'harmoniait merveilleusement avec ses idées. Autrefois, quand il était jeune et que la passion musicale l'avait pris, il s'était fait un extérieur pareil à celui-là ; il avait imaginé une existence tout entière pas-

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sée dans la paix, dans la recherche de Fidéai, dans la possession du beau. C'était bien là ce qu*il rêvait : une petite chambre pas trop éclairée, des meubles simples, une glace, des tasses en porcelaine de Saxe, et le rameau de buis, symbole de cette divinité douce et fleurie que les artistes révent et invoquent tous. Il avait lu dans un vieux livre la vie des musiciens allemands, et s'était familiarisé avec eux ; il les connaissait conune un frère connait ses frères. Ce bonheur tranquille d'une existence régulière et rangée , pauvre mais sans tiraillement, pleine et sans secousses, il en avait joui par intention , et se l'était incorporé. Que de fois il avait porté des regards d'envie vers cette bienheureuse Allemagne, qui, vouée au culte de l'idéal sans orgueil et sans bavardage, se partage entre les joies de la famille et les joies de l'art ! Que de ibis il s'était représenté lui-même , organiste dans une petite ville , portant une houppelande grise, et écrivant de simples et célestes symphonies pour les paroissiens ; Mozart, Wefoer et Beethoven composaient pour lui une triniié artistique non moins sainte que la trinité divine; or, il se les représentait toujours,

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ainsi qu'ils avaient vécu réellement, pauvres, recueillis, sans envie, sans préoccupation étrangère, souriants et candides.

Dans l'enivrement de son esprit, il toucha les meubles un à un , colla son visage à un carreau de la fenêtre, et recueillit avec amour le rayon de soleil qui se jouait dans ses cheveux; il s'assit sur le canapé, se mira dans la glace, frotta avec le revers de ses manches les tasses en porcelaine, et s'inclina devant le rameau de buis ; puis il s'approcha avec une lenteur toute religieuse du vieux clavecin dont nous avons parlé, s'assit auprès, et se mit à frapper légèrement sur le bois , qui rendit un son faible et sourd ; alors il découvrit le clavier , et là , la tète penchée , les yeux baignés de larmes, contempla toutes les touches une à une, y appuyant doucement l'index, avec la satisfaction d'un enfant qui essaye un jouet nouveau, et le respecte avec toute l'ardeur de la possession récente. Peu à peu ses joues se colorèrent, ses doigts s'agitèrent, et il reproduisit une de ces mille impressions musicales qui pour devenir des idées n'attendaient qu'un jour de calme et de bonheur. D'abord ce fut une espèce de mélodie étouffée, une sorte de

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basse continue ; par degré la basse s*effaça, le trait aigu prit le dessus ; et enfin le chant se dessina large et sévère, profond et mélancolique. Au souffle de Fharmonie croissante les traits de l'artiste s'animèrent et se colorèrent, son front s'illumina, les effets, les contrastes se pressèrent sous ses doigts, les notes se heurtèrent , tantôt violentes comme des flots en fureur, tantôt douces comme des brises dans les blés.

Jacques s'arrêta, les mains toujours placées sur le clavecin ; ses yeux avaient perdu leur expression de fixité inerte, leur désespérante immobilité ; il avait dans le regard ce fluide particulier qui atteste dans l'homme l'intelligence et la mémoire, on eût dit que son cerveau avait recouvré la vie, qu'il sentait, qu'il se souvenait. Ses doigts alors confièrent à l'instrument une espèce de murmure insaisissable, mais singulièrement pénétrant, qui exprimait quelque chose de moins que la douleur, et pourtant y participait , qui tenait le milieu entre la joie et la tristesse, et ressemblait assez à ce qu'Homère, dans son sublime langage, nomme un sourire mouUlé. Cette impression voilée qui résultait des sons mitigés

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du clavecin, Jacques en ressentait l'influence, et à la fin elle éclata par cette exclamation entrecoupée de sanglots : — £lle! elle!...

L'idée musicale, en s'épanchant, avait réveillé son idée-sœur, Tharmonie avait rappelé Famour ; en se retrouvant artiste, Jacques se retrouvait amoureux ; Fimage de madame de Vas Concellos s*était de nouveau présentée à ses yeux sous la forme ailée d'une mélodie incomplète. Explique qui pourra ce phénomène de dualité dans la pensée, ces rapports secrets et indissolubles entre deux préoccupations distinctes, cette vibration complexe qui faisait résonner à la fois deux cordes différentes; ceux qui ne l'expliqueront pas , la comprendront du moins, si pourtant, pendant le cours de ce récit, nous sommes parvenu à reproduire clairement ce principe de sensation double qui au fond est le pivot unique de cette étude physiologique.

£n ce moment une porte de communication extérieure s'ouvrit, une femme entra doucement dans la chambre, et vint doucement se placer derrière Jacques qui sanglotait toujours; elle était vêtue comme une ouvrière, mais comme une de celles qui savent, à force

d'instinct ef d'intelligence, suppléer aux ressources matérielles qui leur manquent.' Elle avait sur la tète un madras à carreaux rouges incliné de côté , et laissant voir une magnifique boucle de cheveux noirs arrondie en cercle, et effleurant voluptueusement l'extrémité des sourcils. Une robe de simple indienne dessinait avec une exactitude scrupuleuse tous les trésors d'une taille riche, merveilleusement modelée et majestueusement gracieuse. Ses pieds étaient chaussés de souliers noirs retenus par des rubans de soie un peu au-dessus de la cheville , et le bas blanc sacramentel faisait ressortir la divine perfection de la jambe.

Elle resta immobile derrière Jacques, et sans dire un mot, quoique peut-être elle eût au fond du cœur l'intention da parler ; mais Jacques pleurait , et elle ne voulait pas loi ravir une partie de ses larmes. Comme dans ces entretiens muets où le regard parle au regard , où la physionomie répond à la physionomie qui l'interroge, entretiens profonds et intimes dont les belles âmes comprennent si bien le langage, toute la première partie de cette scène devait être silencieuse ; un souffle

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