LES DANGERS DE LA HU81QVB
salent sa table ; les meilleurs musiciens et les plus habiles danseuses embellissaient sa cour. La protection céleste lui était réellement acquise, et il en jouissait sans en abuser. Les génies mêmes et les fées,qui peuplent en grand nombre File de Candie, semblaient prendre k tâche de le protéger, et aussitôt que formés ses vœux recevaient leur accomplissement. Parmi les fées, une seule passait pour l'ennemie de sa famille, quoique jamais elle n'eût prouvé son inimitié. C'était une méchante petite fée, laide et bossue, qui sans cesse médisait de toutes les fées ses sœurs, et semblait se complaire dans le mal : on la nommait la fée Maissann ; il n'était pas de mauvais tour qu'elle n'eût joué aux pauvres habitants du pays. Si une brebis s'égarait, c'était que la mauvaise fée l'avait attirée dans quelque piège pour désoler le pasteur ; si un amant devenait infidèle à sa maîtresse, c'est qu'il avait entendu dans l'ombre quelque voix mystérieuse et perfide, quelques conseils habilement calculés qui empoisonnaient les sources de son amour ; si parfois, quand un voyageur altéré s'approchait d'une fontaine, la fontaine se troublait tout d'un coup, et au lieu d'une eau
LES DAlfGEKS 0X Là IQSIQCE. 107
limpide, roulait, sur un fond de caiUoux boueux, une eau fétide et sale, c'était la mauvaise fée qui d'un coup de sa baguette avait opéré cette transformation, et, cachée derrière un massif de lauriers-roses, riait aigrement, et s'applaudissait de ses noirceurs. La fée Maissann était l'effroi de toute la contrée; on racontait que les principaux officiers du palais avaient tous été victimes de son influence maudite : l'un , à travers les vitraux de son harem, avait cru voir sa femme causant avec un jeune Gircassien parfaitement beau et parfaitement tendre ; l'autre, étant à la chasse, s'était laissé entraîner à la poursuite d'une gazelle, et la nuit l'avait surpris dans la forêt, seul, incapable de retrouver son chemin, mourant de fatigue et de faim; un troisième s'était réveillé en sursaut, rêvant que sa fille unique était devenue tout à coup bossue comme la méchante fée, quoiqu'il n'en fût rien et que la taille de sa fille ressemblât à la tige élancée d'un jeune palmier. Bref, il n'était pas de pitoyables plaisanteries dont la fée Maissann ne s'avisât. Elle ravageait les jardins, volait les fruits, souillait de poussière les plus beaux vêtements, mettait dans les
i08 il8 BARGER8 DE LA HUBIQin.
fourreaux des hommes de guerre des épées de bois à la place de leurs kandjars damasquinés, inspirait des terreurs paniques aux plus déterminés, tourmentait les jeunes filles, agaçait les jeunes garçons, faisait hurler les chiens et attirait les chacals. Enfin sa laideur seule pouvait être égale à sa méchanceté. On avait beau la supplier, ni les prières, ni les larmes ne Fattendrissaient ; et soit malice, soit que véritablement elle fût affligée de cette infirmité, elle faisait courir dans Tile le bruit qu*elle était sourde, et que les prières qu'on lui adressait ne pouvaient pas arriver à son oreille. Les autres fées ne lui parlaient pas et la fuyaient, ce qui Firritait encore, et nul doute que si son pouvoir eût égalé sa méchanceté, elle ne se fût vengée cruellement de leur mépris. »
Giaffar, pendant cett« description, avait donné à diverses reprises des marques de terreur , tantôt portant la main à son turban, en signe d'humilité , et comme pour détourner de sa tète un péril imminent, tantôt re* gardant pitoyablement les déchirures de son cafetan. Le nitrrateur s'interrompit pour lui demander la cause de son effroi.
LES DAUGBRS DI la MD81QUI. 109
— Je gage, dit le calife en souriant , que notre ami se croit dans File de Candie , et qu'il craint d*étre victime des mauvais tours de la fée ; mais ne faites pas attention à ses signes. Notre ami a la tête un peu faible, et ses pensées ressemblent à un canevas tissé par une maladroite filandière. Continuez , je vous prie , car votre histoire commence à mlntéresser.
