‹ Jacques Patru (volume 2)Chapitre 31 sur 39 · LES DANGERS OE LA MUSIQUE · texte numérisé non relu

LES DANGERS OE LA MUSIQUE

tôt le dessus. Le bal commença , et les fées dansèrent avec de jeunes Osmanglis , parfaitement beaux et bien tournés , qui ne paraissaient pas trop leur déplaire , quoique mortels et non génies. Bref, la soirée finit dans la joie , malgré les funestes pressentiments qui pendant un instant en avaient arrêté l'essor.

« Au bout d'une année , la princesse accoucha d'une seconde fille qu'on nomma, comme je vous l'ai dit, Jusana ; et, une année encore après, d'une troisième fille qu'on nomma Emnèh. A chaque naissance , ce furent les mêmes réjouissances et les mêmes cérémonies que la première fois ; les fées assistèrent également à ces fêtes, et, ce qui parut le plus singulier , c'est que la fée Maissann arriva encore à la fin du repas , montée sur le même char, qu'elle prononça les mêmes paroles et fit le même don aux princesses nouvellement nées. Vous verrez comment ce don a causé tous les malheurs des trois dames, dont le silence vous étonne. Mais n'anticipons pas sur les événements.

"Les trois jeunes princesses grandissaient, et chaque jour en s'écoulant leur apportait

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de nouvelles grâces et de nouveaux attraits. Leur figure était parfaitement régulière et belle, leur taille avait les proportions les plus harmonieuses , et elles perfectionnaient tout ce qu'elles voulaient entreprendre ; rien n'était si piquant que leur conversation, et toute la cour s'émerveillait des reparties spirituelles qui leur venaient à tout propos; mais ce qu'il y avait déplus singulier en elles, c'est qu*elles ne parlaient jamais qu'en musique ; tout ce qu'elles disaient , elles le cadençaient musicalement; elles exprimaient en chantant toutes leurs sensations , joie ou peine colère ou satisfaction. Je me souviens qu'un jour j'avais été chargé de punir la princesse Amina ; mais tout à coup elle se mit à me chanter un air si suppliant , que j'oubliai mes ordres ; et alors , sur un mouvement vif et joyeux , elle me remercia de mon humanité. Ces cadences continuelles, ces roulades, tantôt plaintives, tantôt gaies et folâtres , nous semblaient la chose la plus extraordinaire du monde. £t en effet , rien n'était plus bizarre que d'entendre ces trois enfants déclamer d'une façon toute particulière les choses que tout le monde se con-

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tente de parler. Entre elles et dans leurs jeux, leur goût pour la musique éclatait davantage encore, elles se distribuaient chacune leur partie : Tainée faisait la basse , la cadette le médium , et la petite Emnèh , avec sa voix ai^entine , brodait sur le thème , gravement soutenu par ses deux sœurs , les plus gentilles petites notes perlées qu'on pût entendre. Dès Fàge de dix ans, elles chantaient les morceaux les plus difficiles, et toute la cour éprouvait un plaisir infini à les écouter. Le prince leur père remerciait la fée du don qu'elle avait fait à ses filles , et ne les appelait jamais que ses trois petits i*ossignols. »

Ici le narrateur fit une pause , et Giaffar en profita pour satisfaire plus amplement la curiosité qui commençait à le gagner; et, après avoir incliné légèrement la tête comme pour demander au calife la permission de parler :

— Vous conviendrez , dit-il , que voici une histoire bien étrange et presque incroyable. Qu'on aime la musique et qu'on chante à certaine heure pour se délasser ou amuser les autres, rien n'est plus ordinaire; mais trois jeunes filles parlant continuellement en mu-

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sique , même pour dire les choses les plu^ simples , pour dire à un esclave : Sortez , ou apportez-moi un sorbet , voilà qui passe mon imagination ; et je regrette beaucoup que les trois dames dont vous racontez Fhistoire soient devenues muettes , car j'aurais eu un grand plaisir à les entendre me souhaiter musicalement le bonjour.

— Si incroyable que vous paraisse cette fatalité musicale, reprit le narrateur d'un ton grave, elle n'en est pas moins vraie; et si ces dames pouvaient parler , elles vous l'attesteraient au besoin.

Les trois dames firent en ce moment un signe de tête pour affirmer autant qu'il était en leur pouvoir l'assertion du narrateur.

— Ainsi , mesdames , dit Giaffar , vou& aviez des airs notés pour toutes les circonstances de la vie , et chacune de vous répondait à l'autre sur le même ton , et sans presser , ni ralentir la mesure. Par l'ange Gabriel , je voudrais connaître votre langue , et savoir comment on dit en musique : Passezmoi un des ananas qui sont dans votre corbeille , car je me sens considérablement altéré.

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