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sa vanité contre les suites d'nne aventure que peut-être il espérait vaguement; puis il se leva , et se posant devant la glace qui couronnait le chambranle de la cheminée, il défripa son habit, rajusta les deux bouts de sa cravate tombante, et sourit légèrement , d'un air qui voulait dire : Je puis me présenter devant une princesse du Nord.
Au bout de quelques minutes , deux domestiques entrèrent dans le salon de réception, les bras chargés de bagages dont, au premier coup d'œil, il était difficile de deviner l'emploi précis. C'était d'abord une espèce de vitchoura garni de fourrures , qui semblait devoir appartenir à quelque femme frêle et malade; puis un cabas en tapisserie, qui laissait voir les différents objets qui d'ordinaire concourent à la toilette d'une coquette : une espèce de toque en velours avec une torsade d'or, des pantoufles garnies en dedans (le satin , des foulards à dessins coquets, le tout exhalant une odeur d'eau de mousseline à faire pâmer d'aise une vieille marquise. Les deux domestiques posèrent encore sur des fauteuils trois ou quatre boites en bois de palissandre à incrustations , et qui , d'après
leur forme, devaient nécessairement contenir des joyaux, et ces mille fantaisies luxueuses dont les femmes d'un certain monde aiment à s'environner. Pour cette fois , il n'y avait pas à douter, et M. le comte jeta de nouveau un regard à la glace , s'attendant de moment en moment à voir entrer quelque blanche et aristocratique figure, quelque noble châtelaine allemande regagnant en poste son domaine d'outre -Rhin. Cette hôtellerie, qui tout à l'heure lui paraissait si vide , sembla s'illuminer toup à coup d'un rayon d'espérance , elle avait désormais un but , une signification, elle devenait pour lui ce que toutes les hôtelleries étaient depuis longtemps dans sa pensée, le lieu classique des aventures galantes.
— Frédéric, dit en ce moment une voix frêle et comme souffrante , dites qu'on m'apporte une aile de pigeon et une demi-bouteille de vin du Rhin.
— C'est un honmie, murmura le comte, qui, malgré l'accentuation molle de cette voix, ne pouvait pas l'attribuer à une femme.
Un honune, en effet, venait d'entrer dans le salon de réception; je dis un homme, quoi-
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qu*à bien parler, on eût pu le prendre pour tout autre chose : il était enveloppé de la tète aux pieds dans une espèce de paletot en four^ rure qui laissait à peine apercevoir, comme à travers les étroites ouvertures d'un masque de Venise, deux yeux gris et clignotants qui semblaient fatigués de la lumière. L'allure de ce personnage, dont Henri Heine n'aurait pas manqué de faire une description très-fantastique , exprimait de tous points la lassitude et la mollesse. Ses pieds, emmaillotés, pour ainsi dire, dans des pantoufles superposées les unes sur les autres , se traînaient sur le parquet plutôt qu'ils ne s'y appuyaient franchement. Avec son accoutrement hyperboréen , on l'eût pu prendre pour quelque prince du pays des Esquimaux, visitant les glaces de son empire.
A son aspect, un paysan breton se fût signé par manière d'exorcisme , et un enfant de Paris l'eût montré au doigt comme une curiosité de mardi gras. M. le comte le regarda d'un air d'étonnement , mais sans mélange d'ironie aucun ; du premier coup d'œil il avait évalué ce que pouvaient coûter les fourrures du nouveau venu, et la richesse
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pour lui était toujours éloignée du ridicule. Après le premier moment de stupéfaction , il se rassit de nouveau dans le fauteuil qu'il occupait auparavant , replaça ses pieds sur les chenets, tira une seconde cigarette de son étui , et ne parla plus de monter à sa chambre : quoi qu'il en eût, sa curiosité était piquée.
Le nouveau venu, sans parler, avança à son tour un fauteuil à Fautre coin de la cheminée, et $*y installa. On n'entendit alors dans le salon que le bruit des pas des domestiques qui allaient et venaient, exécutant les ordres de leur maître , et les craquements du bois que la flamme consumait dans l'àtre. Le personnage fourré que nous avons dépeint fermait obstinément les yeux, et semblait absorbé dans une contemplation intime et maladive. Le comte quelquefois Fexaminait à la dérobée , dépité au fond que l'étranger lui accordât aussi peu d'attention. A la fin , il se décida à rompre le silence.
— Monsieur , dit-il , avant de fiimer j'aurais peut-être dû vous en demander la permission ; vous paraissez souffrant , et je ne voudrais en rien vous être désagréable.
