LIS DEUX FATS
formes & sa fortune; je n'ai que vingt mille livres de rente , moi, et je ne peux pas voya* ger en chaise de poste à quatre chevaux comme un millionnaire... comme toi.
Cette allusion à sa fortune parut produire sur le diplomate une impression pénible , et toute contraire aux idées qu'elle aurait dû produire naturellement.
— Pauvre millionnaire que je suis! dit-il en tirant de sa poitrine un gros soupir.
Le comte de Terny le regarda d'un air moitié rieur, moitié stupéfait.
— Est-ce que tu as éprouvé une faillite , es^ce que ton banquier est en mission à Bruxelles?
Alfired de l'Ëstorade soupira de nouveau.
— Décidément, continua de Terny , tu as du chagrin ; voyons , conte-moi un peu cela. Est-ce que les dames de la haute banque ne sont plus aussi humaines que par le passé? Est-ce que tu n'as plus cinquante mille livres de rente et des amours titrés au soleil ?
Alfred de l'Ëstorade soupira une troisième fois.
— Encore 1 dit le comte en prenant un air de gravité qui s'accordait assez mal avec sa
33 JACQUES PâTEV.
figure égrillarde et commune, je le vois bien, il y a du drame là-dessous , et je parie que tu emportes avec toi sur ton cœur quelque bouquet de violettes fané , souvenir doux et cruel à la fois.
— As-tu vu la cathédrale? demanda le diplomate avec rintention bien évidente de détourner la conversation.
— Je l'ai vue.
— Qu*en penses-tu ?
— Que c'est une cathédrale.
— Rien déplus?
— Non. Une cathédrale gothique , c'est-àdire de petites tourelles , de petites aiguilles, de petits saints en pierre et en plâtre , des vitraux coloriés, des arceaux à pendentifs , enfin tout l'attirail ordinaire.
La tète d'Alfred de l'Ëstorade était retom^ bée sur sa poitrine. Peut-être , après tout, y avaiMl plus d'affectation que de réalité dans sa douleur. Il est des hommes qui s'étudient à être tristes, qui prennent du chagrin comme contenance , comme complément d'un habit bien coupé.
Le comte de Terny se décida brusquement à entrer en matière.