Giaffar hocha la tète sans mot dire , et le narrateur reprit en ces termes :
« Au bout de deux ans de mariage , la princesse mit au monde une belle fille comme le jour et qu'on nomma Amina. Sa naissance fut l'occasion de réjouissances inouïes : toutes les fées de File furent invitées à les honorer de leur présence , la mauvaise fée ellemême reçut une invitation. Je ne pourrais pas décrire tous les amusements de ce jour à jamais mémorable. Dès le matin , des trou-* pes de musiciens exécutèrent les symphonies les plus douces sous les fenêtres de Faccouchée ; des joutes de toutes sortes eurent lieu, et des prix magnifiques furent décernés aux vainqueurs. Mais tous les plaisirs de la journée furent surpassés par le repas du soir ; la
JACQ-KS TATRr. 2. 10
lie LES DARGBBS DE LA MOSIQCE.
table était dressée dans une rotonde de verdure , et sous un dôme formé par des sycomores aux laides feuilles; à chaque tronc d'arbre étaient attachées des girandoles lumineuses , et qui tantôt couraient en guirlandes, tantôt se réunissaient en faisceaux ; suspendues au-dessus de la table, des cassolettes d'or répandaient les plus doux parfums.
Cent esclaves noirs et cent esclaves blancs étaient occupés à remplir les coupes ; et de tous les côtés on entendait des sons harmonieux qui se mariaient agréablement. Toutes les fées assistaient au repas, excepté une seule , la méchante fée dont je vous ai parlé. Vers la fin du repas, on apporta la jeune Amina , et les fées la couvrirent de caresses et de baisers ; et chacune à son tour voulut lui faire un don. Celle-ci lui octroya le pouvoir de charmer les cœurs , celle-là le don de la parole , une troisième le talent de la poésie. L'une voulait qu'elle fût la plus belle de toutes les princesses , l'autre qu'elle en fût la plus sage; on lui promettait les honneurs, la gloire, la richesse, un mari accompli, et de nombreux enfants. Le prince son père était dans l'enchantement, lorsque tout à
LES DANGERS DE LA JtOSlQDK. lit
coup il se fit un grand bruit. Un char , attelé de deux griffons noirs , perça le dôme formé par le feuillage des sycomores, et s*abattit auprès du prince. La fée Maissann en descendit; elle était étincelante de diamants et éblouissante de parure ; mais la parure et les diamants la rendaient plus laide encore ; les perles fines qui se mêlaient à ses cheveux en faisaient mieux ressortir l'épaisseur et les teintes grisonnantes ; sa robe étroitement pincée dessinait vigoureusement les irrégularités de son omoplate ; ses petits yeux noirs enfoncés dans leur orbite brillaient sinistrement comme les yeux d'un basilic ; son nez retroussé , surmonté d'une énorme verrue , faisait ombre dans son visage ; et quoiqu'elle s'efforçât de sourire gracieusement , sa bouche semblait si disgracieuse, ses dents si noires et si mal rangées , qu'on éprouvait du dégoût à la voir ainsi sourire.
« Quoi qu'il en soit , le prince mon maître l'accueillit avec politesse, la remercia de l'honneur qu'elle lui faisait , et la fit asseoir à ses côtés. La fée s'excusa d'abord d'être venue si tard; puis, promenant ses regards louches et faux sur toutes les fées qui dé-
112 ttS DANGERS OS LA MIJSIQVE.
tournaient la vue , elle demanda à voir la jeune Amina , et quand on la lui eut apportée , elle l'embrassa et parla ainsi d'une voix criarde et sifflante :
u — Je ne veux pas être moins généreuse que mes sœurs , et comme elles je vais faire un don à la petite Amina. Mes sœurs lui ont donné la beauté, Tesprit, la sagesse; que lui manque-t-il donc pour être une femme accomplie? Une seule chose, et je me charge de la lui donner. Elle aura la plus belle voix du monde et sera excellente musicienne; quoique sourde, je n'en comprends pas moins les douceurs de l'harmonie , et je veux que la musique lui cause autant de plaisirs qu'elle me cause de regrets.
«( Après avoir ainsi parlé, la fée remonta sur son char , et , saluant le prince de la tête, disparut dans les airs. Après son départ, toutes les fées s'entre-regardèrent, cherchant à deviner le sens de la scène qui venait de se passer. Aucune d'elles ne pouvait croire que leur méchante sœur eût voulu sérieusement déroger à ses habitudes de perfidie , et semblaient craindre pour l'avenir de la princesse. Quoi qu'il en soit, la gaieté reprit bien-