‹ Jacques Patru (volume 2)Chapitre 20 sur 39 · LS VA-LE-TODT · texte numérisé non relu

LS VA-LE-TODT

son clavecin, le faisait asseoir, et lui disait :

— Jouez-moi quelque chose, monsieur !

£t avec son ineffable sourire elle suivait

ses mélodies, les encourageait, s'y mêlant elle-même, pour ainsi dire, au point que Jacques lui disait quelquefois :

— Va-t'en , Emilie, tu fais tort à ma musique ; auprès de toi mes chants ont Fair d'une coda de contredanse , car tu es la plus belle des mélodies.

Le soir ils allaient ensemble, soit se promener, soit au spectacle que Jacques aimait beaucoup; ils se plaçaient tous deux dans une baignoire du rez-de-chaussée, fermaient la grille, et se sentaient heureux «omme deux enfants. Les refrains de vaudeville les plus insipides sur l'amour leur semblaient ravissants, ils les fredonnaient en se regardant comme deux jeunes mariés, qui au milieu de la foule semblent toujours avoir des secrets à se dire, et une langue particulière à se parler ; en s'en retournant ils les fredonnaient encore ; madame de Vas Goncellos n'avait pas de voix, et même, ce qui est pis, elle avait la voix fausse ; malgré cela Jacques voulait toujours la faire chanter, il éprouvait un plaisir

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infini à vaincre ses refus et à exiger d^elle le sacrifice de son amour-propre, et quand, avertie par la résonnance U*op évidemment fausse d'une note difficile , elle s'arrêtait honteuse , Jacques l'embrassait en riant , et lui disait :

— Continue, tu chantes délicieusement faux!...

La toilette d'Emilie était très-simple ^ avec l'imprudence des artistes qui voient le but sans songer aux moyens, Jacques la gronda de cette simplicité. Madame de Vas Goncellos s'excusa sur leur peu de fortune, Jacques affirma qu'il était sûr de gagner de l'or à pleines mains quand il voudrait; et il finit par émettre une idée qui lui chatouillait doucement le cœur.

— Dimanche prochain , dit-il (on était au jeudi ), je veux que tu te fasses belle comme tu étais autrefois, que tu reprennes ton air impérial et fier, et nous dînerons ensemble dans le meilleur restaurant de Paris.

Emilie refusa d'abord et puis céda, habituée qu'elle était à obéir aux caprices de Jacques et heureuse d'y obéir : le dimanche venu, elle revêtit une très-belle robe de soie ,

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décolletée, et qui laissait voir une poitrine admirable, elle chaussa des souliers de satin, et mit sur son cou un cachemire et sur sa tête un chapeau de paille de riz , surmonté d'une longue plume blanche souple et flottante. Tout cela lui coûtait fort cher, mais Jacques rayait voulu. Vers cinq heures ils montèrent dans une voiture de louage que Jacques avait retenue , ils se firent conduire au Rocher de Gancale où ils demandèrent un petit salon. Ce diner fut charmant, Jacques fit mille extravagances, il appelait Emilie sa princesse, sa reine, et était tout étonné qu'une aussi grande dame voulût 'descendre jusqu'à lui. Avec le bonheur d'un écolier qui s'ébat pour la pr^nière fois dans le boudoir d'une femme élégante , il promenait ses yeux et sa main sur cette robe qui avait redonné à sa maltresse toute sa splendeur d'autrefois. Jusquelà il avait été l'amant de Claudine, mais maintenant il était celui de madame de Vas Concellos . Celle-ci se prêta à toutes ses^ folies avec sa grâce ordinaire et son admirable instinct de laisser aller, mais avec un sentiment de tristesse de plus au fond de l'àme : elle songeait que le caprice de Jacques lui avait arracha

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ses dernières ressources^ que bientôt peut-être il faudrait vendre pour vivre cette toilette dont la vue causait tant dlvresse à Finsouciant et amoureux artiste.

Jacques était bien loin d'apercevoir ce nuage qui pointait à son horizon : comme tous les hommes aux prises avec une passion naissante, il n'avait aucun souci des choses matérielles, et planait trop haut pour soupçonner de si loin les infinis détails de la vie positive. Il avait toujours vu madame de Vas Goncellos à travers un voile doré , et comme une espèce de fée prodigue semant au hasard les perles et les rubis ; la raison et Torigine de cette prodigalité, il ne se Tétait jamais demandée. Il la voyait riche parce qu'elle était belle , comme il se voyait riche lui-même parce qu'il avait du génie ; entre le génie , la beauté et la fortune, il supprimait tous les intermédiaires, l'une lui paraissait la conséquence immédiate et nécessaire des deux autres. Aussi cette journée fut-elle pour lui toute pleine de joies sans mélange. Après le diner ils allèrent à l'Opéra, et cette fols Jacques ne se plaignit pas de la nmsique : ce qu'il voulait c'était un trône pour Emilie, un piédestal pour

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