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— Je famé moi-même , répondit la four^ rure.
— Voulez- vous me permettre alors de vous offrir une cigarette en attendant le souper qui probablement se fera longtemps attendre ?
Pour la première fois, le nouveau venu se hasarda à ouvrir les yeux , puis il se balança quelques instants sur son fauteuil comme un homme qui hésite avant de faire une recon^ naissance dont il doute encore. Se levant enfin , il tendit la main à son interlocuteur , et d'un ton plus feraie qu*il ne Tavait eu jus* que^à:
— Voici bien , dit-il , la rencontre la plus imprévue, la plus extraordinaire , la plus êhmriffimte qu'il soit possible d'imaginer.
— Quoi donc? demanda le oomte ébahi en se levant à son tour, et en plongeant son regard dans l'étroite ouverture pratiquée au masque de l'étranger, afin d'y chercher le mot d'une énigme qu'il ne comprenait pas encore.
— Émilien de Temy à Strasbourg ! continua l'autre.
En même temps il avait rabattu le collet fourré de son paletot.
— Alfred de l'Estorade ! dit le comte, qui,
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dans rhomme masqué, venait de reconnaître un de ses amis.
£t tous les deux se serrèrent cordialement la main.
— Est-ce que tu f apprêtes , reprît le comte de Terny, à visiter le pôle antarctique? Tu as un costume a donner le frisson.
— Je vais à Saint-Pétersbourg.
— Bon! j'y vais aussi.
— Allons donc, c'est une foUe gageure; est-ce que le Café de Paris émigré? est^-ce que le club jockey tremble sur sa base?
— Je vais à Saint-Pétersbourg , reprit le comte de TerHy , parce que j'ai ouï dire que toute la bonne société française s'y donnait rendez-vous. Rome n'est plus dans Rome ; l'invasion des bourgeois nous a gâté Paris. La révolution de juillet a été pire pour la fashion que jadis les excursions des Normands pour la France.
— Moi , je suis en mission extraordinaire.
— Ambassadeur?
— A peu près.
— Et tu vas préparer quelque alliance princière , demander en mariage la fille du çzar , peut^tre.
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Le diplomate hocha la tète d'un air mystérieux et ne répondît pas. Il n'y a pas un secrétaire d'ambassade qui ne sache le prix de ces silences calculés , de ces airs de tète discrets et fins à la fois , de cette affectation à cacher ce qui souvent n'existe pas. Il y a quelque soixante ans que Beaumarchais a défini la diplomatie ; la diplomatie en est toujours restée au même point , c'est toujours la même importance dans les petites choses , la même finesse à faux, la même réserve à vide ; c'est une négation continuelle, une science qui consiste à ne rien faire , ou à faire en dix ans ce qu'un honnête homme ordinaire ferait en six mois. Parmi les jeunes gens attachés aux ambassades , il n'y en a pas un qui ne se propose M. de Talleyrand pour modèle ; on leur a dit que ce prince des diplomates parlait peu et n'écrivait jamais, ils s'abstiennent donc de parler et d'écrire. La plus petite affaire qu'on leur confie prend à leurs yeux une importance outrée , ils ont l'air accablé , pliant sous le poids d'un fardeau immense , le vieil AUas suait moins qu'eux à supporter le monde.
Depuis que le comte de Temy avait re-
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connu un de ses confrères ( le dandysme est une confrérie) dans le personnage mystérieux dont rentrée avait un instant excité sa curiosité, il portait attentivement ses regards sur les trois ou quatre boites que les domesr tiques avaient déposées sur les fauteuUs. Cet attirail Tintriguait.
— Dis-moi donc , cher , reprit-il , ce que contiennent tous ces coffrets si luisants ? Sontce tes correspondances amoureuses que tu emportes , ou tes instructions diplomatiques ?
Sans répondre, Alfred de FËstorade prit une petite clef cachée sous la forêt touffue de son paletot , et , avec un air d'insouciance sans mélange de prétention , il ouvrit une à une les différentes boîtes que son ami lui désignait du doigt. L'une de ces bottes contenait tous les objets nécessaires à la toilette : des peignes et des brosses pour les cheveux, un fer à papillotes , des épingles noires , des rasoirs anglais contenus dans leur étui de maroquin rouge. Dans un autre apparaissait toute une parfumerie ambulante , des flacons d'eau de mousseline et de Portugal , de l'eau de lavande , du vétivert en poudre , des cosmétiques de toutes sortes. La troisième était
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la boite aux sachets ; sachets de toute espèce et de toutes grandeurs, sachets bleus, sachets jaunes , roses , rouges. Items la quatrième enfin, se pressaient des cravates de satin chatoyantes, des bijoux, des bagues, des variétés de binocles, de jumelles et de lorgnons. Quand le comte de Terny eut achevé de parcourir cet inventaire, il remua la tète quelque temps en silence , d'un air qui voulait être adorablement fin , et laissa tomber seulement ces deux mots du bout des lèvres :
— Petite^mattresse.
