‹ Jacques Patru (volume 2)Chapitre 21 sur 39 · LE VA-LE-TOCT · texte numérisé non relu

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cette belle idole qui s'était faite pour lui presque petite fille ; il n'existait plus par les oreilles, mais par les yeux. Il n'écouta pas la marche de la Juive, et se contenta de s'enivrer à loisir des regards qui de tous les points de la salle convergeaient vers ce centre de beauté qui lui appartenait, et dont l'admiration des autres décrivait à ses yeux la circonférence. Alfred de FEstorade, par extraordinaire, n'était pas ce soir-là à l'Opéra.

Après le spectacle, Jacques revint à pied avec Emilie , lui serrant le bras, et de temps en temps se penchant à son oreille avec l'enthousiasme d'un étudiant qui rentre un dimanche soir avec sa maîtresse en robe blanche, après une partie de campagne à Saint- Gloud, ou à Montmorency. Quand ils furent dans leur chambre, Jacques fit mille folies, il voulut détacher lui-même les épingles qui retenaient le chàle de sa princesse, ainsi qu'il l'appelait, dénoua les rubans de son chapeau, détacha les agrafes de son corsage, et essaya avec une maladresse remarquable de la délacer. Cet épisode de la toilette d'une femme est entre les amoureux le sujet des scènes les plus bouffonnes , et par cela même les plus

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ravissantes. Oh! comme une femme qui se sent aimée pardonne facilement toutes les fautes, comme elle excuse la gaucherie!

comme elle est indulgente ! comme elle est heureuse! et les baisers qui effacent tous les péchés, et les rires qui interrompent les baisers ! N'est-îl pas curieux de voir un homme grave et sérieux, un penseur, un poëte se dépiter contre un fichu qui couvre quelqu'une de ces beautés particulières dont l'amour se fait une idée fixe, beauté unique parmi les beautés divines! Dans cette scène que les écoliers révent avec ivresse, Jacques se montra bouffon et charmant ; il fut éperdument maladroit, délicieusement grotesque, il commit mille inconvenances, et les répara par mille baisers ; il cassa trois ou quatre œillets du corset de satin, se dépita contre l'attirail des femmes, s'empêtra avec la plus amusante bonne foi du monde; et madame de Vas Goncellos se prêta à toutes ces fantaisies avec une résignation souriante et douce; elle plaisanta Jacques, elle gourmanda sa lenteur, elle le gronda de ses fréquentes interruptions , elle fut ce qu'elle devaitétre. Elle comprenait admirablement ces merveilleux petits instincts sublimes.

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que l'amour donne, elle avait la réplique juste, serrée ; elle sentait ce que Jacques devait vouloir qu'on répondu à ses extravagances. Cependant après les rires revint la gravité; Jacques prit dans ses mains la main d'Emilie, il avait besoin de causer doucement, comme on cause à minuit : ils causèrent. Jacques était heureux, il avait une foi merveilleuse en Tavenir, et lorsqu'après mille replis la conversation en vint à prendre un tour tout à fait sérieux, Jacques l'interrompit en disant avec une expression de conviction inébranlable :

— Bah ! je travaillerai !

Tous les jours, en effet, Jacques se mettait à son piano, et avec l'insouQiance d'un prodigue, il jetait au vent des trésors d'harmonie, et d'adorables mélodies : mais toutes les fois qu'il voulait fixer définitivement ses inspirations, et faire une œuvre complète de ces fragments magnifiques dans leur négligé , sa volonté faiblissait, ses idées se figeaient dans son cerveau, la sympj^onie en fusion s^ cristallisait avant l'heure ; il n'avait pas cette qualité essentielle qui complète le génie et exhausse la médiocrité elle-même, la patience; entre la pensée de son cœur et l'ouvrage de sa

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réflexion, il y avait toujours un abime ; sa conception avortait dans l'exécution, et ressemblait à un homme qui aurait des pieds de nain pour supporter une tête de géant. J'écris ces quelques lignes pour les artistes, et tous me comprendront, tous ont éprouvé le désespoir qui se pose entre la conception d'un œuvre et son achèvement ; tous ont pleuré de ne pouvoir jamais reproduire entièrement , sur le papier ou sur la toile, les pensées de leur âme comme leur âme les avait rêvées; tous ont lutté contre le sentiment du beau absolu, qui se brise, hélas! contre les impossibilités de la faiblesse humaine. Jacques représentait à son plus haut degré cette face de l'art mécontent de lui-même, se décourageant spontanément au milieu des encouragements unanimes; et quand les applaudissements éclatent de toutes parts, quand chacun crie : L'œuvre est complète, la pensée vit, l'idée est éclose, se disant encore : Ce n'est pas cela !

Un jour quil était à son piano comme à l'ordinaire, il aperçut en détournant la tète Emilie debout derrière lui, dans l'attitude d'une méditation douloureuse; son visage éclatant de beauté semblait terni conmie au

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