Ce mot d'ailleurs caractérisait assez bien le frileux voyageur. A force de soins , de pro« prêté minutieuse , de recherche corporelle , Alfred de TËstorade avait perdu tous les ca« raetères distinctife de l'homme. Sa figure pâle et maigre , encadrée par des favoris lisses et soyeux , ses menibres affaissés , et jusqu'au dûidinement perpétuel de sa taille , tout lui. donnait une apparence de coquetterie et de faiblesse féminine. Sa voix était douce , mais sans timbre et sans ressort ; ses mains d'une blancheur mate n'accusaient ni la saillie des muscles , ni le gonflement du sang dans les artères. Il mangeait peu , et les cartes de ses
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diners pouvaient passer pour des curiosités gastronomiques. Un jour il s'était fait servir au Café de Paris le repas que voici :
Un potage an lait d*amandes.
Un ortolan rôti.
Deux biscuits à la cuiller.
Un pot de groseilles de Bar.
Une salade d*ananas au marasquin (c'est4dire trois très-minces et très-plates tranches d'ananas ).
Ce jour-là, il avait beaucoup regretté de ne pas avoir un verre de vin des Canaries.
Avec de pareUles habitudes , il était étonnant qu'Alfred de FËstorade se résignât à courir les chances d'un voyage à Saint-Pétersbourg ; il avait jusque-là gagné tous ses grades dans la diplomatie au coin du feu et dans les salons du ministre ; on le citait pour l'excessive délicatesse de ses manières, pour la morbideêse de ses poses, pour la désinvdture exquise de sa personne. Mais jamais on ne l'aurait cru propre à figurer dans un nouveau congrès de Rastadt ou de Vérone. Aussi, quand il quitta Paris, emportant ses bagages et se parant d'avance avec un merveilleux soin contre les inconvénients de la route, tous
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ses amis étaient demeurés stupéfaits. Chacun d'eux lui avait donné des conseils bienveillants, empreints pourtant , comme il est d'usage, d'une certaine teinte d'ironie.
— Couvre-toi bien, mon cher Alfred, lui avait dit l'un, ménage ta petite poitrine, ne va pas attraper un gros rhume , en respirant le soir l'air glacial des bords de la Neva.
— C'est un guet-apens , reprenait l'autre , les ministres veulent se débarrasser de toi , ils ont peur que tu ne leur voles leur portefeuille ou leur femme.
Quelques jours avant son départ il avait reçu la visite de marchands de toutes sortes , venant lui proposer, qui des gilets de flanelle, qui des bottes imperméables, qui des calottes en cuir de Russie , propres à garantir la tète de l'humidité, qui des peaux de mouton , remède assuré contre les affections de poitrine. Les femmes du monde où il vivait s'étaient aussi apitoyées sur son compte, elles le plaignaient, elles le regrettaient, sans en pleurer pourtant; et personne en définitive ne s'expliquait le motif de cette brusque expatriation.
Cet étonnement , qui avait escorté Alfred
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de TEstorade à son départ, le comte de Terny le partageait en ce moment.
— Que diable un homme comme lui , se disait-il , peut-il aller foire à Saint-Pétersbourg? Pourquoi n'a-Mlpas sollicité une mission à Naples , ou tout au moins à la cour de la reine d'Espagne?
Mais il n'osa pas formuler tout haut ces questions qu'il se posait tout bas. D'ailleurs un domestique venait de rouler auprès de son maître une petite table sur laquelle était servi le souper.
Le silence s'établit de nouveau entre les deux voyageurs.
Quand Alfred de l'Estorade eut mangé le plus délicatement du monde son aile de pi* geon et bu deux ou trois petits verres de vin du Rhin, ce fut lui qui reprit la parole :
— Depuis quand es-tu ici?
— Depuis hier.
— Ck)mment es-tu arrivé?
Le comte de Terny baissa la tète de l'air d'un homme dont la vanité souffre, et répondit piteusement :
— Par la diligence. Que veux-tu, mon cher, ajouta-t-il , il faut avoir des sentiments con-